Domestication du renard: l'expérience en danger

Après 50 ans de recherches, le projet du généticien russe Dimitri K. Belyaev, qui pensait pouvoir parvenir à domestiquer le renard à la manière du chien, pourrait s'achever par manque de moyens. Que faire de tous ces renards?

Un renard à Standford-le-Hope, en Angleterre. REUTERS/Luke MacGregor.

- Un renard à Standford-le-Hope, en Angleterre. REUTERS/Luke MacGregor. -

A bord d'une Volga bringuebalante, nous traversons des routes malmenées par le gel et le dégel des longs hivers sibériens. Avec moi dans la voiture, la généticienne Ludmila Trut et son assistante Anastasia Kharlamova, deux femmes que je viens de rencontrer un peu plus tôt dans la matinée à l'Institut de cytologie et de génétique de Sibérie.

Âgée aujourd'hui de plus de 70 ans, Trut, menue et portant une veste bleue rayée et un pantalon gris clair, plisse les yeux derrière des lunettes aux verres épais et tente de profiter du trajet pour lire un article scientifique.

Quelques minutes plus tard, le chauffeur s'arrête devant le portail cabossé de la ferme expérimentale et Trut nous guide dans un dédale de bâtiments délabrés pareils à des baraquements militaires avec, sous nos pieds, les belles-de-jour qui percent les fissures des pavés. La ferme héberge 3.000 renards, chaque appentis de bois abritant une centaine d'animaux dans des cages individuelles à l'air libre et en enfilade. Nous revêtons toutes les trois une blouse blanche et nous nous préparons à aller saluer les renards.

Quand j'ouvre la cage d'un renard, seule maison qu'il ne connaîtra jamais, le petit gars n'essaye pas de se réfugier dans un coin comme une créature sauvage apeurée. Au contraire, il me laisse le prendre puis se blottit dans mon cou et me lèche les doigts. Kharlamova, une jeune femme élancée aux cheveux bruns mi-longs m'explique que le renard est «affectueux» parce que je lui accorde l'attention qu'il désire.

Si la domestication des chiens a pris des milliers d'années, un généticien russe, Dimitri K. Belyaev, voulut reproduire l'ensemble de ce processus aléatoire sur la durée d'une vie humaine, en éliminant toutes les impasses, les fantaisies du hasard et les errements des hommes.

En 1957, il commença une expérience de domestication avec le renard d'élevage, le Vulpes vulpes, un lointain cousin du chien. En mars 2011, un article du National Geographic en parlait comme d'une expérience pratiquement terminée. Des chercheurs scannaient les génomes de «renards argentés domestiqués», lisait-on, en espérant trouver des «gènes-clés de la domestication».

Mais il y a un tout petit problème dans cette histoire: même après 54 ans de recherche, nous ne savons toujours pas si les animaux ont atteint le but original fixé par le fondateur du projet.

Rechercher chez le renard l'obéissance du chien

Belyaev, qui mourut en 1985 et laissa les rênes du projet à Ludmila Trut, était clair sur ses objectifs: les renards seraient considérés comme entièrement domestiqués seulement quand ils obéiraient aux ordres des humains comme le font les chiens. Cette partie de l'expérience est toujours en cours. Il n'existe aucune preuve pour dire si, oui ou non, les renards peuvent être éduqués et dépasser leurs instincts, de la même manière qu'un chien apprend à ne pas déféquer sur le tapis ou à venir au pied au lieu de s'enfuir à la recherche d'autres compagnons canins.

Pour Belyaev, l'expérience n'aurait jamais été achevée tant que l'obéissance, la bienveillance et la capacité de transmettre ces qualités à la génération suivante n'avaient pas été démontrées sur toute une population de renards. Aujourd'hui, Trut voudrait le vérifier, mais les recherches ont dû être arrêtées faute d'argent. Après 51 générations de renards, l'expérience de domestication la plus considérable du monde est en train de sécher sur pieds. Si rien n'est fait pour la sauver, nous aurons raté une opportunité de comprendre les mécanismes de la domestication dont la docilité génétique – un comportement amical qui n'est pas acquis mais inné – n'est qu'une composante.

Au départ, Belyaev fit plusieurs hypothèses: les humains ont créé le chien, et ils l'ont fait en sélectionnant –tout d'abord involontairement puis intentionnellement– certains comportements. Selon ses théories, il pouvait répliquer et accélérer le processus de domestication du chien sur le renard en sélectionnant rigoureusement la docilité, ce qui, au final, allait lui permettre de comprendre par quels mécanismes génétiques l'ancêtre sauvage du chien était devenu notre Toutou favori.

Dans des fermes à fourrure où des renards se reproduisaient en captivité depuis plus de 50 ans, Belyaev choisit 130 individus parmi les plus calmes, des descendants de renards qui avaient déjà passé involontairement un test de sélection de la docilité en survivant tout simplement aux appâts, à la capture et au confinement qui font littéralement mourir de peur certains renards sauvages.

Les renardeaux nés de cette première population, et toutes les générations suivantes, furent soumis à des tests de docilité standardisés où chaque animal était classé selon sa réaction à un expérimentateur humain essayant de le toucher et de le nourrir. Seuls les renards manifestant une tolérance à la proximité humaine étaient sélectionnés et pouvaient se reproduire, tandis que les animaux craintifs ou agressifs étaient abattus. Chaque génération devenait plus approchable que la précédente, et de nombreux animaux affichaient, comme les chiens, un goût pour le contact humain. Aujourd'hui, la ferme expérimentale abrite une population stable de renards génétiquement apprivoisés.

530 euros le renard livré à la maison

Des données collectées par l'équipe de l'anthropologue Brian Hare, de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionnaire, à Leipzig en Allemagne, ont montré que les renards répondent quasiment aussi bien que les chiens aux signaux de la main, ce qui signifie qu'ils sont habitués à une interaction avec les humains.

Mais même si nous connaissons quelques anecdotes sur un renard tenu en laisse ou un autre s'asseyant pour quémander une friandise, aucun programme de socialisation ou de dressage systématique n'a encore été lancé pour tester la capacité et la volonté des renards à répondre à des signaux d'obéissance classique –au pied, assis, couché, pas bouger et au panier– qui définissent les caractéristiques d'un canidé domestique. Si les renardeaux sont élevés comme des chiots, qu'ils sont soumis à des tests d'apprentissage et qu'ils les réussissent, les scientifiques sauront alors que tous les gènes liés à la domestication sont présents dans leur génome – et il ne leur restera plus qu'à les trouver.

Malheureusement, l'expérience est aujourd'hui sur la paille. Les subventions académiques se font rares en Russie, touchée de plein fouet par la crise économique en 1998 et en 2008. Trut s'est résignée à vendre quelques renards sur le marché des animaux exotiques, via SibFox Inc., une entreprise privée basée à Las Vegas. Pour environ 5.300 euros, le distributeur américain vous promet un renard apprivoisé de 4 mois «livré chez vous en 90 jours».Vu que la fenêtre de socialisation critique des renards –la période pendant laquelle ils forment leurs liens primaires– se ferme entre 60 jours et 65 jours après leur naissance, pas étonnant que le distributeur conseille de mettre les renards dans des cages renforcées pour leur éviter de creuser et de s'enfuir, car c'est ce que les animaux essaieront de faire.

Mais le fait est que les acheteurs de renard domestique ne se bousculent pas au portillon, et chaque année, Trut et son équipe doivent soit en vendre des centaines aux fermes à fourrure, soit en piquer tout autant, car ils ne peuvent même plus payer les frais d'entretien basiques. A ce jour, c'est moins de cinq renards qui ont été vendus aux États-Unis comme animaux domestiques, et seule une poignée a été adoptée par des Russes fortunés.

L'un d'entre eux, envoyé dans une famille moscovite, est parti rôder et s'est déniché une petite copine sauvage, qu'il amène de temps en temps au dîner. Elle ne veut pas s'approcher de la maison, et le renard domestique reste à peine le temps d'avaler un bout de viande –c'est davantage un colocataire qu'un animal de compagnie. Et pourtant, Trut fait front et essaye de préserver l'intégrité de la lignée génétique, au cas où les subventions se matérialisent et qu'un programme de socialisation et de dressage rigoureux voie le jour.

La vie de plus de 50.000 renards gâchée

Pour que l'expérience continue, les renardeaux doivent être systématiquement manipulés et socialisés auprès d'humains. Ensuite, ils devraient être dressés et testés pour leur capacité et leur empressement à répondre à des commandes d'obéissance classiques. Si les renards ne prouvent pas qu'ils peuvent être dressés, c'est peut-être que la domestication, même en étant comprimée pour être le plus rentable possible, prend plus de temps qu'une vie humaine et se révèle bien plus compliquée que la simple sélection d'un trait comportemental unique.

Ou c'est peut-être que l'ancêtre du chien possédait dans ses gènes quelque-chose de spécifique, quelque-chose qui donna naissance au meilleur ami de l'homme et qui ne peut être répliqué chez le renard simplement parce qu'il est un canidé social. En réalité, nous ne le saurons pas tant que l'expérience de Belyaev ne sera pas achevée. Si, faute de moyens, elle n'arrive pas à sa conclusion –comprendre une bonne fois pour toutes si les renards ont atteint la domesticité comme l'espérait Belyaev– plus d'un demi-siècle de travail intellectuel, et la vie de plus de 50.000 renards auront été gâchés.

Trut se sent coupable de l'état de la ferme et du sort des centaines de renards qui gémissent et quémandent de l'attention dans leurs petits cubes grillagés. Lors de ma dernière soirée en Sibérie, autour d'une assiette de méli-mélo du tsar –que le menu décrivait comme un «mélange de légumes grillés, de sauce secrète et de grand n'importe quoi»– un homme assis seul derrière une bouteille de vodka Beluga m'a dit qu'il fallait avoir beaucoup de chance pour s'en sortir en Russie. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux renards de la ferme et qu'ils devaient, eux aussi, mettre toutes les chances de leur côté.

Ils ont déjà surpris les généticiens en montrant que la sélection d'un trait comportemental unique pouvait avoir des effets subsidiaires sur la physiologie ou l'apparence des animaux, en augmentant par exemple leurs taux de sérotonine ou la fréquence des pelages tachetés. Ils ne sont peut-être pas au bout de leurs surprises, mais il faudra encore beaucoup d'argent et de collaboration entre des scientifiques, des dresseurs canins téméraires et Ludmila Trut pour que l'expérience de Belyaev soit prête à l'emploi et que ses renards arrivent enfin dans nos jardins.

Ceiridwen Terrill

Journaliste, elle écrit sur la science, l'environnement et les animaux.

Traduit par Peggy Sastre

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L'AUTEUR
Les articles signés Slate.com ont d'abord été publiés en anglais sur Slate.com Ses articles
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Publié le 22/03/2012
Mis à jour le 22/03/2012 à 5h46
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