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Jacques Attali: Note secrète sur la conduite de la campagne

Jacques Attali, mis à jour le 20.03.2012 à 10 h 09

«A vous de créer des polémiques, des attitudes, des slogans. Tout sauf des programmes!»

Un serpent se glisse dans le tiroir d'un magasin de soupe de serpents à Hong Kong, en 2004. REUTERS/Bobby Yip

Un serpent se glisse dans le tiroir d'un magasin de soupe de serpents à Hong Kong, en 2004. REUTERS/Bobby Yip

«Chers amis,  

Il va sans dire que la note qui suit est secrète et ne doit pas sortir de vos quatre bureaux. Elle ne vise qu'à vous servir à orienter vos équipes dans les prochaines semaines. 

Notre agence, sous les divers noms qu'elle porte, conseille à travers vous les principaux candidats à l'élection présidentielle française. Nous pouvons en être fiers. C'est le fruit d'un long travail, mené depuis de nombreuses années, pour obtenir la confiance de ces gens-là et de leurs entourages. C'est aussi le résultat des travaux approfondis de nos équipes de publicitaires, sociologues, spécialistes des sondages, du marketing interactif, d'Internet et de toutes les autres techniques, sans cesse renouvelées, si nécessaires à l'exercice de notre métier, dont je vous rappelle la haute et belle mission: convaincre. 

Pour l'instant, la campagne présidentielle française se déroule parfaitement bien, conformément à nos recommandations et à nos intérêts. Suivant nos prescriptions, tous les candidats sérieux refusent de parler de leurs bilans et encore plus de leurs programmes.

Nous avons réussi à les convaincre que les électeurs sont amnésiques et myopes, que la ­campagne n'est pour eux qu'un spectacle et qu'ils ne s'intéressent ni au passé ni à l'avenir. Il était alors facile de démontrer aux candidats la nécessité de sortir chaque jour une idée nouvelle, faisant oublier celle de la veille. Peu importe le sujet, l'important est qu'on en parle.

Il faut ne pas rester immobile, donner le sentiment d'un dynamisme illimité et, surtout, éviter d'être taxé de routinier ou d'ennuyeux : qui voudrait passer les cinq prochaines années avec un président rabâchant sans cesse les mêmes idées, de peur de se contredire? 

Ceci est peut-être contraire à l'intérêt de la démocratie, qui exige que les candidats s'affrontent en profondeur sur leurs visions et leurs projets. Ce n'est pas notre affaire et ne doit pas le devenir. Notre intérêt est de vendre à chaque camp un maximum de sondages (au moins un par jour), d'études qualitatives (au moins trois par semaine). Cela nous permettra non seulement d'engranger un confortable chiffre d'affaires, mais aussi - avantage annexe - de relayer, jour après jour,  

les messages et les préoccupations de nos autres clients, entreprises commerciales dont dépend notre bien-être. 

En principe, il ne faut pas s'inquiéter: la tyrannie du neuf s'exerce partout dans la société, pour notre plus grand bénéfice. Et même si nous n'existions pas (après tout, nous n'existons peut-être pas...), tout se passerait sans doute de la même façon. Mais si je crois utile de vous l'écrire aujourd'hui, c'est pour que vous restiez vigilants, pour que vous évitiez tout dérapage, possible pendant les derniers jours, au cas où les électeurs deviendraient soudain plus pressants. 

Aucun sujet ne doit donc rester d'actualité pendant plus de vingt-quatre heures. A vous de proposer, chaque jour et à chaque équipe de campagne, selon le résultat de vos études, des thèmes nouveaux. A vous de créer des polémiques, de tester des humeurs, des mots, des gestes, des attitudes, des sourires, des slogans. Tout, sauf des projets! 

Je compte sur vous.» 

via Jacques Attali

Jacques Attali
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