Monde

Jérusalem: Benoît XVI dans la tourmente

Henri Tincq, mis à jour le 13.05.2009 à 8 h 49

Son discours au mémorial de Yad Vashem devait être le moment fort de la visite du pape en Israël. Théologien plutôt qu'historien, Benoît XVI n'a guère touché l'opinion israélienne.

Faut-il donc que, partout où il passe, Benoît XVI suscite débats, désaccords et polémiques? L'étape de Jérusalem n'a pas apporté la sérénité espérée par ceux qui le présentaient déjà comme un «faiseur» de paix. Des propos souvent inattendus suscitent des réactions parfois abruptes. Il est encore trop tôt pour parler de succès ou d'échec de cette visite de Benoît XVI en Israël que chacun devinait complexe. Mais des pointes de déception s'expriment déjà dans certains milieux israéliens qui font dire à nouveau, de manière sans doute sommaire, que ce pape peine à faire oublier son prédécesseur, Jean Paul II, dont le précédent voyage en Terre sainte en l'an 2000 avait été plus consensuel.

Personne ne peut contester le caractère tranché de sa condamnation de tout antisémitisme. Dès sa descente d'avion à Tel Aviv, lundi 11 mai, Benoît XVI a dénoncé la «face répugnante» de l'antisémitisme et donné l'ordre de «le combattre partout où il se trouve», de promouvoir le respect et l'estime «pour les personnes de tout peuple, de toute race, toute langue et toute nation dans le monde entier». A Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, il a aussi condamné tout négationnisme, souhaitant que les souffrances des victimes de «l'horrible tragédie» ne soient «jamais niées, diminuées ou oubliées». Une manière de faire oublier la polémique mondiale née des propos négationnistes de l'évêque intégriste Richard Williamson, et de la levée, par le pape, de l'excommunication qui pesait sur lui.

Un malaise a pourtant suivi ce discours de Yad Vashem. Le pape n'est pas sorti de son rôle de théologien. Il a refusé le registre de l'histoire, n'a fait aucune allusion à ses origines allemandes, ni à la responsabilité des nazis dans le génocide. Il n'a exprimé aucun regret, ni repentir, alors que Jean Paul II dénonçait pour le moins - et il l'avait fait à Jérusalem - l'«anesthésie des consciences» dans l'Europe chrétienne au moment du crime. D'où l'idée que Benoît XVI est resté en deça de l'attitude de son prédécesseur qui, en 2000 à Yad Vashem, avait évoqué son passé polonais. En deça même de son propre discours au camp de Birkenau, le 25 mai 2007, où le pape Joseph Ratzinger avait certes rejeté la responsabilité collective du peuple allemand, mais dénoncé l'action d'«une bande de criminels nazis».

Fidèle à sa réputation de grand théologien, Benoît XVI a donné une perspective biblique à la souffrance juive que certains jugeront admirable. Autant que les vies, ce sont les «noms» des millions de juifs tués dans «l'horrible tragédie» de la shoah qui ont été supprimés et volés à la mémoire des hommes. Or, «ces noms sont inscrits de manière indélébile dans la mémoire du Dieu tout-puissant, a rectifié le pape. Que les noms de ces victimes ne périssent donc jamais !». Se présentant comme l'évêque de Rome et le successeur de l'apôtre Pierre, s'inscrivant dans les pas de ses «prédécesseurs» - sans en citer aucun - , il a réaffirmé «l'engagement de l'Eglise à prier et œuvrer sans cesse pour que la haine ne règne jamais plus dans le cœur des hommes».

Ce discours aurait dû rassurer l'opinion juive troublée par la polémique autour de Williamson et par le procès de béatification en cours du pape Pie XII. Mais, allant se nicher dans des lieux aussi chargés de mémoire et de symboles que Yad Vashem, les griefs accumulés, à tort ou à raison, contre le pape Benoît XVI ont ressorti. Jugé trop abstrait, trop calculé, trop diplomatique, son propos n'a guère touché l'opinion israélienne. Des voix critiques se sont même exprimées regrettant que le pape n'ait pas présenté d'excuses en tant qu'Allemand et en tant que chrétien.

Ainsi l'historien israélien Tom Segev a t-il écrit, dans le quotidien Haaretz, qu'il n'y a pourtant «rien de plus facile que d'exprimer une réelle horreur au sujet de l'holocauste, que de s'identifier avec ses souffrances, sa douleur et sa peine. Si on ne le fait pas, c'est un signe qu'on avait décidé de ne pas le faire. Aucune cloche d'église n'aurait cessé de sonner si le pontife avait dit quelque chose au sujet de l'antisémitisme chrétien. Benoît XVI a manqué de dire explicitement que sans cet antisémitisme, les nazis n'auraient pas eu le soutien du peuple allemand».

Ancien grand rabbin ashkénaze d'Israël, Meir Lau, président du conseil de Yad Vashem, s'est également plaint que le pape n'ait pas exprimé le moindre mot de condoléance, ni de compassion. Le président de la Knesset, Reuven Rivlin, du Likoud, est allé plus loin, en mettant en cause l'adolescence du pape - Joseph Ratzinger est né le 16 avril 1927 - et son appartenance aux Jeunesses hitlériennes: «Il nous a parlé comme quelqu'un qui regarde en restant sur la touche. Et que voulez-vous, il en faisait partie...». « Nous ne pouvons ignorer le fardeau qu'il porte, en tant que jeune Allemand qui a rejoint la Jeunesse hitlérienne et comme une personne qui a rejoint l'armée de Hitler », mais ce pape a «beaucoup à se faire pardonner par notre peuple.».

La polémique a pris un tour vif. Federico Lombardi, porte-parole du pape, s'est vu obligé de démentir que celui-ci ait jamais fait partie des «Hitlerjugend», limitant sa participation à l'effort de guerre allemand à un modeste rôle dans la défense aérienne à Munich. La controverse avait éclaté sur ce point dès l'élection de Joseph Ratzinger. Depuis, toutes les enquêtes allemandes ont démontré que le futur pape avait été enrôlé de force dans les Jeunesses hitlériennes, en 1941, le jour de son 14ème anniversaire. Il a été catalogué «membre obligé» («Zwangs-Hitlerjunge»), différent donc des volontaires («Stamm-Hitlerjunge»). C'est le 2 août 1943 qu'il a été incorporé comme auxiliaire dans la défense antiaérienne. On s'étonne que des commentateurs israéliens avertis aient semblé ignorer de telles précisions.

Distant par rapport à cette polémique, le pape a poursuivi sa route à Jérusalem. Il ne veut négliger aucun effort pour tenter d'apaiser les passions et rassembler dans un même élan des religions que dominent tant d'antagonismes politiques autant que religieux.

Sur l'esplanade des Mosquées, il a franchi les portes du Dôme du Rocher. Premier pape à pénétrer ainsi dans le troisième lieu saint de l'Islam, il a appelé à une compréhension plus grande les juifs, les chrétiens, les musulmans de cette terre déchirée. Au mur des lamentations, il a sacrifié au rite du billet glissé dans les interstices du célèbre mur occidental. Dans la prière inscrite en anglais sur ce billet, Benoît XVI a souhaité rappeler que Jérusalem, «ville de la paix», était «la maison spirituelle tant des juifs, des chrétiens que des musulmans ». Il a également demandé à Dieu d'envoyer «la paix sur cette Terre sainte, sur le Moyen-Orient et sur toute la famille humaine».

Henri Tincq

Photo: Le pape Benoït XVI donnant une messe à Jérusalem dans le jardin de Gethsemane Darren Whiteside / Reuters

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