Présidentielle: la guerre d'Algérie s'est immiscée discrètement dans la campagne

Nicolas Sarkozy à Nice, le 9 mars 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

Nicolas Sarkozy à Nice, le 9 mars 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

Alors qu'aucun des candidats n'a vécu le conflit, son héritage continue de perturber la classe politique, cinquante ans après les accords d'Evian du 19 mars 1962, sur fond de disputes mémorielles et de considérations électorales.

Pour la première fois sous la Ve République, aucun des candidats à la présidentielle n’a «fait» d'une manière ou d'une autre la guerre d’Algérie. Au moment des accords d’Evian, le 19 mars 1962, Marine Le Pen n’était pas née, Nicolas Sarkozy et François Hollande avaient sept ans, Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou dix. Pourtant, en raison d’un télescopage du calendrier électoral avec le calendrier historique, la guerre d’Algérie s’immisce discrètement, cinquante ans après, dans la campagne présidentielle. Un terrain glissant pour tous les partis.

Entre 1954 et 1962, ce conflit aurait entraîné la mort de 260.000 à 275.000 personnes, dont 75.000 à 85.000 militaires français et 6.494 civils européens, selon un nouveau décompte proposé par le journaliste Jean Jolly dans son livre Décolonisation, crimes et châtiments (L’Harmattan). Et pourtant, cette «guerre n’a pas dit son nom» pendant quarante-cinq ans. Le 18 octobre 1999, le Parlement français la reconnaissait enfin en substituant le terme de «guerre d’Algérie» à celui d’«opérations».

Des familles politiques divisées

Aujourd’hui encore, certains jeunes cadres politiques, pourtant pas nés dans les années 50, se sentent gênés aux entournures. Les uns à cause des mensonges socialistes sur la torture, les autres en raison de l'attitude gaulliste à l’égard des pieds-noirs. Car aucune des figures tutélaires de la gauche (François Mitterrand), de la droite (Charles De Gaulle) et de l’extrême-droite (Jean-Marie Le Pen) ne sortirait indemne d’un examen sérieux de leur rôle dans cette période.

Et puis, la guerre d’Algérie a profondément divisé les deux grandes familles politiques, opposant entre eux militants et responsables de même tendance. A gauche, c’est Michel Rocard qui dénonce la politique répressive de Guy Mollet en Algérie, quitte la SFIO et rejoint le Parti socialiste autonome (PSA) en 1958. A droite, c’est, en 1960, le résistant Jacques Soustelle qui démissionne de son poste de ministre et quitte le général de Gaulle pour soutenir l’Algérie française et l’OAS.

Au sein des deux camps, la mémoire politique de la guerre d’Algérie est multiple, tourmentée et contradictoire. Dans le sud de la France, des candidats de droite et de gauche, théoriquement opposés, adoptent des postures électoralistes presque similaires et «draguent» également les pieds noirs: on a pu le vérifier dans le cas de l’ancien maire socialiste de Montpellier Georges Frêche ou d'une poignée de députés UMP qui avaient déclenché une violente polémique il y a deux ans autour du film Hors-la-loi. Pourtant, membre de l’UMP, le collectif Droite populaire, qui compte 42 députés, partage lui certaines positions du FN sur le dossier algérien.

Seul parti à peu près homogène sur cette question, le FN se voit comme le dépositaire de l’Algérie française. Les harkis et les rapatriés d’Algérie constituent un fond de commerce électoral pour Marine Le Pen. En janvier, à Perpignan, la candidate du Front national rappelait qu’il fallait «régler d’une manière définitive par une loi-cadre les questions patrimoniales et morales liées à l’exode de ces [...] rapatriés, de ces harkis».

Affinités prononcées avec le FN

Très revendicatif, un ancien élu du FN et membre actif de l’OAS, Jean-François Collin, préside l'Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques et exilés de l'Algérie française (Adimad), qui multiplie les initiatives (stèles et plaques commémoratives, hommages à l’OAS...). En mai 2011, il a été nommé chevalier de la légion d'honneur avec pension par décret de la Présidence de la République.

Six mois plus tard, c’était au tour d’Hélie Denoix de Saint Marc, l'un des officiers putschistes du 22 avril 1961, d'être élevé à la dignité de Grand-croix de la Légion d’Honneur par Nicolas Sarkozy. «Ces pieds-noirs alliés à d’anciens militaires, très mobilisés et présents dans le sud de la France, se rapprochent du gouvernement pour obtenir des avantages  comme des médailles, des pensions, des postes dans les commissions», explique l’historienne Claire Mauss-Copeaux, auteur de Algérie, 20 août 1955 (Payot).

En leur donnant des gages concrets durant son mandat, le président de la République a préparé le terrain du candidat Nicolas Sarkozy, qui cherche à détourner les rapatriés du FN comme il l’avait fait en 2007. Car selon une note publiée en janvier par le Cevipof et l'Ifop, «l'électorat pied-noir continue de nourrir des affinités très ou assez prononcées en faveur du FN quelles que soient les générations».

C’est dans cet esprit que, le 9 mars, à Nice, le président-candidat s’est adressé aux 450 pieds-noirs et harkis soigneusement «choisis par les associations de rapatriés de la ville». Nicolas Sarkozy a rejeté toute repentance quant à la conduite de la guerre mais a lancé à son auditoire: «Pour que vous puissiez pardonner, la République doit reconnaître qu'il y a eu une forme d'injustice, d'abandon. C'est fait.» Sans tout à fait convaincre puisque plusieurs associations d’harkis lui ont reproché de ne pas avoir tenu ses promesses de 2007.

«On s'aime, on a des enfants ensemble»

Ce même jour, une trentaine de militants communistes et d’extrême gauche ont tenté d’entrer dans l’enceinte niçoise où Nicolas Sarkozy prononçait son discours, mais ont été repoussés par la police sans ménagement. Sur France 5, le dimanche suivant, leur candidat, Jean-Luc Mélenchon, reprenait le sujet pour s’attaquer, non pas à Nicolas Sarkozy, mais à leur rivale commune, Marine le Pen, qui continue selon lui «à nous saoûler avec cette histoire de l'Algérie française».

Et le dirigeant du Front de gauche d’accuser le «petit monsieur» Le Pen d’avoir du «du sang jusqu'aux coudes, [...] le sang d'un tortureur» pendant la guerre d'Algérie. «Je suis pied-noir», a souligné Jean-Luc Mélenchon, natif de Tanger (Maroc), «et les pieds-noirs qui raisonnent savent une chose»: «Maintenant la guerre est finie, on s'aime, on a des enfants ensemble» et «la France déclare la paix à tous les Algériens».

«Tous les rapatriés d’Algérie ne partagent pas nécessairement les idées des plus bruyants mais ils ont peur de se distinguer», explique l’ancien président de la Ligue des Droits de l’homme à Toulon, François Nadiras, qui anime le site internet de l’association dédié aux séquelles de cette période. «Nous avons essayé d’organiser des rencontres avec des personnes ayant participé à cette guerre ou en ayant été victimes d’une façon ou d’une autre, mais aucune association de pieds-noirs n’a jamais répondu de façon positive à nos propositions; la situation changera sans doute avec la création de l’Association des pieds-noirs progressistes (ANPNPA)», espère-t-il.

Récemment, des protestations venues d'associations marquées à gauche ont déjà contraint le ministre de la Défense, Gérard Longuet, à faire volte-face sur un sujet sensible. Début février, il a annoncé sur TV5 reporter à septembre 2012 le transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides, projet soutenu par le collectif Droite populaire au sein de l’UMP.

A la mi-novembre, une vingtaine d’associations de sensibilité de gauche avaient lancé une pétition (près de 10.000 signatures à la mi-mars) pour dénoncer l’utilisation politicienne du général Bigeard, soupçonné d’avoir couvert la torture en Algérie. Si Europe Ecologie-Les Verts, représenté par Cécile Duflot, a signé la pétition, le PS s’est en revanche abstenu.

Quelle date de commémoration?

Une autre bataille, législative cette fois, a eu lieu en février. Au terme d’une procédure accélérée, l’Assemblée nationale a adopté un projet de loi qui fait du 11 novembre le jour anniversaire de l’Armistice et d’hommage à tous les morts pour la France. Lors des débats autour de ce projet de loi, le ministre chargé des relations avec le Parlement Patrick Ollier a précisé que «le 11 novembre ne se substitue pas aux autres commémorations; il n'a jamais été question de les supprimer ni de les hiérarchiser».

Une précision qui rappelle le caractère épineux du choix d'une date de commémoration en ce qui concerne la guerre d’Algérie. Impensable d’opter pour le 2 juillet 1962 qui marque l’indépendance du pays. Et la date des accords d’Evian, le 19 mars 1962, soutenue par la Fnaca, la principale association d'anciens combattants, suscite aussi les protestations des associations de rapatriés d’Algérie. «Pour certains rapatriés d’Algérie, explique l’historien Guy Pervillé, c’est la date à partir de laquelle ils se sont sentis trahis par la métropole.»

Déjà, le gouvernement Jospin, qui avait tenté de la faire voter, avait dû entreprendre une marche arrière à quelques mois des élections de 2002. Le sujet a encore provoqué une polémique récemment au conseil de Paris, tandis qu'au Sénat, le groupe communiste déposait une proposition de loi visant à inscrire dans le droit cette date du 19 mars, jugeant «pas acceptable» la date du 5 décembre «imposée en 2003 par Jacques Chirac à l'instigation des nostalgiques de l'Algérie française».

Et à ces polémiques viennent s'ajouter les sentiments des personnes issues de l'immigration algérienne en France, directement concernées par la place que la France accorde à la guerre d’Algérie et qui avaient été au premier rang de ceux qui ont combattu la loi du 23 février 2005 qui proclamait les aspects positifs de la colonisation.

Sourdement, l'héritage du conflit continue de peser lourd dans le sentiment que les enfants d’immigrés vivant dans les banlieues peuvent éprouver d’être des citoyens de seconde zone et que perdure sur le territoire de la République quelque chose de la domination coloniale. «Il n’est pas simple pour les descendants des colonisateurs et colonisés, aujourd’hui citoyens égaux en droit, de partager le même rapport à l’histoire, d’autant que le déni de la colonisation est possible. Car  elle a eu lieu dans un territoire supposé français, et hors de la conscience nationale», suggère le réalisateur Karim Miske.

«Sans repentance ni mise en accusation»

Toutes ces raisons font que le cinquantenaire du 19 mars 1962 en pleine campagne présidentielle tombe mal. Les éventuelles cérémonies bilatérales ont été reportées au second semestre, alors que l'Algérie est elle-même en pleine campagne électorale avant des législatives prévues le 10 mai. Le secrétaire d'Etat aux anciens combattants, Marc Laffineur, a annoncé qu'«aucune commémoration nationale » n'aurait lieu le 19 mars. Un jour délicat pour Nicolas Sarkozy qui devrait s'exprimer en tant que Président de la République, théoriquement plus consensuel, sans déjuger le candidat qu'il est et qui tente de séduire l’électorat pied noir.

Le candidat socialiste devrait également marquer l’anniversaire des accords d’Evian, après son geste fort du 17 octobre dernier, «une date qui pour beaucoup est date de souffrance», avait-il dit. Ce jour-là, au lendemain de sa victoire à la primaire, il s'était rendu au pont de Clichy jeter une rose dans la Seine en hommage aux manifestants algériens sympathisants du Front de Libération National (FLN) qui ont péri à Paris cinquante ans plus tôt, le 17 octobre 1961, noyés après avoir été jetés au fleuve par des policiers de Maurice Papon.  

«Il faut que la vérité soit dite. Sans repentance, ni mise en accusation particulière, déclarait-il. Reconnaitre ce qui c’est produit. Aujourd’hui je le fais en tant que socialiste. Ensuite, ce sera sans doute à la République de le faire…» Mais comme Nicolas Sarkozy, il devrait opter, en ce mois de mars, pour le service minimum.

En contraste avec la prolifération actuelle d’articles, de livres, de films et de conférences consacrés à la guerre d’Algérie. La Déchirure, documentaire d’archives recolorisées et très pédagogique sur la guerre d’Algérie, diffusé le 11 mars sur France 2, a été regardé par 3,3 millions de personnes. La preuve, selon le co-auteur du film et historien Benjamin Stora, «que ce silence d’en haut, ce silence des responsables politiques ne correspond pas à l’effervescence de la société»:

«Il y a un grand contraste. Les politiques ne se rendent pas compte des souffrances, de tous les côtés, et ce sont les extrêmes, le Front national et l’islam politique, qui s’engouffrent dans le silence des politiques.»

Pour Benjamin Stora, lui-même pied-noir, juif, né à Constantine, la solution politique, ce pourrait être une «Commission réconciation et vérité» entre l’Algérie et la France comme ce qui s’est fait en Afrique du sud. Le seul moyen d’établir et reconnaitre officiellement les faits et les blessures des deux côtés.

Ariane Bonzon