France

Affaire Merah, enquêtes illégales, opacité... l'étrange bilan de la DCRI

Emmanuel Fansten, mis à jour le 28.03.2012 à 15 h 03

Faut-il réformer les services de renseignement? Les détracteurs du service n’ont pas attendu les drames de Toulouse et Montauban pour monter au créneau.

Bernard Squarcini, en juillet 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Bernard Squarcini, en juillet 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Quels liens exacts entretenait Mohamed Merah avec la DCRI? Comment ce service, dirigé d’une main de fer par Bernard Squarcini, a-t-il «traité» le tueur présumé? Pouvait-il être un de ses informateurs, comme l’a sous entendu un ancien ponte du renseignement français?

L’enquête en est encore à ses prémices, mais pas une journée ne passe sans qu’un responsable politique ne s’interroge sur les «failles» de la DCRI. «Dans n’importe quel autre pays démocratique, M. Squarcini et M. Péchenard n’oseraient plus se montrer», a même lancé Eva Joly, exhortant les deux policiers à démissionner.

Le même Squarcini qui claironnait depuis des mois avoir réussi à déjouer tous les attentats sur le territoire depuis la création de la DCRI. «Si nous intervenons après le drame, cela veut dire que nous avons échoué dans la détection de la menace», déclarait-il à au Figaro à l’été 2010. Dont acte.

Evidemment, le débat soulevé par l’affaire Merah revêt un caractère d’autant plus sensible qu’il intervient en pleine campagne électorale. «Je crois que la DCRI doit répondre de ce qui apparaît comme une défaillance», a ainsi déploré le sénateur socialiste François Rebsamen, un des successeurs potentiels de Claude Guéant à l’Intérieur en cas de victoire de la gauche. Une déclaration éminemment politique, à remettre dans un contexte de défiance beaucoup plus large.

Manifestation inédite

Hasard troublant du calendrier: vendredi 16 mars, alors que Mohamed Merah s’apprête à commettre d’autres meurtres, une manifestation inédite se tient au siège de la DCRI. Ce matin-là, plusieurs dizaines de policiers expriment leur «ras-le-bol» dans le hall du bâtiment, à Levallois-Perret. Une mini-révolution tant les contre-espions, soumis au secret défense, sont théoriquement tenus à une discrétion absolue.

Officiellement, il s’agit simplement de protester contre une nomination controversée, qui a ravivé de vieilles querelles maison entre officiers et commissaires. «Simple conflit interne», relativiseront les syndicats. Le rassemblement n’avait d’ailleurs pas vocation à être ébruité.

C’est le député socialiste du Finistère, Jean-Jacques Urvoas, qui s’en est le premier fait l’écho sur son compte Twitter, deux jours plus tôt. «Il ne faut pas s’étonner qu’en pleine campagne électorale ce type de manifestations donnent lieu à des interprétations politiques», nous expliquait alors Urvoas, qui milite depuis longtemps pour une réforme des services de renseignement. C’était quelques jours seulement avant le drame de Toulouse.

Pour comprendre les tensions autour de la DCRI, il faut remonter à sa création en 2008. A l’époque, le principe d’une fusion des Renseignements généraux (RG) et de la Direction de surveillance du territoire (DST) ne soulève pas d’objection majeure.

En rassemblant tous les agents dédiés à la surveillance du territoire dans une même maison, il s’agit d’en finir avec les doublons et de s’adapter aux nouvelles menaces, comme l’espionnage économique ou la cybercriminalité.

Un FBI à la française pour une République irréprochable

Pour Nicolas Sarkozy, l’objectif est aussi de tirer un trait sur la réputation barbouzarde des RG et les manœuvres supposées de la DST, soupçonnée d’avoir trempé dans l’affaire Clearstream. Doté d’un budget colossal et protégée par le secret défense, ce «FBI à la française» est alors censé incarner la République irréprochable chère au nouveau Président.  

Quatre ans plus tard, le bilan est plus que mitigé. Outre des dysfonctionnements éventuels dans l’affaire Merah, les critiques reprochent d’abord à la DCRI l’opacité qui a présidé à sa mise en œuvre. «On a créé le service de renseignement le plus puissant sans qu’à aucun moment l’Assemblée nationale n’ait été consultée», déplore Jean-Jacques Urvoas. Paradoxalement, le secret absolu qui entoure les activités de la DCRI pèse désormais comme une chape de plomb sur le service.

Une enquête publiée en janvier dernier, L’Espion du Président (Robert Laffont), a cependant levé un bout de voile sur le fonctionnement du contre-espionnage et le rôle trouble joué par son patron, Bernard Squarcini:

«J’ai réussi à mettre en commun la rigueur des ST et le bordel des RG, y confesse le “Squale”. J’ai récupéré deux mémères, j’en ai fait une belle blonde. Que beaucoup, dans le monde, voudraient avoir dans leur plumard.»

La métaphore pourrait prêter à sourire si elle ne concernait pas un service de plus en plus controversé. Dans leur ouvrage, les journalistes Olivia Recasens, Christophe Labbé et Didier Hassoux évoquent les moyens démesurés et souvent illégaux dont dispose aujourd’hui le contre-espionnage. Pour mener ses investigations, la DCRI peut notamment s’appuyer sur un «groupe des opérations spéciales».

Au sein de cette équipe, certains techniciens sont spécifiquement chargés des «sonorisations». D’autres ont pour mission de «casser» des ordinateurs et de siphonner des disques durs. On découvre également l’existence d’une plateforme d’écoutes secrètes, basée dans l’Essonne, où des particuliers sont branchés en toute illégalité.

Si le recours à ce type de méthodes semble indispensable au travail d’un service secret, l’absence totale de contrôle suscite un certain malaise. Notamment lorsque les moyens de l’antiterrorisme sont utilisés dans des dossiers à coloration politique, comme l’affaire de Tarnac.

La crédibilité de Squarcini en cause

Désormais montré du doigt dans l’affaire Merah, Bernard Squarcini défend haut et fort le travail de ses services. Mais après quatre ans de coups plus ou moins tordus, le patron de la DCRI est-il encore crédible? Rien n’est moins sûr.

«A partir du moment où Bernard Squarcini a mis en avant sa proximité et son lien quasi-familial avec Sarkozy, il ne faut pas s’étonner de recevoir aujourd’hui des bourrasques», analyse Urvoas. Ancien numéro 2 des RG, fin connaisseur de la Corse, Squarcini est notamment à l’origine de l’arrestation d’Yvan Colonna, en 2003. Depuis, Nicolas Sarkozy lui accorde une confiance sans faille.

Le «Squale» a d’ailleurs la réputation de ne rien pouvoir refuser au président. En mars 2010, c’est lui qui supervise l’enquête sur les rumeurs autour de sa vie privée. A l’époque, l’affaire fait grand bruit. Pour éteindre l’incendie, Carla Bruni est contrainte de venir s’expliquer au micro d’Europe 1. «Il n’y a aucune enquête de police, c’est inimaginable, relativise-t-elle. On ne fait pas une enquête sur des commérages.»

Mais à peine trois heures plus tard, la Première dame est démentie par Bernard Squarcini en personne, qui admet avoir bien été chargé d’enquêter sur l’origine des rumeurs d’infidélité. Un cafouillage révélateur. D’autant que le patron de la DCRI va récidiver trois mois plus tard, à l’été 2010.

Cette fois, il s’agit d’identifier la source d’un journaliste du Monde, Gérard Davet, qui vient de publier des extraits d’un procès verbal explosif dans l’affaire Woerth-Bettencourt. En épluchant les fadettes de l’enquêteur, les limiers de la DCRI n’auront aucun mal à identifier un conseiller de MAM, écarté sur le champ.

En attendant le 6 mai

Des méthodes exceptionnelles? Pas vraiment si l’on en croit le témoignage le plus troublant recueilli par les auteurs de L’Espion du président. Ancien patron des Renseignements généraux aujourd’hui préfet de l’Orne, Joël Bouchité a pourtant la réputation d’être proche de Nicolas Sarkozy.

Selon lui, Bernard Squarcini a recréé à la DCRI une «petite cellule presse», comme au bon vieux temps des RG:

«Des mecs chargés de se rencarder sur ce qui se passe dans les journaux, les affaires qui vont sortir, la personnalité des journalistes. Pour cela, comme pour d’autres choses, ils usent de moyens parfaitement illégaux. Leur grand truc, c’est de voler des adresses IP, la carte d’identité des ordinateurs. Ils épient les échanges de mails, les consultations de sites. Ils sont alors au parfum de tout. Si nécessaire, ils doublent en faisant les fadettes.»

Depuis, Joël Bouchité a démenti avoir tenu de tels propos. Mais le malaise est difficile à dissiper. Après des mois de flottement, le patron de la DCRI a finalement été mis en examen dans l’affaire des fadettes. Une décision sans précédent qui a jeté l’opprobre sur toute la maison. Reste désormais à savoir quelles seront les conséquences de la prochaine présidentielle sur la DCRI.

Au Parti socialiste, on insiste avant tout sur la nécessité de mettre en place un véritable contrôle parlementaire, aujourd’hui quasi-inexistant. Certains regrettent également que le renseignement de proximité, longtemps assuré par les RG, ait quasiment disparu. En cas de victoire de la gauche, le 6 mai prochain, une proposition de loi est déjà prête. Quant à Bernard Squarcini, on l’imagine mal survivre à une alternance. Le «Squale» a d’ailleurs déjà prévenu:

«Si on trouve meilleur que moi, je cède volontiers ma place.»

Emmanuel Fansten

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