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Présidentielle: le cocktail européen de Sarkozy

Daniel Vernet, mis à jour le 19.03.2012 à 10 h 20

Le Président-candidat se dit européen convaincu, fait appel à l'idée originelle des pères fondateurs, mais sa politique et son programme sont ceux d'un retour en arrière.

Bureaux de la commission européenne à Dublin en 2012. REUTERS/Cathal McNaughton

Bureaux de la commission européenne à Dublin en 2012. REUTERS/Cathal McNaughton

Il y a certes de l’opportunisme, voire de l’improvisation, dans les propos européens de Nicolas Sarkozy lors de son grand meeting de Villepinte le 11 mars. En mettant en cause les accords de Schengen, en s’en prenant aux «bureaucrates» qui braderaient les intérêts de la France sur l’autel de la libéralisation commerciale, en dénonçant «l’Europe passoire», il s’adresse d’abord à la France du «non».

Il parle à ces électeurs qui ont rejeté en 2005 la Constitution européenne et qu’il a lui-même placés devant le fait accompli en imposant par la voie parlementaire un traité dit «simplifié», le traité de Lisbonne, ressemblant à s’y méprendre au texte refusé deux ans auparavant.

L’électoralisme de la démarche est doublement évident. D’une part, le président-candidat exige une réforme de Schengen alors que celle-ci est déjà en discussion. D’autre part, concernant le commerce international, il feint d’ignorer que le mandat des négociateurs européens n’est pas donné par les technocrates irresponsables de la Commission de Bruxelles mais bel et bien par les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-Sept, ou leurs représentants. Bref, il exige que soit décidé d’ici douze mois ce qui existe déjà dans la pratique depuis de nombreuses années.

Aux antipodes de l'idée originelle

Il serait cependant simpliste de s’en tenir à cette lecture superficielle du discours de Villepinte. Nicolas Sarkozy se présente comme un Européen convaincu. Donnons-lui acte de cette profession de foi. Mais quand il invoque les pères fondateurs, Jean Monnet et Robert Schuman, il a tort. Car sa conception de l’intégration européenne est aux antipodes de l’idée originelle.

Jean Monnet, Robert Schuman, l’Allemand Konrad Adenauer, l’Italien Alcide de Gasperi, étaient profondément traumatisés par l’expérience de la Seconde Guerre mondiale. Pour en finir avec le déchaînement des nationalismes, ils ont conçu une Europe supranationale. Les institutions communautaires devaient représenter un intérêt général dépassant les égoïsmes nationaux. Les règles communautaires devaient éviter que les relations entre Etats européens ne soient plus dictées seulement par des rapports de force.

Nicolas Sarkozy ne veut pas de cette Europe-là. Reconnaissons qu’il n’est pas le premier et pas le seul. La «méthode communautaire» –chère aux pères fondateurs dont le président-candidat a convoqué les mânes– a depuis longtemps été complétée voire reléguée au second plan par ce que le jargon bruxellois appelle l’«intergouvernemental».

En 1992, le traité de Maastricht a institutionnalisé cette dichotomie selon les domaines de compétence. Quinze ans plus tard, le traité de Lisbonne a modifié les textes mais pas la pratique.

Dans les faits, les dirigeants des grands Etats européens se sont employés à affaiblir la Commission de Bruxelles pour ensuite prendre prétexte de sa faiblesse pour la marginaliser un peu plus. Ils ne veulent de fortes personnalités ni à la présidence de la Commission, ni à la présidence du Conseil européen —le Belge Herman Van Rompuy, qui vient d’être réélu pour deux ans et demi remplit parfaitement la tâche de super secrétaire général du Conseil qui lui a été assignée–, ni à la tête de la diplomatie européenne– ils critiquent la pusillanimité de Catherine Asthon, mais la baronne britannique a été justement été choisie pour ne pas faire d’ombre aux ministres des Affaires étrangères.

La doctrine de l'intergouvernemental

L’«intergouvernemental» qui était naguère un complément de la méthode communautaire est devenue une doctrine, défendue aussi bien par Nicolas Sarkozy que par Angela Merkel. Seuls, ou presque,  les représentants des petits pays défendent l’esprit originel de la construction européenne. Car la coopération entre les gouvernements conduit inévitablement à la constitution formelle ou implicite d’un directoire des «Grands».

Avant son élection en 2007, Nicolas Sarkozy avait même théorisé la nécessité de ce directoire, avant de faire machine arrière sous la pression de ses propres amis politiques, ailleurs en Europe. Ce n’est même plus l’Europe des nations du général de Gaulle, c’est celle des Etats, de leurs intérêts, de leur puissance, de leurs compromis. C’est un retour en arrière, voire une régression politique.

Les ultimatums lancés par Nicolas Sarkozy à ses partenaires –«si dans douze mois… la France se retirera…»— appartiennent à cette conception des relations entre Etats. Le président-candidat a invoqué le général de Gaulle et implicitement ses ultimatums qui ont permis la politique agricole commune ou la politique de la chaise vide.

Mais n’est pas De Gaulle qui veut. Et d’ailleurs le général n’a pas toujours réussi à l’emporter sur ses partenaires européens. Les mémoires de Jean-Marie Soutou, grand diplomate de la IVe et de la Ve Républiques, qui viennent de paraître, rappellent opportunément l’échec des différents plans Fouchet qui devaient préparer une Europe politique. Du jour au lendemain, De Gaulle a ruiné, en 1961, le projet en posant des exigences incompatibles avec le compromis péniblement trouvé par les diplomates des Six et présentés comme des  «corrections mineures».

Parlant au nom de tous ses collègues, le représentant italien eut cette formule: si ces corrections sont mineures, renoncez-y; si elles ne le sont pas, nous ne les acceptons pas. Une phrase à méditer avant de lancer une épreuve de force.

Daniel Vernet

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Journaliste
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