Monde

Obama impuissant en Afghanistan et au Pakistan

Fred Kaplan, mis à jour le 13.05.2009 à 17 h 34

Le président américain a compris les problèmes de l'Afghanistan et du Pakistan mais n'a pas les moyens de les régler.

Enfin, nous avons un président qui a compris ce qu'il fallait faire en Afghanistan et au Pakistan. Le souci, c'est que la résolution du problème dépasse en grande partie les limites de la puissance américaine.

Le président Barack Obama comprend, à un degré que George W. Bush n'a jamais atteint, qu'il n'est pas possible de traiter les deux pays séparément et que les menaces auxquelles chacun est confronté sont liées. Il reconnaît que le Pakistan joue un rôle central dans la sécurité de toute la région et que son avenir va influencer l'Afghanistan, bien davantage que dans l'autre sens.

Il sait que les développements politiques et économiques sont au moins aussi décisifs que la force militaire. Son envoyé spécial, Richard Holbrooke, a rassemblé une équipe de conseillers qui maîtrisent aussi bien que possible les complexités de la politique sud-asiatique. Pourtant, malgré toutes ces connaissances et ce savoir-faire, les domaines que les États-Unis peuvent influencer, sans parler de ceux qu'ils sont capables de contrôler, restent limités (ce dont sont conscients la plupart des principaux acteurs).

La semaine dernière, Obama, Holbrooke, la secrétaire d'État Hillary Clinton et d'autres grands responsables ont rencontré les présidents afghan et pakistanais, Hamid Karzaï et Asif Ali Zardari. Tous sont sortis de ces réunions des mots encourageants plein la bouche, sur la nécessité commune de lutter contre les talibans et de consolider les institutions démocratiques.

Le 7 mai, événement inédit, les ministres de l'Intérieur, de l'Agriculture et d'autres ont rencontré leurs homologues afghans et pakistanais -qui se sont déplacés à Washington avec Karzaï et Zardari- pour discuter des méthodes d'amélioration des infrastructures civiles. Comme le savent les experts de la contre-insurrection, et comme l'a fréquemment évoqué Obama lui-même, la meilleure manière de susciter la loyauté vis-à-vis du gouvernement-et ainsi de réduire l'attrait exercé par les insurgés-consiste à fournir des services de base de façon compétente.

Mais il existe un obstacle de taille. On ne peut ni ne doit s'attendre à ce qu'aucun diplomate, aucun employé de l'Agency for International Development ni aucun autre fonctionnaire ou entrepreneur américain parcoure l'Afghanistan sans forces de sécurité à ses côtés, et l'origine de ces forces n'apparaît pas clairement. Certes, le président Obama a ordonné une augmentation du nombre des soldats américains; la plupart arriveront cet été. Mais leur mission principale sera de combattre les insurgés sur la frontière de l'est et de protéger les civils afghans. Il n'y en a tout simplement pas assez pour protéger aussi les civils américains (et cette tâche demande davantage qu'une poignée de gardes du corps ; ces gardes, eux aussi, nécessitent un périmètre de sécurité, un réseau d'approvisionnement, et ainsi de suite. C'est l'éternel paradoxe des opération de contre-insurrection: la sécurité nécessite des développements, mais ces développements ont besoin de sécurité.)

Naturellement, ces conseillers civils pourraient être installés à Kaboul. Mais la dernière chose dont Karzaï, ou tout autre président élu par le peuple d'Afghanistan, a besoin, c'est d'une installation américaine à grande échelle -une resucée de la Zone verte de Bagdad- qui pourrait laisser penser que le pays est dirigé par des infidèles étrangers.

La situation au Pakistan est encore plus délicate, car nous n'y sommes presque pas présents -et nous ne sommes pas près d'y être. Les Pakistanais ont une vision très négative des États-Unis: le sondage de Pew Global Survey le plus récent indique que seuls les Turcs les devancent dans ce domaine. Notre position s'est peut-être un peu améliorée depuis l'élection d'Obama (les chiffres ne sont pas encore disponibles), mais personne ne s'attend à ce que les soldats américains soient tolérés sur le sol pakistanais.

Certaines attaques de drones, visant les talibans et les leaders d'al-Qaida, ont fait naître un ressentiment généralisé car elles ont fait des victimes civiles. Le gouvernement d'Islamabad a autorisé la formation en contre-insurrection d'un petit nombre de soldats pakistanais par les Américains, mais uniquement hors des frontières du Pakistan, restriction qui limite la pertinence de la formation, puisque la contre-insurrection est par nature une entreprise locale qui varie au cas par cas et demande un calibrage sur les lieux du conflit.

En bref, nous pouvons envoyer aux Pakistanais de l'argent, des armes, des manuels et ce genre de choses. Mais nous ne pouvons les obliger à tenir leurs promesses, ni même nous assurer efficacement qu'ils réalisent leurs engagements. Bush a envoyé 10 milliards de dollars au président de l'époque, Pervez Moucharraf, qui s'était engagé à consacrer cette somme à la lutte contre les terroristes. La plus grande partie de l'argent a été utilisée à d'autres fins.

En attendant, l'armée pakistanaise n'a pas franchement envie d'améliorer ses compétences en termes de contre-insurrection. Beaucoup d'officiers sont plus loyaux envers les talibans qu'envers le gouvernement central. Et si l'armée commence à sévir contre les talibans dans les districts de Swat et de Buner, il reste que 80% ou 90% des soldats pakistanais sont stationnés à la frontière avec l'Inde, que la plupart des responsables militaires considèrent encore comme la plus grande menace pour le pays. Cette perception n'a rien d'original, elle fait partie de la vision du monde du Pakistan qui remonte à la création du pays et à la partition de l'Inde en 1947. Elle a été renforcée par trois guerres entre les deux nations, en 1947, 1965 et 1971, ainsi que par une ou deux guerres qui ont failli éclater au cours de la dernière décennie, et s'est ancrée encore davantage depuis que les deux pays ont des armes nucléaires.

Peut-être, cette fois, l'armée pakistanaise s'y met-elle sérieusement. Il est certain que la population est moins séduite par les terroristes islamistes qu'avant. Le nombre de personnes déclarant approuver les attentats-suicides dans certaines circonstances est tombé de 40% en 2004 à juste 5% en 2008, selon un sondage Pew publié fin mars (cela dit, encore 34% des Pakistanais disent avoir confiance en Oussama ben Laden, contre 50% auparavant.)

Les dirigeants politiques et militaires du Pakistan se livrent à une horrible exploitation de ce revirement de l'opinion publique. Ils luttent enfin contre les talibans -décision potentiellement plus populaire qu'elle ne l'aurait été il y a quelques années- mais ils le font à grand renfort de bombes, de roquettes et d'obus, techniques assurées de tuer au moins autant de civils que d'insurgés. Les combats récents à Swat et Buner ont forcé un demi-million de personnes à fuir leurs foyers. La ruée des réfugiés a provoqué une grande crise humanitaire, et a suscité chez beaucoup une amertume envers le gouvernement, équivalente à celle qu'éveillent les talibans. C'est la paix que veulent les Pakistanais, et peu importe ceux qui la mettra en place.

Pour apaiser cette crise et réduire les risques d'un effondrement total des autorités au Pakistan, l'administration Obama devra faire preuve de beaucoup plus d'audace et de célérité. Ni le Pakistan, ni l'Afghanistan ne peuvent être stabilisés par les seuls États-Unis, et l'Otan n'est ni terriblement efficace, ni très populaire. Cela fait des mois maintenant que le président Obama et d'autres proclament qu'il s'agit d'une crise régionale qui doit être résolue par toutes les parties intéressées. Aujourd'hui il est temps de mettre en œuvre ce genre d'initiative.

Le secrétaire de la Défense, Robert Gates, s'est récemment rendu en Arabie Saoudite et en Égypte. L'Afghanistan et le Pakistan figuraient au programme des discussions; il est incertain qu'un accord ait été trouvé. Le temps est aussi venu de s'adresser à la Chine et à la Russie, et de passer un accord avec l'Iran. Cela n'a rien de fantaisiste. L'Iran est très inquiet à l'idée que des sunnites radicaux, comme les talibans ou al-Qaida, puissent déstabiliser ou prendre le pouvoir en Afghanistan ou au Pakistan. Après le 11 septembre 2001, des responsables américains et iraniens ont envisagé de coopérer contre les talibans. Ces discussions se sont achevées en janvier 2002, quand Bush a taxé l'Iran de membre de «l'axe du mal.»

Et pendant ce temps, quelqu'un essaye-t-il de convaincre l'Inde de négocier pour soulager les tensions à sa frontière avec le Pakistan ? C'est une condition essentielle si l'on veut que l'armée pakistanaise s'attaque plus sérieusement à la menace intérieure. Le fait que cela soit laborieux ne le rend pas moins nécessaire. Tout ce qui doit être fait -au plus vite- est difficile, mais rien ne pourra être réalisé par les seuls États-Unis.
Fred Kaplan
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Photo: Le Secrétaire américain à la défense Robert Gates dans une base américaine en Afghanistan  Jason reed/ Reuters

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