Comment Pierre Drieu La Rochelle est entré dans la Pléiade
A son tour, Drieu connaît les honneurs de la bibliothèque de la Pléiade. L'écrivain talentueux au parcours honteux s'interrogeait sur sa postérité. Il repose désormais, mais pas en paix, sur papier bible.
- Le comédien Maurice Ronet, dans «Le feu follet», adapté du roman de Drieu du même titre. -
Quelle postérité pour un écrivain collabo? Mauriac voyait en lui un des «ratés immortels». Pour Sartre, il était «sincère, il l’a prouvé» (1). Si Pierre Drieu La Rochelle, fasciste, antisémite, sent durablement le soufre, son suicide «nous épargne un embarras: il a assumé sa conduite», note Jean-François Louette, professeur de littérature à la Sorbonne, responsable de l’édition des Romans, récits, nouvelles dans la Pléiade, qui paraît le 20 avril 2012. De fait, l’écrivain n’eut de cesse de se scruter à travers ses personnages. Gilles, son chef d’œuvre, dessine un portrait miroir de son parcours. Etrange roman qui se termine abruptement, comme un suicide sacrificiel, évoquant celui de l’auteur.
Le droit de se contredire
Jamais Drieu ne brigua de mandat électif – son antiparlementarisme l’en empêchait - mais son engagement politique est manifeste. Membre du PPF de Jacques Doriot (de 1936 à 1939), il prône une Europe unie, sous hégémonie allemande, seule capable de mettre fin à la décadence. Sous l’Occupation, il collabora activement. Drieu pourtant n’est pas réductible au seul fascisme. Mieux que tout autre peut-être, il incarne la confusion d’une époque brisée. Au point que l’on serait tenter de paraphraser, qu’il nous pardonne!, Montaigne: «je ne peins pas le fasciste, je peins le passage».
Il connut Borgès, une amitié durable l’unit à Malraux. Il fut proche de communistes - dont Aragon à qui il dédia L’Homme couvert de femmes. Il n’est pas exempt de tentations pacifistes: en 1923 il appelle à une réconciliation généreuse avec les allemands (c’est alors l’occupation de la Ruhr!)... Résolument antisémite, après avoir été philosémite, il «contribua à sauver des mains des nazis sa première femme, Colette Jéramec, et ses deux jeunes enfants, internés à Drancy», observe Jean-François Louette. En 1938, il est furieusement hostile aux accords de Munich. Enthousiaste à l’égard d’Hitler puis déçu, il reporte son admiration sur… Staline, en 1944.
«Il est plus contradictoire qu’aucun de ses contemporains. Il a constamment revendiqué le droit de se contredire, comme le dit Baudelaire (2). Il s’est trompé mais il y a une conviction, une sincérité dans chacun de ses mouvements. Chez lui, j’aime bien l’incertitude. Changer d’avis est une forme d’intelligence car la politique n’est pas une science mais une contingence. Son ralliement ultime à Staline a quelque chose de prophétique, comme s’il avait voulu reprendre la main face à l’Histoire…»
Il assume ses contradictions comme ses erreurs. Hostile à la République, il refuse la Légion d’Honneur. Fin 1943, il rentre de Suisse, alors même qu’il est déjà persuadé de la défaite allemande. Plus tard, Paul Morand, sagement, optera pour l’exil doré en Suisse et évitera l’épuration (il finira à l’Académie française). Ce destin-là, Drieu n’en voulut pas. Il choisit la mort, l’opprobre. D’où, malgré un cercle de lecteurs passionnés, de rares adaptations cinématographiques (3), une forme de mise au ban. Jean-François Louette s'interroge:
«Est-il un écrivain maudit? Le terme me paraît un peu fort. Mais il reste sulfureux et les passions sont toujours prêtes à se déchaîner – en sa faveur, comme dans la détestation. L’édition de son Journal en 1992, très antisémite, y a aidé, bien que celui-ci n’ait pas été destiné à la publication et soit aussi le reflet d’une grande crise personnelle.»
De boue, les damnés de la terre
Comme toute une génération, la vie de Drieu commence (ou se termine?) avec 14-18. Plus longuement d’ailleurs, puisqu’il est incorporé au 5ème régiment d’infanterie en novembre 1913 et ne sera libéré que fin mars 1919. Durant ces presque six ans (aujourd’hui où «les trois jours» sont quelques heures, imagine-t-on ce qu’ont représenté tant d’années?), il collectionne les blessures (à la tête, au bras gauche - deux fois, tympan crevé), sans oublier les maladies (dysenterie, paratyphoïde), alternant les séjours au front et à l’hôpital.
Contrairement à beaucoup, il n’en ressortira pas durablement pacifiste. «Pour lui, les choses ne peuvent se résoudre que dans le sang, explique Jean-François Louette. Quelque chose doit exploser pour que l’Histoire puisse avancer». Refuser Munich, c’est espérer un sursaut – ce que la molle démocratie ne fera pas.
Le tournant de février 1934
C’est en février 1934 que Drieu devient résolument fasciste. Plus encore que la manifestation du 6 février, c’est celle organisée par le PCF quelques jours après, qui l’en persuade. Il est désormais «convaincu que la Troisième République est incapable de se réformer en respectant un processus démocratique». L’été qui suit, il écrit Socialisme fasciste. En 1935, le voici en Allemagne, admiratif du Congrès de Nuremberg, «aveuglé par la propagande hitlérienne”. Il n’en démordra plus, malgré les déceptions: le bellicisme fanatique d’Hitler comme le pacifisme de Doriot (qui est munichois). Tandis que Gide publie Retour de l’URSS, témoignage lucide sur le communisme réel (1937), Drieu préfère s’ancrer dans une erreur suicidaire: «mourir en démocrates ou survivre en fascistes», écrit-il.
Son antisémitisme devient virulent, l’Occupation le voit bientôt collaborer à la résurrection de la NRF - en décembre 1940 (y figurent aussi les signatures de Paul Valéry, Henry de Montherlant, Paul Eluard, André Gide, Francis Poulenc). Gide se désolidarise en avril 1941, Malraux critique sa position mais lui garde son amitié (faisant de Drieu le parrain de son deuxième fils fin 1943).
Le droit de s’en aller
Sa Collaboration ne se limite pas à la NRF. Il fait le voyage propagandiste de Weimar en 1941 (première édition des Dichtertreffen), écrit dans La Gerbe ou Je suis partout. Son protecteur, l’ambassadeur Otto Abetz, tombe en disgrâce, la censure allemande bloque certains de ses écrits, la défaite approche: Drieu ne cherche pas à fuir, ni à retourner sa veste. Le suicide lui est un salut: «Que la France soit balayée par la destruction. C’est vivre que de hâter la décision de la mort» (Gilles).
Sa marche vers le suicide est résolue: Le 11 août 1944, «il prend une dose mortelle de Luminal» mais est sauvé par miracle. Quatre jours après, à l’hôpital, il s’ouvre les veines. Sauvé encore. En mars 1945, sur le point d’être arrêté, il «avale du Gardénal et arrache le tuyau de gaz (...). Cette fois, il ne sera pas ranimé».
«Le suicide est un compagnon constant qui l’a toujours hanté, constate Jean-François Louette. C’est l’assomption de la décadence. En mettant fin à ses jours, il indique la fin de la civilisation. Mais ça reste un geste de force, une protestation, qui exige du courage…»
Par-delà ce parcours si singulier, que reste-t-il de Drieu aujourd’hui, qui lui vaille les honneurs de la Pléiade ?
Un charme désinvolte
Jean-François Louette parle d’un «charme malgré tout». Classique, le style de Drieu l’éloigne des innovations d’un Céline et il a pris ses distances avec les Surréalistes. Mais l’élégance est là, qui séduit souvent. S’y ajoute, s’y conjugue plutôt, une désinvolture assumée, qui le pousse parfois à bâcler, comme l’épilogue de Gilles, si frustrant. Mais il la revendique, écrivant en préface: «pour montrer l’insuffisance, l’artiste doit se réduire à être insuffisant». Ce dandysme nonchalant évoque un «aristocratisme de la désinvolture», avec une pointe de provocation.
Y figure aussi une part d’amertume, de déception. L’œuvre de Drieu oppose un démenti à l’assertion de Cioran pour qui, «depuis Benjamin Constant, personne n’a retrouvé le ton de la déception». Ses textes narrent des déceptions, des échecs, concourant à son propre dénigrement: «la haine de lui-même le recouvrait comme de la sueur», ose-t-il superbement.
Un précurseur de l’autofiction ?
Benjamin Constant encore. D’Adolphe, ne disait-il pas qu’il s’agissait d’une «fiction confessionnelle»? Les textes de Drieu répondent sans doute à cette appellation, parce qu’écrire «c’est visiter les différentes parties de soi», avec leurs contradictions et leurs alternances. La confession est distanciée, avec lucidité et, sans doute, un brin d’apitoiement affectueux. «Gilles est à la fois Drieu et la caricature de Drieu», note Jean-François Louette avant de s’amuser de ce Gilles, prénom récurrent dans l’œuvre, construit en je-il.
Est-il, avec
son roman-confession, un précurseur de l’autofiction? «En
un sens oui», répond Jean-François Louette.
«Drieu a besoin de se projeter dans ses personnages et de s’inventer d’autres destins à travers ces personnages. Pas au sens où l’entend Serge Doubrovski, c’est-à-dire une aventure du langage, avec des calembours ou jeux de mots – Drieu est éloigné de cela. Mais plutôt pour parler de son vécu en évitant la catégorie autobiographique ou celle du portrait. A cette différence notable que l’exhibition de soi lui est étrangère: il ne se livre qu’en se masquant. Gilles est une autobiographie du possible, de ce que Drieu aurait dû ou voulu être. C’est un romancier qui a besoin du double.»
Un classicisme de lambeaux
Stendhal, Balzac, Zola...: Drieu n’ignore pas le 19ème siècle mais de ces références il ne garde que des «lambeaux, et à la limite de la parodie». Pourtant, ce qui fait d’abord la force, l’attrait de ses textes, c’est qu’il s’agit de grands romans d’amour.
«L’élan et la déception amoureuse y tiennent une grande place, tout comme la désillusion, celle de L’Education sentimentale. Ensuite, son œuvre est une réflexion sur le cynisme, un des phénomènes essentiels de notre époque, avec la décroyance, l’incrédulité généralisée, l’amertume… Et le nivellement de toutes les valeurs dans cet équivalent universel qu'est l’argent. Drieu a fait une profonde analyse de la société moderne, celle d’après la Révolution.»
Ainsi, il serait contre Révolutionnaire…
«Oui. Mais il n’adhère pas à l’Action française parce qu’il est déçu à titre personnel par Maurras, qui est plus un homme de mots que d’action. Le personnage principal de Blèche est un journaliste très proche de l’Action française, mais vu de manière satirique.»
La modernité, symbole de la décadence
Dans ses textes, il s’en prend à la bourgeoisie bien sûr, mais aussi aux Surréalistes, et aux institutions: l’Armée, la République... La censure partielle de Gilles est en quelque sorte un hommage rendu par la République à celui qui la vomit. Son antiparlementarisme et son refus de la modernité culminent dans sa haine des juifs. «L’homme moderne est un affreux décadent», écrit-il, et c’est le juif qui l’incarne le mieux.
Contradiction encore. Car comment expliquer ce refus de la modernité avec son fascisme, mouvement fortement imprégné (comme le communisme) d’une culture et d’une esthétique du progrès?
«La relation de Drieu au fascisme est extrêmement compliquée. Le côté technicien du fascisme ne lui plaît guère. Son refus des machines et de la mécanique est explicite dans La Comédie de Charleroi. Dans le fascisme, il espère retrouver une communauté unie par la maximisation de la force. L'esthétisation de la politique (l’expression est de Walter Benjamin) le séduit. Il salue le beau geste, de la prouesse du Congrès de Nuremberg. A l’inverse, le communisme ne donne pas la possibilité d’exalter l’individu. L’égalitarisme soviétique, fût-il de façade, ne le convainc pas.»
Il est mort dans le mauvais camp. Rien n'a été pardonné à Drieu, qui entre néanmoins dans la Pléiade, avec cette édition qui devrait faire émerger des livres peu connus, comme Blèche, et aider à apprécier une œuvre qui peut susciter fascination ou répulsion, plus souvent les deux, mais s’avère parfois touchante dans sa désarmante lucidité.
Dans les semaines qui viennent, on s’amusera de l’indignation qui, à l’instar de celle d’Aude Lancelin, dans Marianne, ne manquera pas de se faire entendre. Drieu au Panthéon de la littérature? Un crime, pire: le reflet de notre époque. Une indignation sélective et absurde: la Pléiade n’est pas une bibliothèque rose façon bisounours.
A Drieu vat.
Jean-Marc Proust
Drieu La Rochelle: Romans, récits, nouvelles, la Pléiade (1936 pages) - 72,50 € (prix de lancement : 65,50 € jusqu'au 31 août 2012).
1 Les citations sont extraites de la préface (Jean-François Louette) et de la chronologie (Julien Hervier), de l’édition de la Pléiade, ainsi que d’un entretien avec Jean-François Louette. Retourner à l'article.
2 « Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du xixe siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller. » (Edgar Poe, sa vie et ses œuvres).Retourner à l'article.
3 Le Feu follet, film de Louis Malle (1963), Une femme à sa fenêtre, film de Pierre Granier-Deferre (1976), Oslo 31 août, film de Joachim Trier (2012), d’après Le Feu follet. Retourner à l'article
Mis à jour le 09/04/2012 à 17h55

















































Juste un problème, qui est évité dans cet article: pourquoi "pléiadiser" Drieu aujourd'hui? Si un auteur a pu sentir le soufre, et le sent encore, c'est Céline. Seulement voilà: la qualité de son oeuvre n'a jamais été discutée, elle est en Pléiade depuis longtemps. Céline fait largement passer Drieu pour un bisounours... Que celui ci soit compliqué et contradictoire n'en fait pas un génie. Toute cette rhétorique ("regardez comment on ne peut mettre ce brave Drieu dans une petite case") n'a qu'une ambition : noyer le poisson.
Et le (gros) poisson est: l'intérêt littéraire de son oeuvre.
D'où la question posée par Aude Lancelin, renvoyée malhonnêtement au statut de vierge effarouchée, de mère-la-morale qui n'a rien compris à l'essence de la littérature:
De quoi cette édition est-elle le "symptôme"? Réponse : d'une extrême droitisation des esprits.
Drieu La Rochelle n'a pas à rougir de Céline. Qu'on se le dise, il n'en est pas un des deux pour représenter plus que l'autre le génie littéraire. Non, ce n'est pas du relativisme, mais du bon sens. Car à force de dire que Céline était un écrivain génial pour l'excuser d'être antisémite, on a fini par émarger cette poignée d'hommes bizarres, que représente Drieu, ou "le khâgne des Années Folles", non moins douée (et non moins antisémite).
merci pour se portrait d'un auteur surement génial mais que j'ai pas lu.
je vais attendre après le pavé d'Atalli sur Gandhi qui m'a pris du temps mais au combien passionnant.
Gide, un regard réaliste sur l'URSS, une blague tant on lui a montré un modèle parfait auquel il a beaucoup cru.
Je ferais un parallèle avec Céline qui au combien complexe quand on veux étudier le personnage et ne pas prendre ses écrits avec notre vision actuelle.
C'est sûr que dans le milieu des Lettres françaises, on se fait une carrière beaucoup plus sympa lorsqu'on s'appelle Aragon, qu'on se présente comme "le chantre de Staline", plutôt que lorsqu'on s'appelle Brasillach, Drieu ou même Céline !
Un grand merci à monsieur Proust pour ce très bon article qui, espérons-le, ne lui attirera pas trop d'ennuis.
Mauvaise foi intégrale: tout le monde s'accorde à reconnaître le génie de Céline et ce en dépit d'un passé de collabo auprès de Pétain et Hitler largement plus flagrant que celui d'Aragon auprès de Staline. Après, qu'auriez vous souhaité: qu'on le laissât tranquillement écrire une nouvelle version plus documentée de "Bagatelles"? Il a eu quelques ennuis, c'était la moindre des choses, non?
Aragon a écrit de très grands textes, c'est également évident, à moins de ne pas savoir lire. Et il a été un résistant assez précoce, tout comme -ne vous déplaise-, un bon nombre de communistes...
Brasillach est un écrivain de seconde zone dont on ne parlerait plus s'il n'avait été un odieux antisémite.
Drieu a permis à Louis Malle de faire le Feu Follet: c'est son coup de génie à titre posthume. Morand est mille fois plus intéressant.
Quels ennuis voulez vous que cet article pas très bon attire à monsieur Proust? Ce n'est bien pour la santé de se croire toujours persécuté, savez vous?
@ ELB
Que de hargne encore - qui les poursuit au-delà de la mort - contre un Drieu La Rochelle qui "a assumé sa conduite" par son suicide, et contre Brasillach exécuté par De Gaulle pour donner des gages aux communistes, malgré une pétition des plus grands écrivains et artistes du temps pour obtenir la commutation de sa peine.
Quant à Louis-Ferdinand, bien que, comme vous l'écrivez : "tout le monde s'accorde à reconnaître le génie de Céline", il n'aura pas été possible de rendre hommage à son talent pour le cinquantenaire de sa mort.
Appelez ce constat "mauvaise foi intégrale" si vous voulez, cela ne change rien aux faits.
@ Marianne
Apparemment vous ne parlez pas littérature mais politique. Et vous pensez que ces écrivains sont ignorés pour des raisons morales. Je vous réponds qu'il s'agit davantage de raisons littéraires: ce sont des écrivains de seconde zone.
Pas de hargne là dedans contre de pauvres fascistes géniaux injustement ignoés: j'admire l'oeuvre de Céline car c'est une grande oeuvre. Mais ne défendez pas Brasillach en sous entendant que c'est à son engagement politique qu'il doit d'être ignoré, mis à l'écart, car victime de cabale... Ceci il le doit à ses piètres talents d'écrivain.
et plutôt pour répondre au post de Marianne Arnaud.
C'est un peu court de dire qu'Aragon a été le "chantre de Staline", phrase qui traîne dans toutes les biographies hatives de celui-ci (jusque dans Wikipédia).
En effet, n'oublions pas le contexte : après la grande dépression,la montée du fascisme et la défaite espagnole, le choix est clair : le fascisme ou le communisme. Jorge Semprun l'a bien expliqué dans ses différents bouquins... Certains ont choisi non seulement le fascisme mais Hitler et d'autres le communisme.
N'oublions pas ce que nous devons à Stalingrad, à l'ouverture d'un deuxième front et personnellement autant je comprends un Aragon même s'il se trompe dans les années 50, autant je n'arrive pas à trouver des circonstances atténuantes à un Céline ou à un Drieu ...
Aragon a choisi, vu de France, le parti de la révolution d'octobre et s'il s'est aveuglé ensuite, son engagement initial est respectable. Au contraire, Drieu ou Céline ont choisi la violence, l'antiséministe, bref ce qu'il y a de pire dans l'Homme et rien ne peut expliquer ni bien sûr excuser ce parti pris de haine... surtout pas le talent.
@elb
Dire que Dieu a au moins permis à L malle de faire un bon film prouve que vous parlez sans jamais avoir lu le moindre livre de Drieu et en tout cas pas le feu follet.
L'adaptation de Louis Malle est un navet ennuyeux qui n'arrive pas à la cheville du roman. rien de plus. Je vous recommanderais plutôt d'aller voir « Oslo 31 aout » actuellement au cinéma, adaptation du Feu Follet dans la Norvège des années 2000. L'adaptation y est moins fidèle forcement mais pas moins inintéressante.
Drieu était antisémite, et alors ? Lui au moins en a tiré les conséquences à une époque où bagatelle pour un massacre, commande de sont éditeur, devient instantanément un "best seller". Vous ne voyez donc pas le problème ? Peut être faudrait-il « contextualiser » et reconnaitre qu'à cette époque l'antisémitisme était chose banale... Le grand tort naturel de ces écrivains, contrairement au reste de la population, aura été de laisser des traces et devoir en rendre des comptes par la suite.
En ce qui me concerne, peu m'importe. Je suis né en 1982. Tout ceux qui ont un tant soit peu lu des livres savent que Drieu est un des plus grands et ni Aragon ni E Berl ni Malraux ou J Paulhan, qui a été sauvé des camps par Drieu, ne me démentiraient.
Une question me taraude malgré tout. Comment se fait-il que des écrivains que Drieu, Céline Montherlant ou Rebatet soient autant ostracisés, alors que Sartre, Voltaire, Dostoïevski ou tant d’autres partageaient aussi la même fibre antisémite ? En parlant de Sarte, que pensez d’un mec qui, en plus de son antisémitisme, défendait le goulag, la peine de mort et la prise de pouvoir par la force ?
Notre époque est tellement arrogante, que ses plébéiens à la mémoire courte et sans culture ont oublié que la banalité du mal peut menacer chacun d’entre nous quelle que soit l’époque…
A Londres, de gaulle n’a côtoyé que la cagoule et la synagogue. Bizarrement, les pacifistes de étaient du mauvais coté….
Voilà, mon cher ELB, je réagis un peu vivement surement car je ne comprends cette morale de pacotille que vous nous débitez qui, au regard de l’Histoire, semble plus que partial … et un brin risible.
Shamann 21
@ELB: que vous n'aimiez pas les textes de Drieu, c'est votre droit. mais dire que cette édition est le résultat d'une "extrême droitisation des esprits", c'est un raccourci qui me semble hâtif et pour le moins malhonnête. Sade aussi a été édité dans la Pléiade: de quel "symptôme" s'agissait-il alors? Allons, soyons sérieux et n'accusez pas Marianne Arnaud de faire de la politique puisque votre commentaire, d'emblée, y incitait.
@Ali-Baba: fallait-il choisir entre le fascisme et le communisme? Certains ont choisi... la démocratie. Je vous renvoie aux vers où Aragon invitait à faire "feu sur Léon Blum" (Blum, menace fasciste?).
Libre à chacun de préférer Aragon à Drieu ou l'inverse, de trouver Céline "supérieur" ou pas. Le plus simple est de se référer aux critères de sélection de la Pléiade: publier des œuvres vivantes, présentes, bien après que leur auteur a disparu. Cela ne signifie pas qu'Oscar Wilde est l'égal de Shakespeare ou Drieu celui de Balzac, Stendhal et Zola réunis. Cela signifie que Gallimard considère que l'œuvre romanesque de Drieu a ses qualités propres (rythme, force satirique, désinvolture et gravité, sincérité, fragilité, etc.) et qu'elle est à la fois de son temps (auquel la relient en particulier les engagements politiques de son auteur) et du nôtre (car nous ne lisons pas La Comédie de Charleroi du même œil que les anciens combattants à la veille du 6 février 1934, mais nous lisons toujours ce livre avec émotion, une émotion qui, elle, est propre à notre temps).
Et, pour ma part, je ne conçois pas de lire Gilles sans avoir lu Aurélien, deux faces troubles d'une époque qui l'était horriblement.
L'"extreme droitisation des esprits", admettons que c'est un peu rapide, mais c'est en gros le propos de la journaliste de Marianne que vous caricaturez. Après, oui, je pense que c'est un signe des temps, qu'on le veuille ou non: on s'éloigne de la période de l'Occupation... les idées de ce temps, et donc ceux qui les ont portées, gagnent en abstraction, effraient moins... Qui sait? Ils sont peut-être d'actualité, de plus en plus...
Sade n'aurait évidemment pas pu être publié en pléiade dans les années 60: il a fallu du temps, et une certaine "libération des moeurs" pour que cela soit possible. Donc, oui, en partie : symptome.
Je suis sérieux: je comptais situer mon propos sur le plan littéraire, finalement assez absent de tout ceci, en montrant que Drieu n'avait pas été victime de cabale, puisque Céline, tout aussi compromis, était en pléiade depuis longtemps; que donc c'était bien la qualité littéraire qui était en cause. C'est Marianne (pas l'hebdomadaire, la lectrice), qui se situe sur le plan politique et moral en le considérant victime d'un ostracisme gauchisant. Relisez donc l'échange...
La Pléiade a publié Gracq de son vivant, en partie sans doute pour des raisons commerciales : on ne le trouvait que chez Corti. Leurs choix éditoriaux ont des raisons que nous ignorons parfois.
Et pour revenir à nos moutons littéraires: non, je ne trouve pas que Drieu soit un auteur majeur (ce qui est tout de même l'ambition de la pléiade: être une bibliothèque de référence)... Lui même en était très conscient. Ce qui d'ailleurs ne veut rien dire.
Cher monsieur Proust,
Lorsque vous écrivez : "Le plus simple est de se référer aux critères de sélection de la Pléiade", j'entends la voix de la sagesse.
Me sera-t-il permis d'exprimer le voeu que la Pléiade n'oublie pas, parmi les écrivains de cette époque, un "homme singulier" qui avait choisi de disparaître derrière l'écriture, qui nous a donné des romans d'une modernité d'écriture époustouflante, qui est mort misérable, à quarante-sept ans en 1945.
Encore aujourd'hui il semble souffrir du fait que ses contemporains ont préféré croire à la belle histoire héroïque du "peuple résistant" que De Gaulle avait tricotée pour eux, plutôt que d'oser se regarder dans le miroir que leur tendait Emmanuel Bove avec son roman "Le Piège".
Il conviendrait que justice lui soit rendue.
Très cordialement.