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Les joueurs NBA se donnent-ils plus pendant les play-offs?

Bradford Doolittle, mis à jour le 18.05.2009 à 12 h 45

Les spécialistes du basket tentent de quantifier l'intangible.

Le premier tour épique des phases finales de cette année entre les Boston Celtics et les Chicago Bulls a donné lieu à sept matchs et à sept prolongations au total. «Il y a eu des tas de points de côté, des serviettes tâchées de sang, des injections d'analgésiques, des contacts violents, des fautes techniques et antisportives», a écrit Gene Wojciechowski, le chroniqueur de ESPN.com à l'issue du match de samedi. C'est vrai qu'on a l'impression que les basketteurs sont allés chercher des ressources physiques inespérées, contrairement aux six mois précédents. De nombreux fans comprennent bien ce que cela veut dire: l'idée que les équipes de la NBA (National Basketball Association) ne se donnent à fond qu'après la saison régulière remonte à au moins trente ans. Elle est bien illustrée dans le film Y a-t-il un pilote dans l'avion?: dans une des scènes, le petit Joey visite le cockpit de l'avion et s'aperçoit que Kareem Abdul-Jabbar est le co-pilote. «Je trouve que tu es le meilleur, lui dit Joey, mais mon père dit que tu ne te donnes pas assez en défense. Il dit aussi que, très souvent, tu ne redescends même pas défendre. Et que tu ne fais pas beaucoup d'efforts, sauf pendant les play-offs.»

C'est probablement dans la nature humaine de se donner plus de mal quand les enjeux sont plus importants. Alors, admettons que le père de Joey a raison et que les basketteurs de la NBA ne donnent pas le meilleur d'eux-mêmes jusqu'aux phases finales. Y a-t-il un moyen de le prouver statistiquement? On adore méditer sur des questions comme celle-là chez Basketball Prospectus.

Il existe quelques obstacles quand on essaie de calculer l'effort d'un basketteur professionnel. D'abord, s'il est vrai que les joueurs sont plus performants pendant les play-offs, les deux équipes devraient être concernées de la même manière, à un niveau global en tout cas. Statistiquement, il s'agit de ce que les économistes appelleraient un jeu à somme nulle. En d'autres termes, les gains ou les pertes d'une équipe ou d'un joueur sont annulés par les gains ou les pertes de l'équipe adverse. (Si un joueur renforce son attaque, de l'autre côté, son adversaire renforce sa défense.) C'est un obstacle de taille quand on cherche à mesurer un élément aussi intangible que l'effort. Malgré tout, il est possible de dégager quelques tendances générales.

Une chose est sûre: la version du basket de la NBA qu'on voit pendant les play-offs diffère légèrement que celle de la saison régulière. Le rythme est plus lent. Depuis la fusion entre l'ABA (American Basketball Association) et la NBA en 1976 (qui a coïncidé avec la décision de la ligue d'enregistrer tous les chiffres permettant de calculer les statistiques de possession de balle), les matchs éliminatoires (play-offs) enregistrent en moyenne trois à cinq possessions de balle de moins que pendant la saison régulière. En outre, on constate que les équipes font plus attention à garder le ballon: sur le nombre de possessions, les pertes de balle (turnover) baissent d'un peu plus de 5 %. Enfin, les équipes sont moins enclines à tenter des tirs à 3 points. Cela se traduit par un plus grand nombre de fautes provoquées chez l'adversaire ; le ratio entre les lancers francs réussis et les tirs tentés augmente de près de 7 % dans les play-offs.

Dans l'absolu, ces chiffres n'indiquent pas que les équipes fournissent un effort plus soutenu. Certaines de ces différences peuvent s'expliquer avant tout par le type d'équipes qui se qualifient pour les play-offs: peut-être que les franchises qui jouent lentement avant d'attaquer le cercle ont tendance à remporter plus matchs de saison régulière et à aller plus loin dans les phases finales.

Comment répondre à une question aussi obscure? Il faudrait inventer une nouvelle statistique. Les analystes du basket adorent ça, en partie parce que, comme les astronomes, cela nous permet de nommer nos découvertes. En l'occurrence, le nouvel indicateur statistique prendra le nom du joueur qui représente l'idéal du basketteur qui se démène. RAMBIS.

Dans un premier temps, il faut définir les catégories qui sont le plus liées à l'effort, afin de déterminer comment les convertir en un chiffre RAMBIS. Ce n'est pas chose aisée, puisque tous les efforts moyens ressortiraient aussi sur la feuille de match. Cependant, après s'être trituré les méninges, après avoir pris quelques décisions, puis fait marche arrière (pour savoir quelles catégories statistiques présentaient le plus de variations entre la saison régulière et les play-offs), nous sommes tombés d'accord sur quatre indicateurs: deux mesurant l'attaque et deux mesurant la défense au niveau d'une équipe.

La première statistique, le pourcentage de rebonds offensifs, correspond au nombre de ballons récupérés chez l'adversaire par rapport au nombre de ballons en rebond offensif qui auraient pu êtres récupérés. En théorie, le rebond offensif requiert un plus gros effort, car les joueurs doivent travailler pour contourner les adversaires, qui ont une position intérieure par rapport au panier. (On se rappelle des joueurs besogneux, comme Moses Malone et Dennis Rodman, qui s'efforçaient constamment de récupérer les rebonds offensifs) Ensuite, nous avons pris en compte le nombre de lancers francs réussis par tirs tentés, un moyen classique de mesurer la capacité d'un joueur à déclencher une faute chez l'adversaire. Cette statistique devrait augmenter quand les joueurs renoncent à des tirs en extension faciles et se donnent plus de mal pour aller au panier. Troisième point: nous avons étudié le pourcentage réel de réussite au tir de l'équipe adverse (comme le pourcentage classique de réussite au tir, mais en incluant les tirs à 3 points). Enfin, nous avons pris en considération le taux de balles perdues forcées par l'adversaire par possession.

Bien. Comment combiner ces chiffres de façon à obtenir une seule statistique? Nous allons vous épargner la fastidieuse séance de maths. Disons que nous avons tenté d'accorder une part équitable aux quatre catégories, que nous avons ajoutées avant d'en arrondir la somme. Selon ce calcul, l'équipe qui a fournit le plus d'efforts dans les play-offs de la NBA (depuis la fusion ABA-NBA en tout cas) serait les Bulls de 1977, avec un RAMBIS de 231. C'est pertinent, puisque dans les années 70, les Bulls, dont le meneur était Norm Van Lier, étaient une bande de bagareurs. A l'autre extrême, en 1983, les Super Sonics, ont obtenu un RAMBIS de seulement 147. (Les deux équipes se sont fait sortir au premier tour).

La vraie question, bien sûr, est de savoir si la note RAMBIS d'une équipe augmente pendant les play-offs. Cette année, les Celtics ont enregistré un RAMBIS de 188 en saison régulière, et les Bulls de 185. Au cours des play-offs spectaculaires de 7 matchs, leur RAMBIS s'est respectivement situé à 185 et 182.

En réalité, si le RAMBIS mesure effectivement l'effort, on pourrait en conclure que l'équipe lambda se donne moins quand les enjeux sont plus élevés. Depuis 1977, les équipes des play-offs ont vu leur RAMBIS décroître de 4,5 % en moyenne par rapport à la saison régulière. Moins d'un quart d'entre elles ont amélioré leur note RAMBIS au moment crucial. Cette constatation a le mérite d'être cohérente avec notre remarque initiale au sujet des différences de jeu entre la saison régulière et les play-offs: si les équipent font plus d'efforts, elles font aussi plus attention. Forcer les pertes de balle de l'adversaire semble clairement être fonction de l'effort, mais c'est aussi le cas quand on évite les turnovers. (Si on enlève les turnovers de l'équation, le RAMBIS serait peut-être un peu plus fiable, car le score moyen augmenterait légèrement en play-offs).

Le RAMBIS n'est peut-être pas un indicateur fiable pour savoir si une équipe se démène plus dans les play-offs, mais il demeure utile. Les équipes présentant un RAMBIS élevé ont un style de jeu similaire: elles se battent pour récupérer les rebonds offensifs, évitent les tirs en suspension au bénéfice de l'attaque du cercle et privilégient une défense qui fait pression. Par ailleurs, leurs statistiques sont constantes d'une saison à l'autre. Fait assez curieux, beaucoup de ces équipes ont été coachées par Hubie Brown. Les équipes qui ont un RAMBIS faible ont également un style de jeu commun et sont parfois très performantes. Récemment, les San Antonio Spurs ont enregistré un RAMBIS minable, mais ce n'est pas par manque d'efforts. Le système de défense de Gregg Popovich laisse peu de place à la création de turnovers et empêche les joueurs de raquette de monter sur les rebonds offensifs. Comme en témoigne quatre titres de champion, l'approche anti-RAMBIS est efficace.

Nous avons également calculé une note RAMBIS au niveau du joueur, en utilisant les contres et les interceptions à la place du pourcentage de tirs réussis de l'adversaire et du pourcentage de pertes de ballon forcées. Cependant, là non plus, aucune tendance en matière d'«effort» n'est apparue. Parmi les joueurs qui ont le plus augmenté le RAMBIS de leur carrière en play-offs, on trouve Isiah Thomas (+45,1), Dirk Nowitzki (+39,0) et (le petit Joey serait content de l'apprendre!) Kareem Abdul-Jabbar (+36,0). Il y a aussi d'anciens grand héros comme Michael Jordan (+23,1) et Dennis Rodman (+26,1). Mais avant de trop s'emballer, il faut faire attention aux traînards des têtes de liste. Moses Malone (-87,1) est le dernier des derniers, Patrick Ewing (-52,8) est avant-dernier. Ces deux joueurs sont pourtant des gars vraiment balaises qui sont entrés au Panthéon grâce à leur travail ardu et leurs efforts constants.

Nous avons essayé diverses variantes du RAMBIS dans l'espoir de justifier, chiffres à l'appui, notre conviction que les joueurs ne se donnent à fond que pendant les play-offs. Rien n'y fait. Au fond, peut-être que ce ne sont pas les joueurs qui se démènent davantage, mais que nous, spectateurs, suivons les matchs de play-offs de plus près. Les enjeux sont plus lourds, le spectacle est à son comble, les actions sont plus agressives. Cette année, un effet mesurable est que les fautes techniques par match sont passées de 0,67 % dans la saison régulière à 1,27 % dans les play-offs. Comme quoi, que les joueurs fassent plus d'efforts ou non, ils semblent en tout cas extérioriser plus d'émotions. Est-ce l'effet d'effort que nous recherchions, ou est-ce seulement que les arbitres officiels se donnent un mal fou pour que le jeu soit propre? A défaut d'une réponse irrécusable, mieux vaut peut-être se fier à nos yeux et apprécier ce que l'on voit.

Bradford Doolittle

Photo: le leader de Cleveland, LeBron James, au cours d'un match de play-off contre Atlanta, le 7 mai. REUTERS/Aaron Josefczyk

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