Culture

La section Schoendoerffer

Temps de lecture : 2 min

«La Section Anderson», documentaire du cinéaste disparu cette semaine, est une œuvre majeure qui mérite mieux que d'être mentionnée «en passant».

La Section Anderson  a été tourné durant six semaines aux côtés des 33 soldats de la section commandée par un jeune lieutenant noir, en 1967. DR
La Section Anderson a été tourné durant six semaines aux côtés des 33 soldats de la section commandée par un jeune lieutenant noir, en 1967. DR

Pierre Schoendorffer est mort le 14 mars à 83 ans. La guerre et le cinéma auront été le deux grandes affaires d’une vie placée sous le signe de la fin de l’empire colonial français. La guerre, il l’a faite en même temps qu’il la filmait, comme opérateur en uniforme en Indochine où il sera prisonnier du Vietminh après la victoire de Dien Bien Phu.

Des films, il en a fait, quatorze longs métrages depuis La Passe du diable inspiré de son modèle, Joseph Kessel, jusqu’à Là-haut, un roi au dessus des nuages (2004), retour sur son propre parcours par le biais d’une aventure exotique, dans le passé aussi bien que dans les lointains asiatiques. Le Crabe tambour (1977) et L’Honneur d’un capitaine (1982) seraient les titres les plus marquants d’une œuvre estimable, si par deux fois les deux grandes affaires de la vie de Schoendoerffer n’avaient fusionné, en deux moments exceptionnels.

Le premier est réputé de fiction et le second documentaire, mais la proximité entre La 317e section (1965) et La Section Anderson dépasse et interroge ce clivage. Salué à juste titre à son époque, La 317e Section invente un style de film de guerre au plus près des corps, des énergies et des angoisses d’un petit groupe d’homme abandonné en pleine guerre, en pleine jungle, en pleine débâcle.

Par des moyens directement inspirés de sa propre expérience, Schoendorffer retrouve les enjeux fondamentaux des grands récits de Conrad dans ce film nerveux, d’autant plus humain qu’il est entièrement dépourvu de pathos, de psychologie ou de gadgets spectaculaires. Son film, y compris par sa dimension personnelle, s’inscrit dans la lignée du meilleur du cinéma de guerre aux côtés de GI Joe de William Wellman, Aventures en Birmanie de Raoul Walsh, en attendant The Big Red One de Samuel Fuller.

Deux ans plus tard, pour le magazine d’information «Cinq colonnes à la une», Pierre Schoendoerffer réalise un film encore plus extraordinaire. Tourné durant six semaines aux côtés des 33 soldats de la section commandée par un jeune lieutenant noir, cette composition cinématographique à la fois rigoureuse et créative est peut-être ce que le cinéma a produit déplus ample et de plus précis concernant la réalité d’une guerre particulière, celle qu’ont fait les Etats-Unis au Vietnam.

La Section Anderson est l’envers radical des Vietnam Movies hollywoodiens, qui comptent au moins deux chefs d’œuvre (Apocalypse Now et Voyage au bout de l’enfer) mais tournés après, ailleurs, et consacrés bien davantage à la psyché américaine qu’au conflit lui-même.

«Embedded» mais libre, sans illusion mais sans ironie, homme d’action et homme de cinéma, Schoendoeffer construit une description à la fois quotidienne et épique, singulière mais d’une très vaste portée mettant en scène une situation filmée pour elle-même, et qui, grâce à cela, ne cesse de se charger de sens et d’émotion.

Il faut tout le poids de l’imbécile séparation entre fiction et documentaire, et la condescendance à l’encontre de celui-ci pour que, malgré l’Oscar qu’il lui a valu, La Section Anderson, œuvre majeure de son auteur en même temps que sommet du cinéma de guerre, ne soit mentionné qu’en passant dans l’évocation de l’œuvre du cinéaste.

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Jean-Michel Frodon

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