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«Invisibles» et «super-riches»: le populisme dangereux de la campagne

Eric Le Boucher, mis à jour le 17.03.2012 à 11 h 08

Les candidats n'usent que de raisonnements simplistes. La France a bien besoin de solutions radicales, mais pas de celles qui sont nostalgiques (ah, le franc!), irréelles (dehors les immigrés! Faisons payer les riches!) ou magiques (y a qu'à...).

Mimi le Clown, candidat à la présidentielle, un graffiti dans une rue parisienne. REUTERS/Benoit Tessier

Mimi le Clown, candidat à la présidentielle, un graffiti dans une rue parisienne. REUTERS/Benoit Tessier

La campagne présidentielle a pris un déplorable tour populiste et cela risque d'empirer dans le mois qui reste avant le premier tour du 22 avril. Les candidats Nicolas Sarkozy et François Hollande sont sous la pression de leurs extrêmes, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Tous les quatre se font la course pour séduire les couches défavorisées, appelées du nouveau nom à la mode d'«invisibles».

Les solutions que proposent Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon aux problèmes des «invisibles» sont totalement absurdes (sortie de l'euro pour elle, nationalisation de l'économie pour lui), mais elles sont simples, compréhensibles et clinquantes.

Si elles étaient appliquées, les «invisibles» en seraient, salement, les premières victimes. Mais elles semblent plaire à près d'un tiers des Français, entraînant Nicolas Sarkozy et François Hollande sur le terrain de la démagogie. Le premier dénonce les immigrés et les fraudeurs de l'«assistanat», le deuxième fait de la finance l'ennemi et les deux s'engagent dans une sorte de concours fiscal quotidien contre les super-riches, les exilés fiscaux, les grands groupes du CAC 40. La radicalité spectaculaire mais fumeuse occupe l'espace électoral.

Le paradoxe est que la France a besoin de solutions radicales, mais certainement pas de celles-là, qui sont nostalgiques (ah, le franc!), irréelles (dehors les immigrés! Faisons payer les riches!), magiques (y a qu'à...).

Les «invisibles» sont des victimes réelles, en effet, du chômage, de la précarité et de la peur du déclassement. Mais croire qu'il est encore possible de répondre aux nouveaux maux sociaux de la France du XXIe siècle, des technologies et de la mondialisation, par la dénonciation de boucs émissaires, par des réflexes protectionnistes et par un renforcement des politiques fiscales et redistributives est un leurre.

Plus d'impôts? Mais c'est ne pas s'interroger pour savoir pourquoi l'impôt est délégitimé. Plus de protection? Mais c'est ne pas voir que les protections d'hier sont devenues le problème puisqu'elles épargnent toujours les mêmes, les hommes blancs salariés de 30 ans à 50 ans, et pénalisent les jeunes, les femmes, les immigrés. Plus d'Etat au secours de l'industrie? Mais pourquoi la politique industrielle qui a échoué dans les années 1980 marcherait-elle aujourd'hui? Plus de volontarisme? Mais quid de l'austérité qui va obliger à réduire les dépenses?

Pourquoi un Etat social si cher et si défaillant?

La France n'a pas eu un seul budget en équilibre depuis trente-cinq ans: cette singularité est maintenant sur la place publique. Mais une autre ne l'est toujours pas: pourquoi la France est-elle le seul pays qui, dans le même temps, n'est jamais parvenu à descendre son taux de chômage sous les 7%?

Pourquoi, plus largement, l'Etat social est-il si cher et pourtant si défaillant? Pourquoi tant d'aides sociales et tant d'«invisibles» et tant de pessimisme généralisé? Pourquoi, justement, au moins un tiers des Français sont-ils perdus dans la société actuelle?

Les réponses sont maintenant assez bien connues. Toute une littérature d'économistes et de sociologues, depuis dix ans, a mis au jour la gravité du mal français. C'est l'Etat social qui fabrique les inégalités en étant devenu une machine de reproduction de classe. C'est l'école républicaine qui laisse en déshérence sans aucune formation un quart de ses élèves. C'est, comme l'explique Pierre Rosanvallon, globalement, l'idée même de justice sociale qu'il faut redéfinir à l'époque de l'individualisme et de la concurrence mondialisée (1).

Reconstruire la République: voilà qui aurait pu être le thème central de la campagne. Avec par exemple pour sous-thème: Quelle école demain? Quelle politique de défense dans l'austérité? Existe-t-il une bonne politique de la culture sans les subventions? Que doit proposer la France face à l'Allemagne pour reconstruire l'Europe d'après-crise? Qu'est-ce qu'une politique de la santé juste? Comment encourager le réformisme syndical pour renouer le dialogue social? Comment remonter le handicap de compétitivité face à l'Allemagne?

Sur tous les sujets, les candidats ne répondent que superficiellement. Soit par calcul électoral: après tout, la démagogie paie puisqu'un Français sur trois est attiré par des solutions absurdes. Soit, plus gravement, parce que la classe politique française n'a toujours pas pris la mesure de la profondeur des maux du pays. La misère des «invisibles» en est, si l'on peut dire, la partie visible, les blessés de la guerre mal conduite, sans mouvement, de la France depuis trente-cinq ans contre la réalité du capitalisme moderne mondialisé.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

(1) La Société des égaux, Seuil. Retourner à l’article

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Cofondateur de Slate.fr
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