Monde

Pourquoi l'Inde compte plus de téléphones que de toilettes

Françoise Chipaux, mis à jour le 16.03.2012 à 4 h 32

L’absence de toilettes et d’hygiène coûte près de 54 milliards de dollars par an, un téléphone est un signe d'élévation sociale.

A Ahmedabad en 2011. REUTERS/Amit Dave

A Ahmedabad en 2011. REUTERS/Amit Dave

A la maison, le téléphone est-il plus utile que les toilettes? Oui incontestablement pour les Indiens puisque 63% des foyers possèdent le téléphone alors que 47% seulement disposent de toilettes. Dans son livre India: One million of mutinies now, le prix Nobel de littérature V.S. Naipaul observait il y a plus de vingt ans «où que l’on jette le regard en Inde, on voit quelqu’un déféquer».

La situation n’a pas fondamentalement changé et pour s’en rendre compte il suffit tôt le matin de prendre l’un des trains qui quittent Delhi. Le long des voies ferrées où dans des bidonvilles innommables sont entassés des centaines de milliers de déshérités à la recherche de la fortune urbaine et des files régulières d’hommes font leurs besoins matinaux. Selon le responsable du dernier recensement, le Dr. C. Chandramouli, la moitié du 1,2 milliard d’Indiens satisfait ses besoins à l’air libre.

A l'air libre

«Ce manque d’accès à des sanitaires peut aussi s’expliquer par des raisons culturelles. Nous devons beaucoup travailler sur ce front», a ajouté ce responsable. Les habitudes ont la vie dure et celle d’opérer à l’air libre est bien ancrée chez  une population qui pendant très longtemps n’a pas eu d’autre choix.

Le fait que les Indiens n’utilisent pas de papier mais de l’eau pour se nettoyer expliquent aussi le phénomène. «Dans des toilettes publiques, vous aurez besoin d’une bassine d’eau entière pour tout nettoyer, alors que dehors il est facile de trouver l’équivalent d’un verre», souligne une sociologue. 36% des foyers indiens n’ont toujours pas d’accès à l’eau courante. En attendant, l’absence de toilettes et d’hygiène coûte près de 54 milliards de dollars par an à l’Inde selon une étude de la Banque mondiale publiée en 2010. Elle induit des dépenses de santé, des heures de travail perdues, des morts prématurées...

Considéré en revanche par l’immense majorité des Indiens comme un moyen de promotion, le téléphone (portable pour 53% des usagers) est désiré dans tous les foyers: chaque mois environ 20 millions nouvelles connexions sont activées. Du conducteur de rickshaw que ses clients peuvent joindre à tout moment au pêcheur qui s’enquiert du temps, chaque Indien a une bonne raison de posséder un téléphone.

L’achat d’une carte SIM coûte moins de 10 centimes quand elle n’est pas gratuite et on peut la recharger avec moins de cinq centimes. Les communications sont elles aussi très peu onéreuses tant la concurrence entre les opérateurs est féroce.      

Autre fait notable, les foyers indiens ont le même pourcentage de toilettes que de télévision, 47%. En exposant le monde à des millions d’Indiens, les chaînes de télévision contribuent largement au désir de changement perceptible chez une jeunesse qui se délecte des feuilletons innombrables qui passent en boucle sur les quelques 1.500 chaînes qui diffusent en toutes les langues du pays.

Le «backoffice du monde»

Si 30% des foyers n’ont toujours pas accès à l’électricité, il n’est pas rare de voir dans les campagnes des postes de télévision alimentés par des batteries.

Si l’Inde —assurant les services informatiques de nombreuses sociétés multinationales— se veut le «backoffice» du monde, seuls 6% de ses habitants possèdent un ordinateur et parmi eux 3% seulement ont un accès à Internet. Pour tenter de remédier à ce problème, l’Inde a lancé en octobre 2011 une tablette avec accès au réseau qui coûtera environ 35 dollars. Celle-ci, encore au stade de test, a pour but de faire pénétrer l’informatique dans les écoles rurales. 

Le recensement des facilités dont disposent les 300 millions de foyers indiens permet de recadrer la perception que l’on a de l’Inde. Celle-ci est passée si vite de celle de Mère Teresa et des mourants de Calcutta à celle d’une superpuissance en devenir que l’on en oublierait presque le chemin qui reste à parcourir pour sortir de l’extrême pauvreté des centaines de millions d’Indiens.

Françoise Chipaux

Françoise Chipaux
Françoise Chipaux (84 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte