Chaos Computer Club: les hackers vont-ils créer un Internet totalement libre?

Handcuffed Hands Vector Illustration / Vectorportal via FlickrCC License by

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Le groupe de hackers allemands l'assure: ils veulent bâtir leur propre système de communication en se basant sur un réseau de satellites amateurs en orbite basse.

Les hackers auraient-ils trouvé une parade intergalactique pour libérer Internet du joug des censeurs? Le groupe de hackers allemands le Chaos Computer Club (CCC), actif depuis 1981, a annoncé lors de son congrès annuel, le Chaos Computer Congress, le lancement d'un projet pour le moins inédit: bâtir son propre système de communication en se basant sur un réseau de satellites amateurs en orbite basse communiquant avec des récepteurs terrestres financés par des particuliers à hauteur de 100 euros.

Ce projet nommé «Hackerspace Global Grid» pourrait ainsi permettre de créer un Internet incensurable. En télescopant deux concepts chers à l'imaginaire geek, la liberté totale des réseaux et la conquête de l'espace, l'idée a de quoi trouver de fervents défenseurs, ou du moins de faire un max de bruit.

D'autant plus que le traité commercial anticontrefaçon (Acta) signé en janvier 2012 à Tokyo ne cesse de déclencher la colère des hacktivistes de tous bords, Anonymous en tête.

Il faut dire que ce charmant traité comporte quelques volets à faire frémir les défenseurs de la liberté. Ce document, négocié en secret entre autre l'Union européenne, les Etats-Unis et le Japon, stipule que les Etats pourraient contrôler le réseau sans passer par le juge dans certains cas et forcer les prestataires (fournisseurs d'accès, hébergeurs, etc) à s'autocensurer sous peine de sanctions pénales.

Médiatiser pour protéger le projet

L'idée de créer un réseau incensurable arrive donc à point nommé. Cependant, le système proposé par le CCC comporterait quelques failles.

Pour le spécialiste en virologie et sécurité informatique Eric Filiol, présent lors de ce congrès, il s'agirait d'un projet «naïf et balbutiant».

«L'idée est de doter la communauté des hackers d'un Internet indépendant des éditeurs et des fournisseurs, donc indépendant des Etats. Les membres du CCC prévoient de mettre en place ce projet à travers des radios amateurs. Le problème, c'est qu'il leur manque de l'argent. Ils sont venus au congrès pour trouver des volontaires et parler de leur initiative.»

Et quoi de plus normal que de faire parler d'eux au Chaos Computer Congress, organisé par le CCC himself, en vue d'assurer l'avenir de leur nouvelle trouvaille?

«Médiatiser ce projet, c'est s'assurer d'un maximum de chance de le mener à bien et c’est aussi un moyen de le défendre», analyse Maxime Rouquet, le président du Parti pirate.

«Si leur action est réalisée dans l'ombre et qu'elle est descendue, alors c'est le projet tout entier qui peut s'effondrer. Plus vous allez avoir une communauté qui s'assume et qui est importante et moins vous avez de chance que le projet soit tué dans l'oeuf. On perd en discrétion, mais la structure gagne en pérennité.»

Avec son système de communication, le CCC s'inscrit dans une tendance en vogue depuis quelques temps dans les milieux du hack: le satellite. Il suffit de se rappeler l'affaire des images de drones américains récupérés par ces touche-à-tout technophiles pour comprendre.

«Les satellites ont été quelque chose d'inaccessible pour le commun des mortels, en dehors des satellites de télé, jusqu'il y a peu, jusqu'à ce qu'on puisse acheter des décodeurs satellites pour 100 euros, analyse Vincent Guyot enseignant chercheur à l'ESIEA et spécialiste des réseaux. On a commencé à parler de plus en plus de satellite dans les conférences de hacking, et à donner des conseils pour écouter ce trafic depuis peu.»

«Quelque part cela doit les chatouiller de pouvoir envoyer leur propre satellite et d'outrepasser les limites que l'on pose sur les infrastructures classiques, ajoute Vincent Guyot. C'est une simple supposition, mais il est possible qu'ils aient trouvé là un moyen de faire parler de ce projet.»

Un Internet pour geek

Alors cet Internet incensurable serait-il un pur effet d'annonce ou une idée révolutionnaire? Ce n'est pas la première fois en tout cas que l'on envisage de créer un réseau totalement libre.

Déjà en 1999, trois universitaires américains avaient créé un logiciel nommé Freenet. Un programme en open source permettant l'accès à un réseau clandestin fondé sur l'échange de fichiers de manière totalement anonyme. Plus récemment encore, en 2011, une équipe avec pignon sur rue à Washington a commencé à développer Commotion, un réseau sans fil à haut débit qui fonctionnerait sur les fréquences Wi-Fi, sans s'appuyer sur aucune infrastructure d'opérateur.

Le système proposé par le CCC s'inscrit dans cette lignée. La faisabilité, d’un point de vue technique, fait peu de doutes, comme le souligne le général Aubert, président de l'association des amis du musée de tradition de l'arme des transmissions (AAMTAT):

«Ce système est viable et très loin d’être utopique dans la mesure où il ne s’agit pas de créer un Internet mais un intranet, c’est à dire un Internet privatif pour échanger des idées.»

Certains spécialistes amoindrissent néanmoins son champ d’action: «Si cela existait, cela resterait marginal, une sorte d'Internet pour nerds. Dans leur conférence, ils expliquaient qu'ils referaient tout de zéro. Cela resterait donc un truc pour initié», nuance Eric Filiol. Une toile privée, «assez pauvre», selon Maxime Pinard, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), «même si son initiateur est un groupe d'hackers très expérimentés».

Outre son aspect trop fermé, certains spécialistes doutent de la capacité à créer un Internet libre à une échelle mondiale.

«Pour les antennes paraboliques par exemple, passé un certain diamètre, il est nécessaire de demander une autorisation, donc il faudra qu'ils aient de très petites antennes pour passer outre cette formalité. Et à moins d'avoir une couverture géographique très dense, cela fonctionnera assez mal. On serait plus donc dans un réseau local», explique Eric Filiol.

Un point de vue contesté par le général Jacques Aubert:

«A l’échelle mondiale, c’est aussi réalisable, grâce à un réseau de satellites maillés entre eux. L’information peut alors transiter par ces satellites et avoir une ouverture qui dépasse l’échelle locale et qui n’a plus de frontières.»

Un réseau forcément contrôlé par l’Etat

Mais les difficultés techniques de l'installation d'un tel réseau ne sont pas les limites les plus évidentes. Pour les spécialistes en sécurité, le projet pêche plus par naïveté politique qui «néglige le fait que les gouvernements ne vont sans doute pas laisser s'installer un réseau qu'ils ne contrôlent pas, insiste Eric Filiol. C'est une naïveté que peuvent avoir certains universitaires concernant les régulations et le contrôle exercé par les Etats».

Les idéaux libertaires et la débrouillardise technique d’un des plus gros groupe de hackers européens ne feraient donc pas le poids face aux moyens techniques dont disposent les Etats pour dégager un réseau indésirable: attaque de la base de contrôle du satellite, troubles techniques des satellites pour provoquer un déni de service, ou technique de brouillage des ondes...

«Si un gouvernement a envie de dézinguer un satellite, cela ne devrait pas lui prendre plus de 5 minutes. On a déjà vu des hackers prendre le contrôle des satellites militaires, il n'y a aucune raison que l'inverse ne soit pas possible», ironise Vincent Guyot.

White hat vs Black hat again

Reste que du côté des hackers, on continue de croire en sa chance. Pour le président du Parti pirate français, «ce projet n'aura certainement pas lieu avant des années, mais si des hackers en ont vraiment la volonté, et s’il y a une confrontation entre les hackers et les Etats, il y aura des solutions trouvées par les hackers».

La réussite de la mise en place d’un tel réseau soulèverait alors d’autres questions sensibles.

«Admettons que ce réseau réussisse à exister, le problème, d'un point de vue sécurité, c'est qu'au bout d'un moment, il risque forcément d'être utilisé par tous les acteurs les plus nauséabonds et les plus virulents présents sur la Toile», souligne Eric Filiol.

Voir ce réseau libre vampirisé par les terroristes, pédophiles et autres cyber-criminels en tous genres demeure l’argument phare mis en avant par les détracteurs du projet du Chaos Computer Club. Une critique mal fondée selon David Guyot qui doute de l’efficacité de ce nouveau réseau à masquer les agissements de groupes voulant rester planqués.

«Le Global Grid est un réseau alternatif, et quand on met en place un réseau alternatif, on est visible. A partir du moment où l'on est visible, on est attaquable. Tant que ce sont des anarchistes qui rigolent, ça va. Si al-Qaida se met dessus, l'Etat le dégagera. De toute manière, ce n'est pas dans l’intérêt de ces groupes, ils ont plutôt intérêt à se faire tout petits. Si on veut éviter la censure, il faut créer des solutions qui se cachent dans du trafic légitime.»

Si les cyber-méchants sévissent, les hackers ne pourraient-il pas défendre leur super réseau? Pour le Général Jacques Aubert, ces derniers seraient parfaitement capables d’en contrôler l’accès.

«Ils peuvent également utiliser un algorithme de chiffrement pour que leur Internet devienne opaque. Ils sont en mesure de créer des moyens de protection assez sûrs pour que des intrus ne puissent pas entrer dans leur réseau.»

Mais dans ce cas-là, à quoi pourrait servir un Internet libre mais privé?

Pour l’instant, le Chaos Computer Grid ressemble plus à un projet libertaire porté par un grand défi technologique, sans idéologie dure, si ce n’est celle de l'incensurabilité et de la gratuité totale d’Internet.

«L’approche n’est pas anti-système et ne s'inscrit pas dans une revendication  revancharde. C'est plus un anti-consortium éditeur, contre les marchands du temple tels que SFR, Orange, que contre les États. Ils se méfient des réseaux et des protocoles, ils sont plus dans une lutte pour la gratuité que dans une volonté d'échapper aux Etats. Le risque en revanche, c'est que si ces réseaux voient le jour, ils soient récupérés par une faction de hackers plus durs, qui risquent d'en prendre le contrôle.»

Le défi technologique créé sous fond de revendication libertaire tournerait alors à l'affrontement entre hackers black hat et white hat. Lors de la même conférence, le Chaos Computer Club a également déclaré vouloir envoyer des hackers sur la Lune d’ici 2035. La saga intergalactique a apparemment encore de beaux jours devant elle.

Laura Guien et Stéphanie Plasse