Economie

Pourquoi supprimer l'argent liquide pourrait faire baisser la délinquance

Slate.com, mis à jour le 19.03.2012 à 6 h 53

L’argent liquide facilite la fraude fiscale et le marché noir. Faut-il s’en débarrasser?

Dollars vus au travers d'une vitre affichant les taux de changes des monnaies. Varsovie, septembre 2011. REUTERS/Kacper Pempel

Dollars vus au travers d'une vitre affichant les taux de changes des monnaies. Varsovie, septembre 2011. REUTERS/Kacper Pempel

Comme l’essence dans une voiture volée, l’argent liquide alimente toutes sortes d’activités au marché noir. Drogue, diamants de la guerre, prostitution, ces biens et services illégaux, et d’autres encore, sont souvent réglés en espèces, parce que l’argent liquide change de mains sans laisser de traces. La criminalité chuterait-elle radicalement si le liquide disparaissait?

Pas tant que cela. L’un des principaux délits associés à l’argent liquide est l’évasion fiscale: à chaque fois que vous donnez quelques billets à la baby-sitter, il y a de fortes chances pour qu’elle ne les déclare pas et qu’elle ne soit pas imposée dessus. Et un certain nombre d’entreprises qui n’acceptent que du liquide (restaurants, laveries et autres) succombent à la tentation de truquer leur déclaration de revenus.

2950 dollars en liquide par citoyen américain

Dans une étude de 2011, les professeurs Edgar L. Feige et Richard Cebula de l’University of Wisconsin-Madison écrivent que de 18 à 19% des revenus totaux ne sont pas déclarés au fisc, ce qui signifie que le pays passe à côté de près de 500 milliards de dollars de recettes fiscales. Le ministère de la Justice américain estimait en 2008 que les comptes secrets offshore comptaient pour un cinquième de l’écart fiscal, laissant penser que les 80% restant sont imputables aux liquidités non déclarées.

Combien d’argent liquide n’est pas déclaré parce qu’il sert spécifiquement à acquérir des biens et des services illicites? Une étude à paraître dans Crime Law and Social Change estime qu’étant donné le volume de papier-monnaie imprimé par l’État, il y a environ 2 950 dollars en liquide en circulation pour chaque citoyen américain.

Or le gouvernement est incapable de localiser avec précision 85% de ces billets. Non seulement la Réserve Fédérale garde une trace du nombre de coupures qu’elle émet, mais les banques nationales lui signalent combien elles en ont en stock à un moment donné. Soustrayez le deuxième chiffre du premier, et vous connaîtrez le montant des liquidités détenues par les entreprises et les ménages américains.

Ca fait beaucoup de billets verts pour alimenter le marché noir, même en tenant compte des 30-37% susceptibles de circuler innocemment à l’étranger (et du pourcentage incalculable caché sous des matelas dans tout le pays).

La traçabilité de la monnaie contre la délinquance

Que se passerait-il si l’on convertissait tout cet argent liquide en quelque chose de plus traçable? «L’hypothèse avançant qu’une économie sans argent liquide rendrait la délinquance et les échanges au noir plus difficiles est presque certainement vraie», affirme Raj Chetty, professeur d’économie à Harvard. Après tout, le marché noir s’appuie sur les billets pour une bonne raison: contrairement aux transactions électroniques, les échanges d’argent de la main à la main ne laissent pas de trace.

En revanche, la vision de Ray Fisman, professeur à la Columbia Business School (et contributeur de Slate) est moins optimiste. Selon lui, les experts du marché noir mettraient tout simplement au point des alternatives au papier-monnaie, ce qui aurait pour conséquence un taux de délinquance plus ou moins constant.

Des mécanismes de susbtitution

Les négociants par exemple pourraient utiliser des diamants, des opales ou des pièces d’or. Le mieux que l’on puisse espérer au niveau légal, ajoute Fisman, serait que le mécanisme de substitution devienne en soi assez cher pour constituer une taxe sur ceux qui y participent, comme lorsque les lois anti-contrebande à Hong Kong et en Chine ont obligé les contrebandiers à creuser des tunnels pour transporter leurs produits au lieu d’utiliser des conteneurs bon marché.

L’Amérique latine offre déjà un aperçu de l’un de ces mécanismes de substitution en action. Alors que son économie se fluidifie de plus en plus (la plupart des Latino-américains effectuent leurs opérations bancaires par téléphone, en utilisant des applications de téléphonie mobile proposant des services de comptabilité et de courtier), ses habitants se sont tournés vers des «porte-monnaie électroniques» contenant une somme d’argent fixe et qui se vendent et s’achètent comme n’importe quel autre bien de consommation.

Comme ces cartes ne retirent pas l’argent d’un compte en banque—les fonds et les données sont fournis par l’organisme émettant la carte et on y accède en lisant une bande magnétique—elles sont bien plus difficiles à pister. Dans un monde sans argent liquide, ce genre de cartes pourrait rejoindre les métaux précieux et les joyaux pour servir de monnaie d’échange lors de transactions illégales.

L'argent électronique faciliterait les transactions illégales

Ellen Zimiles, juriste spécialisée en fraude et blanchiment d’agent, privilégie une hypothèse bien différente. Elle imagine que la délinquance financière augmenterait dans une société sans argent liquide, car l’argent électronique est plus facile à déplacer rapidement.

Les billets peuvent être difficiles à manier, souligne-t-elle: comme retirer des rames de billets de 100 dollars pourrait éveiller les soupçons, la plupart des transactions illégales se font avec des billets de 10 et de 20. Une valise contenant une grosse somme d’argent pèse généralement lourd. En outre, elle est bien plus susceptible d’être interceptée en chemin qu’un transfert électronique instantané. Et n’oublions pas les pirates informatiques qui seraient trop contents dans un monde où toutes les transactions financières s’effectueraient en ligne, ajoute-t-elle.

D’un autre côté, Ellen Zimiles admet que la délinquance serait plus facile à contrôler dans une économie totalement électronique. Contrairement aux dollars, les paiements par carte et les transferts d’argent laissent une trace. L’inévitable historique des comptes pourrait aider la police à retrouver les délinquants. Finalement, si une société sans argent liquide incitait en fait à l’expansion du marché noir, celui-ci deviendrait plus visible et donc plus facile à stopper.

Ce qui signifie que la fin des espèces pourrait laisser présager une chute de la délinquance, et tout particulièrement de la fraude fiscale, car un plus grand nombre de délinquants occasionnels éviteraient la nouvelle monnaie clandestine, moins fiable que celle d’avant. En revanche, il semble qu’il en faudrait plus aux escrocs endurcis qu’un embargo sur cash pour les faire revenir dans le droit chemin.

Katy Waldman

Traduit par Bérengère Viennot

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