Life

Les mauvais conseils donnés aux femmes enceintes

Slate.com, mis à jour le 14.03.2012 à 15 h 36

Les livres prodiguant leurs bons conseils aux femmes enceintes ne vous veulent pas que du bien. Exemple de la bible américaine en la matière, What To Expect When You're Expecting.

Cours de yoga pour femmes enceintes à Madrid. Susana Vera / REUTERS

Cours de yoga pour femmes enceintes à Madrid. Susana Vera / REUTERS

L’adaptation cinématographique de What To Expect When You’re Expecting sortira dans les salles françaises en mai 2012. Réalisé par Kirk Jones d’après un scénario de Shauna Cross tiré du livre éponyme, il porte à l’écran cinq couples qui «endurent les nombreuses joies d’attendre un enfant». Avec Jennifer Lopez, Cameron Diaz, Dennis Quaid, etc.

Si l'on s’enquiert des livres de grossesse auprès d’une femme enceinte, elle répondra généralement avec une intonation peu convaincante:

«Oh, je ne lis pas ce genre de livres. Ils ne servent qu'à vous rendre folle!»

Mais contrairement à ce qu’affirment nos femmes enceintes soigneusement cultivées, les futures mamans sont friandes de conseils. Tard dans la nuit. Perdues dans le vortex. Et avec plus de 17 millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont un nombre incalculable de volumes que les sœurs et les amies se sont repassés entre elles, What To Expect When You’re Expecting reste la mère de tous.

L’histoire de cet ouvrage remonte à 1984 lorsqu’Heidi Murkoff, une rédactrice publicitaire enceinte, se sentant abandonnée et angoissée par les livres de grossesse que l’on trouvait à l’époque sur le marché, décida d’écrire le sien. Nidification poussée à l’extrême, peut-être, mais la différence entre son projet et votre idée de tricoter le trousseau de layette de votre enfant, c'est qu’elle est vraiment allée jusqu’au bout.

«Déterminée à écrire un livre qui aiderait les autres futurs parents à mieux dormir la nuit», comme indiqué dans sa bio, Heidi Murkoff a pondu la proposition de son livre quelques heures avant d’accoucher de son premier enfant, Emma. Quoi ? Oui. Elle a écrit le projet de son livre traitant exclusivement de la grossesse pendant qu’elle était enceinte de son premier enfant.

Trois décennies et trois rééditions plus tard, d’innombrables produits dérivés et un notable accroissement de la fréquence du prénom Emma, 93% des femmes américaines qui lisent un guide de grossesse lisent What To Expect, d’après le site web de son éditeur.

Poids éditorial écrasant

La première fois que j’ai été une de ces femmes, j’avais deux livres sur ma table de chevet, chacun d’eux reflétant ma personnalité potentielle de femme enceinte: le Guide de l’accouchement de la sage-femme gourou Ina May, rempli d’histoires d’accouchements à la maison qui durent 72 heures et de témoignages sur les bienfaits du baiser profond pendant le travail, au cas où je me révèlerais être ce genre de personne; et What To Expect When You’re Expecting, au cas où je resterais moi-même.

A l’époque, les conseils d’Heidi Murkoff ne m’avaient pas vraiment effrayée. Ils m’avaient consumée, comme la grossesse d’ailleurs.

Quand tu es dedans, tu es vraiment dedans. Et quand tu es vraiment dedans, tu es dans le déni de ce qui est en train d’arriver. (Avertissement: Le bébé ne va pas seulement sortir, il va aussi rester dehors.)

Donc tu t’inscris à un cours d’accouchement de huit semaines, tu songes à passer au déca, tu te sens coupable de ne pas être passée au déca, tu visionnes le film de Ricki Lake, tu élabores ta propre philosophie concernant les trucs de mères, tu montres le film de Ricki Lake à ton mari, tu critiques calmement la philosophie de tes amies en matière de trucs de mères, tu achètes une carte d’abonnement pour 20 cours de yoga prénatal, tu assistes à deux, et tu lis (et relis) un livre qui prétend te dire «à quoi t’attendre» - juste pour focaliser ton énergie de personne dérangée sur… quelque chose.

Mais maintenant que j’ai eu mon bébé, et même un autre après, ce livre qui, il y a encore quatre ans, me semblait parfaitement normal, voire essentiel, aujourd’hui je le trouve sévère, punitif, et presque caricatural.

Prenons le chapitre 2, «Maintenant que vous êtes enceinte», premier véritable chapitre du livre après les éclaircissements liminaires. Il commence par une liste de questions joyeuses et optimistes, destinées à souligner le miracle de cette petite personne dans votre ventre : 

«Mon mari a plus de 50 ans. L’âge avancé du père est-il un facteur de risque pour le bébé

Ah. 

«Qu’en est-il des problèmes médicaux chroniques ou des problèmes génétiques héréditaires?»

Hum. 

«J’ai eu un premier enfant parfait. Maintenant que je suis de nouveau enceinte, je ne peux pas m’empêcher de penser que je n’aurai pas autant de chance cette fois».

Mazel tov!

En tant que femme enceinte toute neuve qui n’a probablement pas encore vu son médecin, la chose la plus importante dont il faille se souvenir à ce stade est de ne surtout pas paniquer! C’est à peu près tout ce que contient la première partie du seul livre que votre mère vous ait jamais transmis. Il y a plein d’autres pages.

D’ailleurs, paniquer met votre bébé en danger. Tout comme, et c’est indiqué dès les premières pages, les avortements antérieurs, les incompatibilités de rhésus, le Provera, les spermicides, les chlamydiae, habiter en altitude, et l’herpès. Rien de cela ne vous concerne? Alors relaxez-vous et lisez le minuscule paragraphe intitulé «La peur du sida».

Malgré quelque controverse dans le passé au sujet des directives nutritionnelles très strictes dispensées par le livre – réédité depuis pour être moins rigoureux mais contenant encore assez de décomptes de calories et de références au «manger efficace» pour conduire toute femme bourrée de complexes à rester cloîtrée chez elle – aucune «bosse» sur la route n’a été en mesure de faire dérailler l’«expansion», que certains pourraient qualifier de «boursouflure», de ce poids éditorial écrasant.

Réconfort ou perfidie?

La première édition de What To Expect comptait 351 pages. Aujourd’hui, bien que le gain de poids suggéré pour les femmes enceintes ne cesse de diminuer, What To Expect continue de grossir. Totalisant 616 pages dans sa quatrième édition, la soi-disant bible de la grossesse trouve encore des façons de tirer profit de la névrose relativement profonde qui s’empare des femmes enceintes –et tout particulièrement en les épouvantant.

Plus qu’un livre, What To Expect est devenu une petite industrie à part entière, avec une série de guides dérivés, allant de What To Expect: The First Year (À quoi s’attendre: la première année) et What To Expect: The Toddler Years (À quoi s’attendre: la petite enfance) au déconcertant What To Expect Before You’re Expecting (À quoi s’attendre avant d’être enceinte)(juste comme ça, dans la vie).

On trouve aussi des livres de photos pour enfants «What To Expect» dont le What To Expect at Preschool (À quoi s’attendre à la maternelle) et l’indispensable What To Expect When You Use the Potty (À quoi s’attendre quand on va sur le pot – et ça, je ne le révèlerai pas).

En mai, Lionsgate distribuera un film tiré le livre, lequel, bien qu’exempt de véritable intrigue, réunit pourtant tous les ingrédients pour triompher au box-office: gros enjeux dramatiques, douloureuses complications, gore, vagins.

En parlant de vagin –éloignez le vôtre des téléphones portables, du faux-sucre, du chat de la famille, du micro-ondes, de l’eau du robinet, de l’air de la ville, du bruit excessif et de la cocaïne. (Chapitre 3: «Votre grossesse d’un bout à l’autre»).

Dans son intention d’aider «les futurs pères et mères à moins s’inquiéter et à mieux profiter de la grossesse», comme indiqué dans son prologue, Heidi Murkoff consacre entre la moitié et les deux-tiers de chaque chapitre à cette apaisante rubrique: «Ce dont vous devriez vous inquiéter.» 

Il s’agit là de la colonne vertébrale du livre, avec des inquiétudes réelles ou imaginaires présentées sous la forme assez aride de questions-réponses, destinée, j’imagine, à créer un sentiment de proximité entre celui qui suit le conseil et celui qui le donne. Le résultat est que vous repartez avec des inquiétudes que vous n’auriez jamais eues autrement.

Les questions, toutes chargées négativement, sont formulées par la voix insupportable d’une caricature de femme enceinte geignarde. Les réponses sont faussement ingénues dans leur formulation, mais elles contiennent presque toujours une sorte de perfidie qui érode peu à peu vos instincts et votre confiance.

Q: Je ne reconnais presque plus mes seins –ils sont tellement énormes! Vont-ils rester comme ça, et s’affaisseront-ils après l’accouchement?

R: Habituez-vous au look plantureux; même si ce n’est pas toujours à la mode, c’est une des marques de la grossesse.

L’approche exclusivement féminine peut parfois être réconfortante (Vous ai-je déjà parlé du moment où j’ai perdu mon bouchon muqueux?) ou répugnante (Vous ai-je déjà parlé du moment où j’ai perdu mon bouchon muqueux?), mais elle est la plupart du temps passive-agressive à un point effrayant. («Oh, ton bouchon muqueux n’est pas encore tombé? Bon, je suis sûre que ça va venir. Mais pour une infime partie des femmes, un dysfonctionnement du bouchon muqueux signifie qu’il reste trois jours à vivre. Consultez votre médecin».)

Stage commando pour ventre

Les femmes tombent enceintes depuis, voyons, la nuit des temps, et la plupart recherchent quelque chose du genre: «Faites-moi oublier la vie qui m'attend!», par conséquent les femmes enceintes ont toujours cherché des conseils. Et ils n’ont pas toujours été aussi indispensables.

Dans sa remarquable histoire de la naissance Get Me Out, Randi Hutter Epstein, médecin et journaliste, écrit que, en France, «les femmes enceintes quittaient rarement leur maison après la tombée du jour parce qu’on leur disait que si elles regardaient la lune, leur bébé deviendrait dément ou somnambule».

Elle raconte aussi que dans un livre sur la grossesse plus ancien écrit par des moines (!), ceux-ci prévenaient doctement les femmes que, «si un chat éjaculait sur de la sauge et qu’un homme venait à ingérer cette herbe maculée de sperme, il lui pousserait un chat dans l’estomac qu’il finirait par vomir».

J’utilise cet exemple ici parce qu’il est grandiose. Tout ça pour dire que les livres de marchands de trouille rédigés par des charlatans ne sont pas nouveaux.

J’ai demandé à Randi Hutter Epstein pour quelle raison What To Expect, nonobstant son échec total à atteindre son objectif affiché, avait connu un tel succès dans un marché pourtant déjà saturé. Dans les années 1960 et 1970, souligne Randi Hutter Epstein, les théories du docteur Lamaze faisaient fureur chez des futures mères qui se focalisaient sur la relaxation, la méditation, et la respiration pour gérer la douleur du travail. Puis vinrent les clinquantes années 1980, et avec elles les régimes, l’engouement pour le sport et la hausse des péridurales.

Pourquoi tenter de gérer les contractions en respirant quand on peut étouffer la douleur? C’était le moment parfait pour lancer un livre de préparation à l’accouchement pour les femmes actives, les perfectionnistes prêtes à s’attaquer à la santé fœtale. Un stage commando pour ventre. (Même si accoucher naturellement a fait un retour en force dans certains milieux socio-économiques, il s’agit plutôt de remporter le combat contre la douleur, rejetant la péridurale pour prendre le dessus dans la guerre des mères. Et je parle d’expérience, espèce de chochotte.)

Presque 30 ans après la naissance de l’approche de la grossesse développée dans What To Expect, un bon millier de sites sur l’éducation et autres blogs de mamans ont fleuri. En Amérique, on ne peut plus être enceinte sans recevoir un jour un email de BabyCenter, de Babble ou de Parents.com ayant pour objet un simple et cruel: «Votre bébé sera-t-il normal?» What To Expect relève en définitive de la prophétie auto-réalisatrice, parce que ce à quoi doit s’attendre une femme enceinte aujourd’hui, c’est à être bombardée d’information lui reprochant tout ce qu’elle fait de mal – que ce soit porter un enfant dans son ventre, l’en expulser, ou l’élever.

Et peu importe que vous soyez décontractée –ou désireuse de l’être–, il est impossible de ne pas recevoir cette information, de ne pas la digérer et de ne pas la recracher ensuite au monde à l’intention de la génération de femmes enceintes qui vous suit. Des dangers menacent de toute part, et comme le livre de Heidi Murkoff ne calmera pas vos nerfs, ne ralentira pas votre folie, pas plus qu’il ne reflètera vraiment votre expérience de la grossesse, il vous préparera cependant aux connasses de donneuses de leçons que vous êtes sur le point de rencontrer, et à celle que vous allez bientôt devenir.

Allison Benedikt

Allison Benedikt est rédactrice culture pour Village Voice.

Traduit par Florence Boulin

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