A la recherche d'un mouvement littéraire

Les écrivains contemporains ne se classent plus par mouvement. Et s'il n'y en avait plus jamais?

«La Grande Chevauchée de la Postérité», gravure satirique de Benjamin Roubaud montrant Victor Hugo en tête puis Théophile Gautier, Cassagnac, Francis Wey, Paul Fouché, Eugène Sue, Alexandre Dumas et Lamartine dans les nuages. Via Wikipédia / License by .

- «La Grande Chevauchée de la Postérité», gravure satirique de Benjamin Roubaud montrant Victor Hugo en tête puis Théophile Gautier, Cassagnac, Francis Wey, Paul Fouché, Eugène Sue, Alexandre Dumas et Lamartine dans les nuages. Via Wikipédia / License by . -

J’en appelle à votre mémoire du lycée. Au XVIe siècle, l’humanisme de Rabelais et la Pléiade du poète Joachim de Bellay, au XVIIe siècle le classicisme de Molière en réponse au mouvement baroque, au XVIIIe siècle les Lumières de Voltaire et de Montesquieu, au XIXe siècle le romantisme d’Hugo et de Nerval, le réalisme de Balzac et de Flaubert, le naturalisme de Zola et le symbolisme de Verlaine et de Rimbaud, au XXe siècle le surréalisme de Breton et le Nouveau Roman de Robbe-Grillet et de Sarraute. Puis, on a du mal à continuer cette envolée en ajoutant le mouvement littéraire qui caractérise les trente dernières années.

Sans doute trop tôt pour le dire, compte tenu du recul qu’il s’agit de prendre en matière d’histoire littéraire. Si les universitaires et les critiques littéraires produisent cette classification par mouvement, les auteurs actuels ne cherchent pas pour autant à s’associer à un mouvement littéraire. Aucun manifeste, dans la veine de la préface de Cromwell par Victor Hugo ou de la Défense et Illustration de la langue française de Joachim du Bellay, n'a été produit.

«Depuis que la critique universitaire s'est développée sous forme d'enquêtes historiques, sous les yeux des écrivains, ceux-ci craignent la notion d'école, nourrissant l'intuition que ces apparentements vont réduire leur originalité, la ramener aux idées banales, courantes, d'une époque», avance Luc Fraisse, professeur à l’Institut de littérature française de l’université de Strasbourg.

Une originalité et une créativité cultivées par la société et les écrivains, «il n’y a qu’à voir les questions de plagiat qui suscitent des débats à n’en plus finir alors qu’il y a encore seulement deux ou trois siècles, la notion d’écriture personnelle était tout à fait différente», estime Victor de Sepausy, rédacteur en chef du site Actualitté. «Un Rabelais, un Molière ou bien encore un La Fontaine seraient attaqués de tous aujourd’hui!», ajoute-t-il.

Quand un écrivain se met en avant, prône-t-il pour autant l’individualisme et le «chacun pour soi»? L’écriture de soi conjuguée aux artifices littéraires est un trait caractéristique de la littérature actuelle. On appelle cela l’auto-fiction, d’après le terme consacré par Serge Doubrovsky. Un récit aux frontières de l’autobiographie où l’auteur-narrateur raconte des évènements personnels sous le voile de la fiction. Popularisée par les écrits de Christine Angot ou d’Annie Ernaux, l’auto-fiction s’apparenterait pour autant plus à un genre littéraire qu’à un mouvement.

Des canons d'un autre âge

La classification par mouvement est un autre défi lancé à la modernité littéraire, «qui, avec le contemporain, reste jugée avec les canons littéraires du 19e siècle», avance Camille Bloomfield, post-doctorante à l’université Paris-8 et auteure d’une thèse sur «l’Oulipo, histoire et sociologie d’un groupe-monde». «L’approche par mouvement est devenue une nécessité de l’histoire littéraire, voire presque une facilité de l’esprit au même titre que la classification par genre», continue-t-elle. Une classification qui s’effectue bien souvent au détriment de la littérature expérimentale.

Pour qu’un mouvement littéraire soit, ce n’est pas uniquement du ressort des écrivains; sa postérité est assurée par d'autres acteurs qui évalueront sa légitimité. De quelle littérature parlons-nous ici? Trois possibles, selon Dominique Viart, professeur de littérature française moderne et contemporaine au sein du centre de recherches d’analyses littéraires et d’histoire de la langue de l’université de Lille-3. Il distingue trois régimes de littérature: «une littérature consentante» où le lecteur peut aisément anticiper son expérience littéraire (vous commencez le livre, vous savez que vous allez sourire/rire/pleurer/rester perplexe), «une littérature concertante» qui est une sorte de contrat entre le lecteur et l’auteur et «une littérature déconcertante», qui serait plus surprenante.

Dans les deux premières catégories, pourront être rangés ceux qui sont régulièrement classés best-sellers en France, les romans de Marc Levy, d’Anna Gavalda ou de Guillaume Musso, ce «camp» que ce dernier, bien que récusant toute appartenance à un mouvement, dans un entretien à la Libre Belgique en mai 2008, définit comme celui des «auteurs raconteurs d’histoires, pas d’écrivains du moi». Pour l’instant, il a de la chance. Aucun expert ne se hasarde à le classer ou à le considérer comme figure d’un mouvement littéraire.

Littérature populaire et mouvement littéraire ne sont pas pour autant des termes antinomiques, rappelle Delphine Peras, journaliste littéraire à l’Express. Ainsi existe l’école de Brive, un groupe de huits écrivains du début des années 1980 comme Claude Michelet ou Christian Signol adeptes du roman dit du terroir et partageant la même maison d’édition, Robert Laffont. Le label «école de Brive», d’après le nom de la foire du livre à Brive-la-Gaillarde, fut même déposé par Bernard Fixot en 1993 quand il fut nommé dirigeant de la maison d’édition Robert Laffont.


La fin de la littérature théorique


Comme un texte littéraire, un mouvement littéraire répond à des exigences de forme et de fond. Des exigences esthétiques qui sont de moins en moins prégnantes dans la littérature contemporaine. «Jusqu’à la fin des années 70, on observe une littérature auto-centrée sur elle-même, assez théorique et formaliste», estime Dominique Viart.

La littérature qui émerge au début des années 1980 «n’est pas une littérature qui produit des manifestes mais une littérature qui ne sait pas ce qu’elle doit écrire» et qui, observant le retour des tensions sociales, «se ressaisit du monde et redevient une littérature transitive», ajoute-t-il. Au-delà d’une homogénéité esthétique, un mouvement se caractérise par des principes et des  valeurs partagés par les membres.

En pensant le mouvement littéraire, on rattache une œuvre de l’esprit à une temporalité mais également à une société et à un contexte politique. C’est une littérature qui se pense aussi sociologie. Les héritiers de Balzac et de Zola se reconnaîtront.

Depuis le début du XXe siècle, la forme semblait le critère déterminant pour juger un mouvement littéraire. Une forme qui tourne, par ailleurs, essentiellement autour du roman, un genre encore plus large et flexible aujourd’hui, «omniprésent, voire omnivore» pour Jean-Pierre Cescosse, écrivain et agent du Centre National du Livre (CNL), au détriment de la poésie et le théâtre, auparavant essentiels dans l’avant-garde de mouvements littéraires. «Au 19e siècle, il fallait écrire de la poésie pour être considéré comme gens de lettres», souligne Robert Martin de la maison des Ecrivains.

Un travail autour de la forme littéraire est précisément mené par les membres de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle), qui ne se reconnaissent toutefois pas en tant qu’école ou mouvement (interrogé par un journaliste qui demandait à François Caradec si l’Oulipo était une école, il lui répondit: «Si c’en est une une, c’est une crèche»)

Au croisement des mathématiques et de la littérature, l’OuLiPo, réuni les jeudis à la Bibliothèque nationale de France, «reprend la forme cérémonielle d’un mouvement», juge Camille Bloomfield, mais ressemble davantage à un atelier d’écriture expérimentale, et à ce titre, reste plus étudié en tant que groupe de travail ludique que mouvement littéraire.

Quand Raymond Queneau, auteur de Zazie dans le métro, et François Le Lionnais, fondent l’OuLiPo en 1960, ils souhaitent que les contraintes formelles soient source de créativité littéraire. L’OuLiPo ressemble bien à un objet littéraire non identifié; cette absence de dogmatisme peut être reliée à la rupture de Raymond Queneau avec le surréalisme d’André Breton, jugé dictatorial (donnant ainsi lieu à l’écriture d’un violent pamphlet, Le Cadavre)

Une forme d’autoritarisme que l’on retrouve toutefois dans le mode de sélection des membres de l’OuLiPo: seulement les personnes cooptées par des membres de l’Oulipo peuvent l’intégrer et les personnes décédées sont «excusées pour cause de décès». Autrement dit, l’OuLiPo se conçoit comme survivant à ses membres à la différence d’autres mouvements littéraires qui disparaissent habituellement en même temps que leurs fondateurs.

Où sont les chefs?


«Qui dit école dit chef de file», avance Luc Fraisse. «Un mouvement nécessite un minimum de concertation et suppose un travail collectif alors que les écrivains d’aujourd’hui travaillent de manière plus autonome et solitaire», ajoute Dominique Viart. Par ailleurs, bien souvent, un mouvement littéraire va émerger en réaction à la domination d’un autre. Ce fut le cas du classicisme en réaction à l’emphase des auteurs baroques aux 16e et 17e siècles ou encore les poètes du Parnasse, dont faisait partie Théophile Gauthier, prônant un retour à «l’art pour l’art» face au lyrisme à outrance des romantiques du XIXe siècle. Pour Jean-Pierre Cescosse, lui-même écrivain et agent du Centre National du Livre (CNL), «les écrivains contemporains auraient tendance à picorer dans les anciennes avant-gardes», le surréalisme et la la philosophie fragmentée de Cioran dans son cas.

Déjà critiqué pour n’être qu’un travail sur la forme, le Nouveau Roman d’Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute, lui-même, est apparu comme un label artificiel apposé à des auteurs qui cultivaient leurs différences. Une création a posteriori du mouvement sur laquelle est revenue Nelly Wolf, maître de conférences à l’université de Lille-III.

«Le pouvoir médiatique de créer l’événement (pour la presse à grand tirage), le pouvoir symbolique de nommer l’objet culturel (pour les revues intellectuelles), le pouvoir économique de vendre ses produits romanesques (pour l’éditeur), le pouvoir d’occuper une position distinctive et distinguée dans le champ de production littéraire (pour les auteurs) sont les principaux enjeux qu’on trouve au centre de l’entreprise d’identification du Nouveau roman», écrit-elle dans son essai sur le Nouveau Roman, Une littérature sans histoire.

Initialement le Nouveau Roman ne regroupe que peu d’auteurs quand Alain Robbe-Grillet en jette les éléments formels dans son essai, Pour un Nouveau Roman. Pour autant, c’est une génération d’écrivains rassemblés autour des éditions de Minuit qui va en constituer le relais comme Tanguy Viel ou Christian Gailly.

Une classification qui est intéressante à creuser pour les maisons d’éditions: elle permet de tracer des liens entre des auteurs. Par souci de confort, les lecteurs s’intéressent à d’autres écrivains appartenant au même mouvement, une sorte de recommandation à l’ère pré-Amazon et réseaux sociaux. Aujourd’hui, c’est le blurb, une «version contemporaine de la préface», explique Delphine Peras, qui agit en guise de bénédiction dun auteur plus connu vers un confrère, généralement plus jeune. Bien différent du concept de mouvement littéraire, mais une version renouvelée de la filiation entre écrivains.

Judith Chetrit

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.fr Ses articles
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Publié le 20/03/2012
Mis à jour le 21/03/2012 à 14h42
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