Culture

Clip non-officiel: bienvenue à l’ère du videojacking

Eric Vernay, mis à jour le 20.03.2012 à 13 h 01

Lent, cher, obéissant à l’agenda promotionnel dicté par les chaînes de télé et les labels, le clip traditionnel est en voie de ringardisation avancée. Il est concurrencé par un petit-frère en pleine croissance sur Internet: plus rapide, plus insolent, plus libre, faites connaissance avec le clip non-officiel.

Capture d'écran du clip  non-officiel de On the motorway de Metronomy par JJul & Mat

Capture d'écran du clip non-officiel de On the motorway de Metronomy par JJul & Mat

Qui zappe encore sur MTV pour découvrir des nouveaux clips en 2012? Le célèbre robinet à clips américain s’est musicalement asséché, ringardisé par l’émergence de Youtube et consorts. Prenant acte de son déclin, MTV privilégie d’ailleurs aujourd’hui les émissions de téléréalité trash et autres séries pour ados. Depuis le milieu des années 2000, époque de l’apparition des premiers sites de partage de vidéo (Vimeo en 2004, Youtube et Dailymotion en 2005), Internet est devenu une rampe de lancement incontournable pour les vidéoclippeurs du monde entier, qui peuvent faire valoir leur créativité sans intermédiaire et surtout, à moindre coût.

Les outils techniques se sont allégés, perfectionnés et démocratisés: au cinéma par exemple, Quentin Dupieux a tourné en 2010 un film entier, Rubber, avec un Canon 5D Mark II. Un appareil photo numérique ou une petite caméra DV suffisent désormais pour tourner un clip digne de son nom. L’applaudimètre numérique écrit ensuite le destin 2.0 de la vidéo, du buzz escompté au coup d’épée dans l’eau, perdu dans le fourmillement perpétuel de la toile. Finie donc, ou du moins marginalisée, l’ère du clip «blockbuster» à 7 millions de dollars, comme avait pu le faire Michael Jackson pour sa chanson Scream dans les années 1990.

En partie révolue également, l’ère du clip d’auteur des années 1990, où l’on pouvait reconnaître la patte d’un Michel Gondry, d’un Spike Jonze ou de Chris Cunningham dans les vidéos de musiciens tels que Björk, Fat Boy Slim ou Radiohead. Place aux clips faits-maison façon Lana Del Rey, aux détournements parodiques et aux mash-ups amateur. Surtout, les années 2000 ont accouché grâce à Internet d’un mouvement parallèle (préexistant mais auparavant invisible car jusqu’alors cantonné aux VHS prêtée entre amis), désordonné, pas forcément cohérent d’un point de vue artistique, mais massif: celui du clip non-officiel, coupant régulièrement l’herbe sous le pied de son grand frère traditionnel en le surpassant en vitesse et en audace.

Au-delà du fan-art kitsch

Cette prise de pouvoir de l’unofficial clip sur Internet, on peut la faire remonter à 2005: grand fan du groupe indie-pop Grandaddy, Steward Smith décide alors de réaliser un clip tout seul dans son coin, pour le plaisir, et le met en ligne sur YouTube. La vidéo de «Jed's Other Poem» (plus de 100.000 vues) est si ingénieuse qu’elle séduit jusqu’aux membres de Grandaddy, qui en font leur clip officiel.

Sympa, Steward Smith va même jusqu’à mettre en ligne les codes source de sa vidéo, pour permettre à d’autres apprentis clippeurs de l’imiter. Depuis, d’innombrables clips non-officiels ont été réalisés par des fans de musique (pas forcément indépendante), à partir de chansons mainstream d’artistes tels que Coldplay, Pink ou encore Lil Wayne. Si la plupart de ces vidéos sont de simples diaporamas énamourés, calés de façon rudimentaire sur la musique de leur idole façon karaoké, le clip non-officiel ne saurait se réduire à du fan art kitsch de groupies transies. Le clip non-officiel n’est pas uniquement affaire d’amateurisme.

Gagnant-gagnant

Il permet aussi à de jeunes professionnels (animateurs et réalisateurs) de se faire connaître en passant par la renommée d’autres artistes, dévoilant leur personnalité créative sans passer par les voies traditionnelles. C’est le cas de JUL & MAT, un duo de réalisateurs français, auteurs d’un joli clip non-officiel pour le rock-band Metronomy, le kaléidoscopique On the Motorway:

«Nous avions une idée, un concept graphique à mettre en image, et on a trouvé que Metronomy était le groupe idéal. Avant même de réaliser le clip, nous étions en contact avec le label du groupe. Nous avions carte blanche. Mais malheureusement nous n’avons eu aucun retour de Metronomy après avoir fait la vidéo, et ça malgré un mini succès

Il est arrivé à peu près la même chose à Funwunce, un collectif de vidéastes implanté à Los Angeles. Rick Darge a réalisé Home, un ingénieux clip pour LCD Soundsystem, en le finançant de sa propre poche.

Contacté par Funwunce, le groupe de rock new-yorkais s’est d’abord dit intéressé pour en faire son clip officiel, puis s’est ravisé,  tout en acceptant de céder ses droits pour le clip non-officiel. Repris pas des médias influents tels que Pitchfork et Spin, le clip non-officiel de Home a rapidement dépassé les 100.000 pages vues. Dans l’affaire, tout le monde a été gagnant: LCD Soundsystem, qui a obtenu une promo gratuite sans lever le petit doigt, et Funwunce, dont le buzz n’aurait sans doute pas été le même sans la notoriété du rockband de James Murphy.

Entre carte de visite et hommage

Même son de cloche chez m ss ng p eces (Missing Pieces), une équipe de vidéastes basée à Brooklyn depuis 2005. Auteur de la belle vidéo non-officielle du Surfer’s Hymn de Panda Bear, Sam Fleischner a lui aussi demandé la permission à Noah Lennox, le chanteur du groupe, avant de se lancer dans ce clip d’animation poétique et funèbre.

«L’idée n’était pas totalement à son goût, explique le réalisateur, mais Noah m’a quand même donné le feu vert ». Résultat: reprises sur Pitchfork et Stereogum et plus de 124.000 vues sur Vimeo. PDG de m ss ng p eces, Ari Kuschnir, 31 ans, s’en félicite: «en  surpassant la vidéo officielle, notre clip non-officiel est rapidement devenu une carte de visite pour nous.» Pour Fleischner, les clips non-officiels sont la plupart du temps réalisés en guise d’hommage:

«C’est du fan art pour les masses. Aujourd’hui, l’art consiste avant tout à mélanger et à établir des correspondances, dans une communication incessante entre l’espace et le temps. La baisse générale des coûts de fabrication des clips vidéo a ouvert un créneau pour de nouveaux talents, brisant la frontière entre ce qui est officiel et ce qui ne l’est pas.» 

Pour illustrer cette hybridation des contenus, jetant un trouble parfois absurde sur leur légalité, le vidéaste américain prend comme exemple la vidéo officielle qu’il a réalisée pour le groupe TEEN, et pour laquelle il a utilisé des extraits de vieux films:

«C’était un clip officiel fait avec un matériau piraté. Soit l’inverse du clip pour Panda Bear! On vit une période passionnante, et j’ai bon espoir que notre culture trouvera un moyen de promouvoir des musiciens tout en mettant à distance tout ce non-sens concernant le droit d’auteur. »

Différentes conceptions du droit d’auteur

A la fois hommage au groupe et CV viral, en vue de futures collaborations officielles, le clip non-officiel est plutôt une étape dans une carrière qu’une fin en soit, selon le tandem JUL & MAT, qui réalise par ailleurs des spots publicitaires. Mais ce ne doit en aucun cas être un acte de piraterie. «Les droits d'auteurs sont bien gérés en France, et c'est tant mieux, avancent les deux vidéastes. Il faut respecter le travail des musiciens. A partir du moment où tu revendiques l'image d'un groupe, il est pour nous essentiel que le groupe soit d'accord avant tout. Que ça soit pour Metronomy, Ratatat, La pompe moderne, ou Ben Mazué, tous les artistes pour lesquels on a tourné des clips ont été au courant avant même la réalisation de la vidéo.»

Tous les vidéastes de l’ère non-officielle n’attachent pas la même importance au droit d’auteur. Certains sont plus subversifs que d’autres. High 5 Collective, par exemple. Connu pour leurs clips Unoffical de Kanye West, Frank Ocean et The Weeknd, les membres de ce crew californien aiment à se considérer comme des flibustiers ne marchant pas exactement dans les clous de la légalité. Basé à Silver Lake, Los Angeles, ce quintet de creatives fait des clips non-officiels «pour le fun, parce que c’est rapide et parce qu’ils sont putain de fauchés».

Videojacking et graffiti

Demander la permission? Une hérésie. «On ne demande jamais la permission aux musiciens qu’on clippe. On s’en fiche. On fait de l’art, purement et simplement. Si tout le monde demandait la permission pour faire de l’art, rien de ce qui serait produit ne serait authentique ou personnel.» A la manière des graffeurs qui peignent sur les murs pour la beauté du geste au mépris de la loi, les High Five plaquent leurs fantasmes violents et sexy sur la musique qu’ils écoutent.

Quand on leur parle du clip non-officiel réalisé par un crew de graffeurs parisiens pour Niggas In Paris, le hit de Jay-Z et Kanye West, les membres de High Five Collective (H5C) se sentent immédiatement en phase avec cet acte de videojacking autoproclamé: «ce clip est excellent, et le graffiti est un art dont on se sent très proche, qu’on aime en tant que pirates. Les pirates sont cool

Mais ils se font parfois punir. L’univers visuel du «H5C» ne plait pas toujours aux artistes ou aux ayant droits concernés. Récemment, le compte Vimeo du collectif californien a été bloqué après la diffusion d’un clip non-officiel (Montreal du chanteur R’n’B canadien The Weeknd, qui évoque un inceste):

«Certaines personnes n’apprécient pas notre art ou la publicité gratuite qu’on fait pour leur musique. Donc ils utilisent les outils qu’ils peuvent pour nous emmerder. Mais on s’en fout, parce que ça ne nous empêchera pas de nous exprimer. Si les gens sont offensés par ce que nous créons, c’est qu’on doit faire quelque chose de bien».

Low-cost et viralité

Le clip non-officiel se distingue de son cousin légal d’au moins deux manières. Par son micro-budget, d’abord: le clip de LCD Sounsystem a coûté 1.250 dollars seulement, sans compter le matériel vidéo. Funwunce, comme Missingpieces ou Mat&Jul, trouvent leur équilibre en réalisant par ailleurs des spots publicitaires. «Le clip qu’on a fait pour Panda Bear n’a pas coûté beaucoup d’argent, confie Ari Kuschnir, le patron de Missing Pieces. C’est ce que nous appelons un ‘weekend project’. Mais les clips originaux comme celui là sont repris par des centaines de blogs, référencés par nos clients, et nous donnent ensuite de nouvelles opportunités commerciales. Donc ça paie toujours d’une manière ou d’une autre à la fin.»

Chez High 5 Collective, on revendique encore moins l’aspect lucratif de la démarche. Ses membres assurent «n’avoir jamais généré un profit direct avec les clips non-officiels»:

«C’est seulement ensuite qu’on a obtenu des contrats de la part des artistes pour lesquels on avait bossé gratuitement. Frank Ocean par exemple ne nous aurait jamais contacté pour le clip de ‘Transylvania’ si on n’avait pas fait au préalable le clip non-officiel de sa chanson ‘We All Try’. Mais même lorsqu’on bosse de manière officielle pour un musicien, il est rare que l’on rentre dans nos frais. On est assez mauvais dans ce domaine: on réinjecte tout l’argent dans notre art, en essayant à chaque fois de faire le truc le plus cool jamais fait.»

Courts-métrages

Le clip se distingue aussi du tout venant officiel par sa manière d’envisager la vidéo comme un objet indépendant du matériau original, un petit film racontant une histoire. Soit à partir d’images préexistantes, via un montage pirate comme les «cineclips» de Miguel Bidarra (hybridant Terrence Malick et James Blake, John Cassavetes et Bat For Lashes, etc) et le clip non-officiel de «Still» (la chanson de Revolver compilant des extraits d’un teen-movie de John Hugues), ou bien un simple mash-up croisant deux univers à priori opposés, comme un film de Woody Allen et un tube de Jay-Z et Kanye West par exemple.

Mais l’ambition peut être plus élevée qu’un simple sampling vidéo:

«On a plus pensé la vidéo de LCD Soundsystem comme un court-métrage que comme un clip, explique Rick Darge, auteur de la vidéo ‘Home’. Quand on fait quelque chose de non-officiel, on n’a pas accès aux membres du groupe comme dans les vidéos traditionnelles. Pour cette raison, on a besoin d’une bonne histoire que le public pourra suivre du début à la fin de la vidéo.»

La chanson de LCD Soundsystem étant longue de 7 minutes, Rick Darge a donc trouvé le moyen de maintenir l’attention du spectateur en haleine avec les aventures d’un robot sillonnant Houston, sans qu’aucun plan de coupe sur le groupe en train de jouer le morceau ne vienne interrompre le récit – passage quasi obligé du clip traditionnel. Même chose chez High 5 Collective, dont chaque vidéo est pensée comme un court-métrage, avec un début et une fin, des acteurs, une identité.

Censure et liberté

Plus encore, même si elle illustre des chansons d’artistes différents, la «clipographie» de H5C forme un tout cohérent. Oniriques et vaporeux, leurs clips sont de véritables thrillers glamour, traversés par des motifs récurrents: sexe, violence et atmosphères narcotiques. Ils témoignent d’une vision singulière, d’auteur, mais aussi d’une grande liberté créatrice. Un clip comme celui de We All Try (Frank Ocean) contient trop d’images sanglantes ou explicites pour passer sur une chaîne comme MTV. Un choix?

«On aimerait que nos clips passent à la télévision, mais on n’est pas prêt au compromis. Tant pis. Mais à mon avis, beaucoup d’émissions de télé-réalité diffusées sur MTV ont une influence bien plus néfaste sur les jeunes et sont bien plus détraquées que les trucs qu’on fait. Fuck la censure artistique».

Entré par effraction, le clip non-officiel a légitimé son existence par sa seule qualité artistique. Dans les années qui viennent, le contexte post-Megaupload ne jouant pas en sa faveur, il risque de se heurter aux politiques répressives en termes de droits d’auteur et à la vigilance de l’industrie musicale officielle. Gageons que les pirates du clip non-officiel, acteurs d’un probable âge d’or depuis le début des années 2000, sauront, sinon se faire une place dorée dans l’industrie, trouver des parades stimulantes pour continuer à s’exprimer librement.

Eric Vernay

Eric Vernay
Eric Vernay (12 articles)
Journaliste
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