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L'équipe de Hollande mise sur un porte-à-porte modernisé pour l'emporter

Anne-Claire Ruel, mis à jour le 14.03.2012 à 13 h 08

Elle a fait appel à trois expatriés revenus des Etats-Unis, où ils ont étudié la campagne 2008 d'Obama.

Une réunion de formation des volontaires de la campagne de François Hollande, le 18 février 2012 au Pré Saint-Gervais. Benjamin Géminel via Flickr CC License by.

Une réunion de formation des volontaires de la campagne de François Hollande, le 18 février 2012 au Pré Saint-Gervais. Benjamin Géminel via Flickr CC License by.

C'est l’histoire de trois amis: Guillaume (Liegey), Arthur (Muller) et Vincent (Pons), trente et un ans pour le premier, vingt-huit pour les suivants. Trois étudiants brillants expatriés aux Etats-Unis, chargés d'organiser une campagne de porte-à-porte sur le terrain pour François Hollande ce printemps.

Au PS, on les surnomme les «Bostoniens» mais ils sont en réalité alsaciens. Leur région d'origine, ils l'aiment et ils en plaisantent: «Arthur va vouloir faire toutes les réunions en Alsace, rien que pour parler alsacien. On n’a aucune chance d’en être», sourit Vincent.

Les deux se sont connus en culottes courtes sur les bancs de l’école primaire avant, dix ans plus tard, de réussir ensemble le prestigieux concours de l’Ecole normale supérieure puis, en 2008, de franchir l'Atlantique. Arthur étudie la philosophie et les sciences politiques à la Kennedy’s School de Harvard tandis que Vincent choisit le Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il réalise une thèse d'économie du développement et de science politique sous la direction de l’économiste française de renommée internationale Esther Duflo. Ils sont alors colocataires.

C’est à Harvard qu’Arthur rencontre Guillaume, diplômé d’HEC passé par le département d’analyses stratégiques de Veolia en Chine, qui suit un master en administration publique. Ce dernier assiste à des cours théoriques sur les élections dispensés par des professeurs engagés aux côtés d’Obama tels que Steve Jardings, spécialiste de l’organisation de campagne.

Arthur Muller et Vincent Pons au QG de François Hollande. Photo Margot L'Hermite.

Arthur a lui déjà intégré les équipes du candidat démocrate pour effectuer du porte-à-porte dans les quartiers populaires de Boston: «C’était bien plus facile de militer aux Etats-Unis à l’époque. Je n’ai pas hésité une seconde.» Il expérimente la puissance de la méthode Obama: professionnaliser l’action de terrain pour remobiliser les abstentionnistes.

Le soir, les amis se retrouvent à la «coloc» pour en parler autour de quelques bières. Vincent, attentif à leurs discussions, réalise que ses compétences en matière d’évaluation statistique peuvent être déterminantes dans la modélisation d’une méthode efficace. Leur projet est né: tenter d'essayer d'importer les bonnes pratiques de l'équipe d'Obama en France pour renouveler le militantisme.

Trois voix manquantes par bureau en 2002

Pour le mettre en place, les trois militants socialistes de la section de Boston rencontrent Maxime des Gayets, directeur de campagne adjoint de Jean-Paul Huchon en Ile-de-France. Séduit par la démarche des trois garçons, il les aide à mettre en place un test grandeur nature sur huit zones fortement abstentionnistes durant les élections régionales de 2010.

Sur le terrain, leur présentation ne passe pas inaperçue de militants traumatisés par l'élimination de Jospin huit ans plus tôt: «En 2002, il aurait suffi de trois voix par bureau de vote en plus pour que Jospin soit présent au second tour», rappelle Vincent. Leur travail éveille l’attention des instances dirigeantes du PS et les trois «alsaco-bostoniens » sont chargés de former les militants en vue des primaires à Paris.

Signe de l’intérêt pour leur démarche, en août 2010, ils sont conviés à l’université d’été du PS à La Rochelle pour y présenter un atelier: «Cela a été un succès. C’est vrai qu’il était intitulé "Yes We Can". La référence à Obama a sans doute séduit les militants en quête de modernisation de leurs pratiques», analyse Guillaume.

Puis c’est Vincent Feltesse, maire de Blanquefort et président de la Communauté urbaine de Bordeaux, mais aussi professeur en communication publique et politique, qui s'intéresse à leurs travaux et permet la réalisation d’un projet local de recherches relatif aux inscriptions sur les listes électorales. Depuis devenu responsable de la campagne numérique de François Hollande, il a fait de leur projet (associer l’activisme de terrain et la mobilisation on line et recruter des volontaires non encartés) un axe essentiel. Et d'autant plus important à partir du 16 mars quand va être appliquée la règle de l'égalité du temps de parole dans les médias audiovisuels.

«Cinq dernières semaines décisives»

«Nous avons cartographié le territoire à partir des résultats de participation des dernières élections. Puis nous avons identifié tous les bureaux de vote à forte abstention», expliquent les trois militants. Ce maillage extrêmement minutieux du territoire, associé à l’interface du site TousHollande.fr, permet d’envoyer les militants sur le terrain dans les zones où les réservoirs de voix d’abstentionnistes de gauche sont les plus importants: en un clic sur le site, le militant entre son code postal et on lui propose de rejoindre une équipe de porte-à-porte sur son secteur. Il est alors contacté par un responsable formé grâce au dispositif pyramidal mis en place: d'ici le 22 avril, 150 formateurs auront initié 10.000 mobilisateurs, eux-mêmes chargés d’encadrer 150.000 volontaires.

«Nous téléphonons aux formateurs quotidiennement pour prendre la température sur le terrain. Chaque remontée, chaque témoignage de volontaires, est l’occasion d’ajuster nos documents. A travers le guide de formateur ou le kit de militant, on essaie de donner des clés pour recruter, former et coordonner les actions de terrain», précise Arthur.

De retour chez eux, les volontaires peuvent analyser leurs statistiques, IRL et en ligne. Nombre de partages Facebook et Twitter, nombre de missions effectuées, de portes frappées et ouvertes, de contacts importés … Ils deviennent leur propre directeur de campagne, avec pour objectif de visiter 5 millions de foyers d'ici les élections.

«Les cinq dernières semaines avant l’élection sont décisives. Les études montrent que c’est durant cette période que le vote des abstentionnistes bascule», souligne Vincent, avant d’ajouter: «Si l’on atteint les 150.000 volontaires, il suffit à chaque binôme de frapper à 66 portes pour parvenir aux 5 millions de portes. Cela ne représente que 3 heures d’investissement personnel par volontaire. C’est jouable!» Les concepteurs de la campagne estiment que le porte-à-porte permet de convaincre un abstentionniste sur 14, contre un pour 100.000 pour le tractage dans des lieux publics ou les boîtes aux lettres.

«Ajouter des exemples concrets»

Ce samedi après-midi de février, certains volontaires sont regroupés dans les locaux du parti socialiste au Pré-Saint-Gervais, près de Paris. Des jeunes, des seniors, des cadres, des employés, des femmes, des hommes d’origines étrangères ou non… Une trentaine de personnes réunies pour être formées aux techniques de porte-à-porte avant de mettre en pratique les enseignements retenus sur le terrain.

Vincent arrive. Il s’excuse pour ses quelques minutes de retard: rentré fin janvier en France, il vient de trouver une colocation à Paris. Quelques minutes avant de venir, il déchargeait encore ses meubles. Dans la salle, «Momo». Il a été garde du corps de François Hollande. En semaine, on peut l’apercevoir à l’entrée du QG au 59 avenue de Ségur. Derrière son petit bureau du rez-de-chaussée, il surveille les allers et venues de la petite armée studieuse. «J’ai indiqué sur le site TousHollande.fr que j’étais disponible pour m’investir sur le terrain et on m’a donné cette date et ce lieu», explique quant à lui Stéphane, un jeune entrepreneur d’une trentaine d’années.

Quelques «slides» de présentation, puis les questions fusent. Patiemment, Vincent Pons répond. Elle est sans doute là la force de ces trois garçons : loin de paraître comme des «communicants» enfermés dans leur tour d’ivoire, ils sont quotidiennement au contact des volontaires et s’investissent personnellement sur le terrain. Cette proximité évidente, plus que de longs discours, séduit l’assemblée immédiatement.

«Qui a déjà fait du porte-à-porte?», demande-t-il à la volée. Un jeu de rôle est organisé. Des volontaires se désignent assez spontanément pour y participer. A un militant expérimenté est associé un novice. Erwan, 28 ans, collaborateur de Claude Bartolone, se prête au jeu: il jouera un «électeur abstentionniste  de gauche». Face à lui, deux volontaires qui ignorent sa sensibilité politique et auront quelques minutes pour l’identifier.

A l’issue de ce petit jeu de rôle, Vincent les félicite:

«C’est très bien: vous vous êtes aussitôt présentés. Vous avez rappelé où se trouvait le bureau de vote et vous avez même précisé la date de l’élection. Vous auriez pu ajouter un peu plus d’exemples concrets: pourquoi vous, vous avez décidé de vous engager personnellement dans la campagne? Et si l’électeur ne peut pas aider sur le terrain, vous pouvez toujours lui rappeler l’existence du site "TousHollande.fr". Il lui est peut-être possible de relayer les messages sur Facebook, par exemple.»

Porte-à-porte par binômes

La séance d'initiation achevée, la troupe se dirige vers un ensemble de logements sociaux pour mettre en pratique les enseignements. Les immeubles sont répartis entre binômes. J’accompagne Annie et Erwan: «Je trouve ça normal d’être présent ce samedi. J’avais envie de m’investir sur le terrain au contact de la population», m’explique le jeune homme. Premier obstacle, le digicode: «Bonjour, nous sommes des volontaires pour la campagne de François Hollande, nous aimerions entrer dans votre immeuble s’il vous plait.»

La porte s’entre-ouvre. Etage après étage, inlassablement, les volontaires vont sonner à chacune des portes. A chaque ouverture, une surprise, une rencontre, un témoignage. Un homme d’origine étrangère s’avance sur le pallier. Il est souriant: «Oui, je vais aller voter. Ce n’est plus possible, il faut que la situation change. C’est la première fois que je vais voter.»

A l’étage du dessous, un couple originaire de Côte d’Ivoire, la soixantaine grisonnante, s’exclame: «Justement, on parlait ensemble du vote à l’instant! On veut que nos enfants votent. Il faut qu’ils prennent en main leur destin. Entrez, entrez. Vous voulez un café?» L’offre est déclinée avec politesse.

Plusieurs personnes ont refusé le dialogue, certes, mais l’accueil des habitants de ce quartier populaire, traditionnellement ancré à gauche, a été particulièrement chaleureux lors de cette séance de porte-à-porte. De quoi motiver les participants à poursuivre leur mobilisation pour parvenir à ouvrir une porte bien plus lourde, celle de l’Elysée.

Anne-Claire Ruel

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Anne-Claire Ruel (5 articles)
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