Slutwalks, Sandra Fluke: Salopes de tous les pays, unissez-vous
L’animateur radio américain ultra-conservateur Rush Limbaugh a traité une étudiante de «salope» car elle défendait la contraception gratuite. Et si cette polémique donnait l'opportunité d'une réforme de la loi américaine sur le viol?
- Des manifestants à la «Slutwalk» de Toronto, le 3 avril 2011. REUTERS/Mark Blinch -
Sandra Fluke a fait remarquer que Rush Limbaugh essayait de la réduire au silence en la traitant de salope et de prostituée la semaine dernière. Mais le plus vieux truc utilisé pour faire taire les femmes n’a pas fonctionné cette fois.
Forte de son expérience d’activiste et de l’impeccable coup de fil de soutien du président Obama, Fluke a persévéré dans sa tentative de convaincre l’université de Georgetown d’inclure la contraception dans sa formule de couverture santé.
Elle a 30 ans, pas 14, et à chacune de ses interventions télévisées aussi sobres qu’intelligentes, Sandra Fluke en fait plus que la plupart d’entre nous pour désamorcer la force des insultes visant la sexualité des femmes.
C’est sa force de persuasion qui a poussé Limbaugh à s'excuser pendant le week-end, excuses vaseuses et inappropriées s’il en fut. Comment peut-il prétendre n’avoir pas eu l’intention d’attaquer Fluke personnellement alors qu’il l’avait pilonnée trois jours durant, allant jusqu’à la suggestion débile que les femmes utilisant une contraception devraient mettre les vidéos de leurs ébats en ligne «pour que nous puissions tous en profiter.»
Puissent les annonceurs qui ont déserté l'émission de Limbaugh, rejoints lundi par AOL, en rester le plus éloignés possible.
Les SlutWalks et Sandra Fluke, même combat?
Le SlutWalks, mouvement de protestation né au printemps dernier au Canada et qui s’est étendu à plus de 70 villes du monde entier, cherche entre autres à se réapproprier le mot de salope (slut).
Inspirées dans leur colère par un policier de Toronto qui avait déclaré que la meilleure façon d’éviter de se faire violer était «de ne pas s’habiller comme des salopes», les femmes qui rejoignent les SlutWalks ont défilé en soutien-gorge, guêpières et autres parures affriolantes.
Cela leur a valu à la fois l’approbation enthousiaste et des réactions ambivalentes de la part de la blogosphère féministe. SlutWalks, et la projection de reconquête au sens plus large que ses membres et Sandra Fluke défendent, représente un virage culturel qui place la sexualité des femmes sur le devant de la scène au lieu de la draper d’un voile pudique.
Ce changement pourrait-il aussi être la clé qui permettra une réforme de la loi sur le viol à l’ère moderne?
Le tournant féministe de la «positivité sexuelle»
C’est la thèse que défend Deborah Tuerkheimer, professeur de droit à DePaul University, l’une des premières universitaires à synthétiser le phénomène des SlutWalks.
Dans un récent article, Deborah Tuerkheimer avance que «l’émergence de la positivité sexuelle», comme elle l’appelle, est «l’initiative féministe la plus significative de ces dernières décennies».
Le trait distinctif de cette reconquête est que les femmes insistent à la fois sur le droit au sexe sans viol et à la sexualité sans jugement. Et c’est cette insistance, souligne Tuerkheimer, qui défie directement la loi traditionnelle sur le viol.
Take Back the Night, le mouvement de protestation de mes années d’étudiante, prenait la forme de manifestations de femmes revendiquant le droit de se déplacer à pied à la nuit tombée sans risquer d’être agressées. Le principal sujet de préoccupation était le viol par des inconnus et la sécurité physique.
Aux Etats-Unis, difficile de faire reconnaître un viol sans violence
SlutWalks est davantage concerné par le viol commis par une connaissance ou lors d’un rendez-vous—viols qui représentent 90% de l’ensemble des agressions sexuelles.
Quand des femmes (ou des hommes) accusent une connaissance de viol, la police ou les procureurs ont davantage de difficulté à gérer le problème car la légalité de la relation porte sur la question du consentement plutôt que sur l’usage de la force.
Traditionnellement, c’est sur cette dernière que se concentre la loi sur le viol. Cela paraît rétrograde, je le sais bien, mais comme nous le rappelle Tuerkheimer, dans la majorité des états américains «le non-consentement d’une femme ne suffit donc pas à lui seul à établir le viol».
Cela rend la tâche très difficile dans le cas d’un viol lors d’un rendez-vous où c’est la parole de l’un contre celle de l’autre. Et cela signifie également qu’un juge ou un jury peut estimer qu’une femme totalement passive parce qu’elle dort ou qu’elle est droguée, par exemple— n’a pas pu être violée, même si elle affirme le contraire.
Si vous ne baisez pas «moralement», vous ne pouvez pas être violée
La loi sur le viol considère encore que certains types de comportements féminins sont inacceptables en les excluant de la loi empêchant d’utiliser l’histoire sexuelle d’une femme à ses dépens lors d’un procès pour viol.
La loi sur la protection des victimes de viol interdit normalement aux personnes accusées d’agression sexuelle de se servir du passé d’une femme pour la décrédibiliser.
Mais les tribunaux permettent encore le recours à ce genre d’éléments si le juge estime que cela démontre, d’une certaine façon, des comportements caractéristiques.
Dans de nombreux cas il est estimé que ce sont des déviances qui caractérisent l’histoire intime d’une femme, ce qui permet au tribunal de donner au jury une chance de conclure que la plainte pour viol est alors moins légitime.
«Les femmes qui ont eu dans le passé, de manière consensuelle, des rapports sexuels que la morale réprouve sont supposées impossibles à violer», écrit Tuerkheimer. «Les plus réprouvés étant les actes de prostitution, de sexe collectif et de sadomasochisme».
Pour la reconnaissance du viol par une connaissance
Les manifestantes de SlutWalks réfutent bien évidemment tout cela. Elles estiment que ce sont les femmes, et non des jugements obsolètes rendus par l’État, qui doivent définir le type de relations sexuelles qu’elles désirent et celles qu’elles n’autorisent pas.
Tuerkheimer voit dans cet emportement féministe un moyen de modifier le paradigme du viol une bonne fois pour toutes. Elle veut que les juges cessent de traiter certaines femmes comme si elles ne pouvaient pas être violées en se basant sur le genre de pratiques sexuelles auxquelles elles ont consenti dans le passé.
Et elle veut que soit créé un nouveau crime, celui de viol par une connaissance, qui fasse tomber la règle selon laquelle le viol n’est légalement reconnu que s’il y a recours à la force.
On constate un progrès sur ce front dans la nouvelle définition du viol annoncée par le département de la Justice en janvier dernier dans le cadre de la collecte des statistiques locales sur les agressions sexuelles.
Ce ministère définit dorénavant le viol comme «la pénétration, aussi superficielle soit-elle, du vagin ou de l’anus» qui se produit «sans le consentement de la victime.»
Tuerkheimer considère la rébellion à plus grande échelle contre les insultes sexuelles comme cruciale pour imposer un plus grand nombre de changements de ce genre à la fois dans les tribunaux et chez les législateurs.
La sexualité, part intégrante de notre personnalité
La conscience féministe, affirme-t-elle, pourrait «permettre une modification de la loi qui ne serait pas possible autrement.» Ce n’est pas mon genre d’imaginer les féministes investies de ce genre de pouvoir, mais dans le contexte de la tempête déclenchée par Limbaugh, pourquoi pas?
Tuerkheimer presse les manifestantes des SlutWalks de commencer à dialoguer avec les professeurs de droit et les juristes, et vice versa.
Il faut être professeur de droit pour pouvoir dire ça bien sûr, mais peut-être Tuerkheimer a-t-elle mis en évidence une qualité du féminisme musclé qui rejette fièrement les injures sexuelles, ce que les féministes elles-mêmes ont manqué de faire jusqu’à présent.
Sandra Fluke joue aussi un rôle dans cette affaire. En argumentant que les femmes ont besoin d’une assurance santé englobant la contraception —pour protéger leur santé dans certains cas, et dans d’autre, oui, pour avoir une vie sexuelle tout simplement— elle nous rappelle qu’évidemment cela fait partie intégrante de notre personnalité.
Nous n’avons pas à détourner chastement les yeux de cette réalité ou à garder le silence sur le sujet. C’est ce qu’a compris le président Obama lorsqu’il a affirmé à Sandra Fluke que ses parents pouvaient être fiers d’elle.
Les féministes ont un tas de bonnes raisons d’être fière de Sandra Fluke, elles aussi. Parce qu’elle a tenu tête à Limbaugh, bien sûr, mais aussi pour avoir contribué à faire de la révolte contre les injures sexuelles un combat aussi populaire qu’elle l’est devenue elle-même.
Traduit par Bérengère Viennot
Mis à jour le 17/03/2012 à 12h56










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L'article est pertinent (remise en cause du principe selon lequel certaines femmes ont grosso modo "bien mérité" ce qui leur est arrivé).
Je n'en dirai pas autant de la pancarte brandie par la manifestante. "Don't tell us how to dress. Tell men not to rape". Par définition, un violeur est un homme pervers, qui obéit avant tout à ses propres pulsions et qui n'a que faire des principes féministes. Tenter de les culpabiliser, de faire appel à leur conscience, est d'une grande absurdité. Dans un monde idéal, tel que fantasmé par l'idéologie, les femmes devraient effectivement pouvoir se vêtir comme elles l'entendent et se rendre partout où elles le désirent sans s'exposer aux libidineux agressifs ; mais dans le monde réel, si on veut éviter les bricoles, il faut adopter un comportement prudent. C'est regrettable, mais c'est ainsi. C'est un peu comme si je laissais mon portable sans surveillance pendant dix minutes dans le métro, que je me le faisais subtiliser, et que je manifestais contre la délinquance en tenant une pancarte "le vol, c'est pas bien".
Sauf que, contrairement à ce que laissent croire des procès médiatisés, la majorité des viols ne sont pas commis par des pervers détraqués mais bien par des hommes normaux... Des hommes qui ont bu ou sont sous l'emprise de n'importe quelle autre substance, des hommes qui pensent qu'une femme qui dit non pense oui ou des hommes qui imaginent qu'une mini jupe signifie "Viens par là et attrape moi". Et là on est bien dans le champ de l'éducation.
Je trouve votre raccourci entre les deux sujets un peu rapide: d'un cote, le sujet de l'acces a la contraception dans un pays ou la droite religieuse est puissante et retrograde; de l'autre le traitement par la justice des viols sans violence... Certes les militantes dans les deux cas revendiquent le terme "slut" (qui me rappelle le manifeste des 343 salopes pour l'avortement en 1971 en France).
Les deux sujets meritent une lutte pour un changement mais je trouve un peu rapide et facile ce rapprochement.
On se demande comment on glisse d'un débat sur la contraception au viol.
Quand au mythe du viol non punis je vous invite à vous rendre ici, c'est assez édifiant:
http://falserapesociety.blogspot.fr/
Et les hommes américains comme beaucoup d'autres hommes dans le monde attendent avec impatience la possibilité d'une paternité sous x (ou équivalent). C'est aussi ça l'égalité.
@spermufle - Ce serait encourageant si votre thèse de la perversité était vraie. Seuls les hommes informés de l'interdiction du féminicide seraient des pervers - Au contraire, il est parfaitement permis partout d'obliger les femmes, à tout... et de taper si ça ne rentre pas...
http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/homelie-dappel-la-violence-feminicide.html