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Sortir du nucléaire en 14 mois, c’est possible…

Une manifestante antinucléaire devant les locaux de Tepco, à Tokyo, en avril 2011. REUTERS/Yuriko Nakao

Une manifestante antinucléaire devant les locaux de Tepco, à Tokyo, en avril 2011. REUTERS/Yuriko Nakao

Un an après la catastrophe de Fukushima, il ne reste plus que 2 réacteurs nucléaires en fonctionnement au Japon sur les 54 que possède ce pays. En mai, il ne devrait plus y en avoir aucun. Le secret? Les Japonais n’en veulent plus.

Tandis que François Hollande s’engage à réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité en France de 75% à 50% en 5 ans et que Nicolas Sarkozy s’y oppose avec virulence, le Japon est en train de démontrer que l’on peut passer de 30% à 0%... en 14 mois!

Pour établir un tel record, il aura néanmoins fallu une terrible catastrophe, celle du 11/3. C’est ainsi que les Japonais nomment le drame de Fukushima qui a suivi le tremblement de terre du 11 mars 2011, suivi par un tsunami qui a dévasté des centaines de kilomètres de la côte nord-est de l’ile d’Honshû. Et fait 20.000 victimes. Une vague d’environ 11 mètres s’est ainsi abattue sur la centrale nucléaire de Fukushima Daïchi 1, située à 225 km au nord-est de Tokyo et des 30 millions d’habitants de son agglomération.

Depuis, l’exploitant de la centrale, Tepco, tente de maîtriser le feu nucléaire des 3 réacteurs qui ont fondu après la mise hors service de tous les systèmes de refroidissement des cœurs et des piscines de combustibles usés. Les radiations rendent le travail des milliers de liquidateurs difficile, lent et très dangereux, dans les bâtiments aux structures métalliques tordues, enchevêtrées et écroulées par les explosions des réacteurs 1, 3 et 4. Elles ont également provoqué l’évacuation des habitants d’une zone d’exclusion circulaire dans un rayon de 30 km autour de la centrale.

Sous contrôle mais précaire

Un an après la catastrophe, certaines images de la centrale de Fukushima ne montrent guère de progrès dans le déblaiement des réacteurs en ruine. Comme si rien ne s’était passé en un an, en dehors du refroidissement du coeur des réacteurs.

Pour les spécialistes français du nucléaire, la situation est désormais sous contrôle mais reste précaire. Une étrange formulation, genre oxymore, qui révèle toute la particularité des accidents nucléaires. Tout ce passe comme si des enquêteurs devaient travailler sans pouvoir accéder à la scène de crime. Il faudra encore de nombreuses années, comme à Three Mile Island, pour déterminer précisément ce qui s’est passé dans les cœurs de réacteurs au cours des jours qui ont suivi le 11/3. En attendant, l’opérateur Tepco pare au plus pressé: contrôler la température des réacteurs et limiter les rejets de particules contaminées dans l’atmosphère à l’aide d’un sarcophage de fortune érigé sur le réacteur N°1. Et le temps passe…

L’une des rares «chances»

Pour les Japonais, le nucléaire fait désormais figure de malédiction. Après avoir été les seuls à subir les frappes des bombes atomiques en 1945, les voilà victimes de l’un des trois plus graves accidents de l’histoire du nucléaire civil. Avec une caractéristique qui rend leur situation unique: contrairement aux Etats-Unis (Three Mile Island en 1979) et à l’URSS (Tchernobyl en 1986), le Japon manque terriblement d’espace vital. Difficile de transformer définitivement des milliers de précieux km2  en no man’s land. Et même si les centrales nucléaires sont construites dans des zones rurales, elles ne sont jamais très loin d’une grande ville.

Après le 11/3, le nuage radioactif aurait très bien pu atteindre Tokyo si les vents l’avait porté vers le sud-ouest et non essentiellement vers le nord-est, comme cela s’est produit. L’une des rares «chances» des Japonais. Et puis l’île d’Honshû, la plus grande et la plus peuplée de l’archipel, reste sous la menace permanente d’un nouveau tremblement de terre majeur et d’un tsunami dévastateur, sans même parler d’un Big One, épée de Damoclès suspendue au dessus de Tokyo, tout comme au dessus de Los Angeles. Le Japon tout entier, en raison de sa situation géographique au croisement de trois plaques tectoniques, est en sursis comme l’a évoqué le film Nihon Chinbotsu  (Le Japon coule) de Shinji Higuchi en 2006.

Plus un seul réacteur en mai

Dans ces conditions, comment accepter d’ajouter volontairement une menace à celles que la nature fait, depuis toujours, peser sur le pays? Pour ce qui est du danger nucléaire, les Japonais répondent à cette question sans même recourir à un grand débat national, ni même à des décisions politiques officielles. Ils exploitent une loi particulière qui soumet le démarrage des réacteurs nucléaires à la décision du gouverneur de la province dans laquelle ils sont construits.

Depuis le 11/3, chaque fois qu’un réacteur est arrêté pour une opération de maintenance, il n’obtient pas l’autorisation de remise en service. C’est aussi simple et démocratique que cela. Résultat: il ne reste aujourd’hui qu’un ou deux, suivant les sources, réacteurs en fonctionnement sur les 54 que compte le Japon. Et tout le monde s’accorde pour annoncer qu’en mai prochain, il n’en restera aucun. Le pays s’apprête ainsi à se passer des 30% d’électricité nucléaire dont il disposait avant le 11/3.

Jusqu’à preuve du contraire, Le Japon est donc en train de sortir du nucléaire sans le dire. Un exemple qui va certainement, ou qui devrait, peser sur les politiques de l’ensemble de pays utilisant cette énergie.  

18% d’économies d’électricité

Mais comment le Japon a-t-il pu réaliser ce que les tenants du «nucléaire indispensable» stigmatisent régulièrement comme impossible, sauf à revenir aux temps de la bougie?

Bien sûr, dans un premier temps, ils ont massivement fait appel aux combustibles fossiles (pétrole et gaz) au point de peser à la hausse sur leurs cours mondiaux. Dans les mois qui ont suivi le 11/3, le pays a réussi à se passer de plusieurs réacteurs, dont ceux de Fukushima Daïchi, sans que, au-delà des premières semaines, les habitants ne souffrent de graves coupures de courant.

Preuve qu’il était capable de subvenir à ses besoins sans construire de nouvelles centrales conventionnelles. Mais les Japonais sont ensuite allés beaucoup plus loin en exploitant la ressource la plus rentable qui soit: l’économie d’énergie. Le gouvernement a fixé l’objectif de 15% de baisse de la consommation électrique.

Certaines régions du nord comme le Tôhoku, qui comprend la préfecture de Fukushima, celle qui a été touchée par le tsunami, ont fait mieux et atteint aujourd’hui les 18%. En moins d’un an…

Certes, le cap de l’été prochain risque d’être délicat à passer. En raison de la forte demande en climatisation, le pic de consommation de l’année pourrait dépasser de 10% la puissance disponible… Cela dans une situation où plus aucun réacteur nucléaire ne fonctionnera. Les Japonais vont-ils encore augmenter leurs économies d’énergie? Vont-ils subir des coupures de courant? Il sera intéressant d’observer cette épreuve et la façon qu’aura la population de s’y adapter.

Loin du «risque zéro»

En attendant, on ne peut que constater qu’un pays fortement industrialisé –troisième puissance économique de la planète– et surpeuplé –127 millions d’habitants– est en train de faire la démonstration qu’il n’est pas loin de pouvoir se passer des 30% de son électricité que lui fournissaient ses 54 réacteurs nucléaires. 

Mieux que ce que pourraient raisonnablement espérer les plus fervents militants antinucléaires. Et cela se produit sans heurts. A Tokyo, la vie semble avoir repris comme avant. Avec, toujours, ses illuminations urbaines démesurées.

Pourtant, quelque chose a changé. Le professeur de philosophie français Michaël Ferrier, vivant à Tokyo, tente de l’exprimer dans le livre qu’il vient de publier chez Gallimard sous le titre: Fukushima – Récit d’un désastre.

«C’est comme si un événement imprécis, mais proche, était tout le temps sur le point d’arriver.»

Les Japonais n’ont visiblement pas pris le parti du retour à la bougie. Mais ils n’ont plus celui du retour au nucléaire. L’avenir dira si leur pays va devenir le pionnier de l’abandon de cette énergie. Si cette dernière ne produit pas de gaz à effet de serre, sa maîtrise semble bien loin d’offrir toutes les garanties de ce «risque zéro» auquel les populations aspirent souvent de façon irrationnelle.

Sacrifier le gaspillage

Sacrifier le luxe du gaspillage en échange d’un retour à une vie sans crainte de la pluie ou de la nourriture contaminée semble le choix de la population nipponne. Pour l’instant, en tout cas. Contrairement aux autres accidents industriels qui peuvent s’effacer assez rapidement de la mémoire collective, celui de Fukushima restera présent, dans les faits, pendant plusieurs décennies. Un délai suffisant pour trouver des alternatives au nucléaire. Aujourd’hui, ce dernier ne représente que 14% de l’électricité produite dans le monde. Soit moins que les économies réalisées par les habitants du Tôhoku en un an…

Michel Alberganti  

» A (ré)écouter, l’émission Science Publique que j'anime sur France Culture qui a traité ce sujet le 09 mars 2012: Fukushima un an après : quel bilan, quelles leçons?

» En vidéo, un entretien avec Michaël Ferrier, professeur de philosophie vivant à Tokyo, auteur de Fukushima – Récit d’un désastre:


Science Publique - Un an après Fukushima - 9... par VideoScopie

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