Culture

Avec «Wrecking Ball», Bruce Springsteen rate son disque anti-Wall Street

Jody Rosen, mis à jour le 10.03.2012 à 11 h 13

Violente invective contre les «1%», le nouvel album du Boss est énergique mais aussi pontifiant, indigeste et manquant de mordant.

Bruce Springsteen aux Grammy Awards, le 12 février 2012. REUTERS/Mario Anzuoni.

Bruce Springsteen aux Grammy Awards, le 12 février 2012. REUTERS/Mario Anzuoni.

Commençons par les bonnes nouvelles: le nouvel album de Bruce Springsteen, Wrecking Ball, sonne de manière fantastique. C'est un disque costaud, imposant et énergique: il cogne. Springsteen a passé ces dix dernières années à tenter de mettre sa musique au goût du jour, à chercher le compromis entre une production adaptée à l'ère numérique et le rock classique et râpeux des premiers E. Street Band. Ici, il a trouvé le juste milieu parfait.

Avec Wrecking Ball, produit par Springsteen et le pilier du rock contemporain Ron Aniello, on a l'impression de retrouver le Bruce vintage –il a du poids, de l'épaisseur et de l'élan. Niveau musique, Springsteen n'a rien fait d'aussi ambitieux depuis Born to Run; l'album est aussi moins vieillot et résolument plus pop que tout ce qu'il a sorti depuis Born in the USA. C'est un disque d'Americana qui n'a pas peur de vivre en 2012.

Les chansons s'enracinent dans la folk, le blues et la country, tout en mettant le paquet sur les samples, les synthés et les cordes. On y trouve des beats hip-hop et des arrangements de cuivres qui oscillent entre le mariachi et la soul à la Stax-Volt. Il y a un rap au beau milieu de l'homélie gospel de Rocky Ground; c'est incroyable, mais on peut dire que ça fonctionne.

L'influence de Springsteen s'entend aujourd’hui chez de nombreux jeunes groupes de rock, et sur Wrecking Ball, le maître rend la politesse à ses disciples. Dans l’exubérant Death of My Hometown, Springsteen emboîte le pas des Dropkick Murphys, avec des sifflets de tin whistles nappant une rythmique celte irrésistible; la complainte des chœurs sur Wrecking Ball est du pur Arcade Fire. Et même quand Springsteen et Aniello s'attardent sur un gospel noir –traditionnellement, le dernier refuge des rockers blancs à gros message et à gros sabots–, le résultat est fantastique.

Un homme qui a oublié son talent

Mais question bonnes nouvelles, on s'arrêtera là. Wrecking Ball, comme vous l'avez peut-être déjà entendu, est le disque Occupy Wall Street de Springsteen, une violente invective contre les 1% qui «se la coulent douce sur Banker’s Hill». En tant que charge contestataire, l'album tombe à l'eau: en matière d'agitprop efficace, Springsteen n'a visiblement aucune idée de ce qu'il faut faire en 2012. Artistiquement, c'est un échec. C'est l'œuvre d'un homme qui a oublié son talent.

Les problèmes commencent dès l'ouverture de l'album, avec We Take Care of Our Own, une chanson sur la trahison du contrat social américain:

«From the shotgun shack to the Superdome
We yelled "Help" but the cavalry stayed home
There ain't no one hearing the bugle blown» [1]

La langue est molle et maladroite. Parfois, Springsteen en fait tellement trop dans le métaphorique qu'il en devient comique: «The road of good intentions has gone dry as a bone» («Le chemin des bonnes intentions s'est asséché comme un coup de trique»).

Le pire, c'est le ton. Springsteen chante avec l'accent monocorde et steinbeckien qu'il affectionne depuis trente ans dès qu'il veut faire entendre la Voix de l'Homme de la Rue. Le résultat est aussi pontifiant, aussi indigeste et se prend autant au sérieux qu'un If I Had A Hammer. We Take Care of our Own a beau se donner tout le mal du monde, il vous fera quand même revivre les concerts cauchemardesques de Peter, Paul & Mary auxquels vos parents vous traînaient.

Springsteen a toujours été un réaliste social –souvent brillant, avec des chansons qui saisissaient toute la subtilité du quotidien. Mais ici, c'est comme s'il devenait un réaliste socialiste. Les morceaux virent au kitsch prolétarien: «Freedom, son, is a dirty shirt/The sun on my face and my shovel in the dirt» («La liberté, fils, c'est une chemise sale/J'ai le soleil en pleine face et ma pelle dans la crasse»).

Oubliés, les avantages de la modestie

Dans ses meilleurs disques, Springsteen était tout simplement un bon conteur d'histoires: il écrivait sur la classe ouvrière blanche parce qu'elle l'intéressait, parce que c'était le monde qu'il connaissait le mieux. Ces derniers temps, il s'est mis à se regarder écrire; il n'a jamais pris autant au sérieux son rôle de troubadour du peuple.

En écoutant Wrecking Ball, j'ai eu l'impression d'être dans les Voyages de Sullivan de Preston Sturges, où un réalisateur hollywoodien célèbre pour ses comédies décide de s'atteler à O, Brother Where Art Thou, un film censé rendre compte des malheurs des opprimés de la Grande Dépression. Dans Jack of All Trades, Springsteen entonne:

«I’ll hammer the nails, and I’ll set the stone
I’ll harvest your crops when they’re ripe and grown
The banker man grows fat, the working man grows thin
It’s all happened before and it’ll happen again» [2]

Eh ben, mes aïeux... Quand Springsteen ne peint pas des fresques pour la WPA [la Work Projects Administration, une agence d'emploi public fondée sous le New Deal, NDT], il s'essaye aux scènes bibliques. Le livret de Wrecking Ball est bourré d'abstractions et d'accents évangéliques: des Rêves et de l'Espoir, de la Foi et des Promesses, avec, pour faire bonne mesure, quelques pincées de Golgotha et de Canaan saupoudrées ici ou là. Comment ne pas être atterré en voyant un Springsteen –lui!–, oublier tous les avantages de la modestie? Prenez une ancienne chanson portant, elle aussi, sur les temps de vaches maigres, Downbound Train, sur Born in the USA (1984):

«I had a job, I had a girl
I had something going, mister, in this world
I got laid off down at the lumber yard
Our love went bad, times got hard
Now I work down at the carwash
Where all it ever does is rain
Don’t it feel like you’re a rider
On a downbound train?» [3]

L'image du train bloqué en gare, empruntée à Chuck Berry, colle parfaitement à l'Americana séculaire, celle que Springteen rend besogneuse dans Wrecking Ball; l'histoire est saisissante, émouvante, compacte, et il se permet même une petite blague: le lavage de voitures pluvieux.

Comparez le récit à la première personne de Downbound Train avec Wrecking Ball, où Springsteen use souvent du nous royal –ou plutôt prolétarien: «Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes», «Nous avons forgé l'acier des villes, avec notre sueur et nos deux mains.» C'est un symptôme de l'ambition springsteenienne: dans We Are Alive, il chante sur les cheminots grévistes du XIXème siècle, sur les martyrs des droits civiques des années 1960, sur les migrants mexicains. Ça fait beaucoup de «nous» pour un seul couplet.

Un parangon de vertu

Aujourd'hui, les meilleures manifestations de l'art politique marchent à l'économie. Du Colbert Report à The Onion, en passant par l'Internet viral et son interminable vague contestataire, nous sommes à l'âge d'or de la pop-culture gauchisante –mais elle est bien plus sombre, bien plus amusante, cynique et agressive que le Boss. Cette semaine, Todd Snider, le troubadour chafouin du monde alternatif, célèbre pour son magnifique hymne anti George W. Bush, You Got Away With It, a lui aussi sorti son album hommage à la Grande Dépression, Agnostic Hymns & Stoner Fables.

Le disque de Snider est aussi revendicatif que Wrecking Ball, mais son ton est largement plus mordant. «Ain’t it a son of a bitch» («Mais quel fils de pute»), chante-t-il d'une voix traînante, «to think that we would still need religion/to keep the poor from killing the rich» («peut encore penser que nous aurons toujours besoin de la religion/Pour empêcher les pauvres de tuer les riches»).

Dans Agnostic Hymns, il est aussi question d'émeute. Dans In-Between Jobs, Snider se marre avec les chiffres de l'opposition 99%-1% –et ses blagues sont mille fois plus efficaces que les sermons de Springsteen:

«If I had a nickel
For every dime you had
I’d have half of your money
You talk about not half-bad
More like, ten times as good
I don’t know anyone that wouldn’t want to hold on
To all that they had if they could
If you could just come off a little bit of money, though
That would surely do me good» [4]

Dans Wrecking Ball, aucun morceau ne lui arrive à la cheville. L'album a quand même deux ou trois bons moments. La chanson titre, par exemple, est celle qui se rapproche le plus des petites histoires que Springsteen chantait dans le temps –ce qui est bizarre, vu que c'est un stade, le Giants Stadium, qui la raconte.

Il y a aussi You’ve Got It, où Springsteen traite d'un sujet qui lui a déjà rendu de loyaux services: le sexe. C'est du country blues hargneux, bien sec, sourd et sensuel («Ain’t no one can fake it/You just know it when you feel it… Baby you’ve got it/ Come on and give it to me» [5]). Springsteen donne l'impression d'être un vieux vicelard. C'est assez rafraîchissant.

L'exemple de You’ve Got It est instructif: Springsteen aurait pu faire un meilleur disque s'il n'était pas, ou du moins s'il n'avait pas la prétention d'être, un parangon de vertu. Politiquement, moralement, Wrecking Ball est admirable. Quelle autre star d'envergure comparable aurait pu mettre autant d'énergie, user d'un son aussi éclatant, pour écrire des chansons sur les pauvres? Mais artistiquement parlant, Springsteen est dans un cul-de-sac. Son chemin, autant le dire, s'est asséché comme un coup de trique.

Jody Rosen

Traduit par Peggy Sastre

[1] «Des shotgun shack au Superdome/Nous avons hurlé à l'aide mais la cavalerie est restée chez elle/Plus personne n'entend le son du clairon» Revenir à l'article

[2] «J'enfoncerai les clous et je graverai le marbre/Je moissonnerai les blés quand ils seront bien mûrs/Le banquier s'engraisse, le travailleur dépérit/C'était comme ça avant, ce sera ainsi demain» Revenir à l'article

[3] «J'avais un boulot, j'avais une copine/Ça allait pour moi, monsieur, dans ce monde/A la scierie, on m'a viré/Notre amour a mal tourné, les temps sont devenus durs/Aujourd'hui, je bosse au lavage des voitures/Où tout ce qu'il y a, c'est de la pluie/N'as-tu pas l'impression d'être un voyageur/Dans un train resté à quai?» Revenir à l'article

[4] «Si on me donnait 5 cents/A chaque fois que tu t'en fais 10/J'aurais la moitié de ton argent/Pour toi ce n'est pas si pire/C'est même plutôt dix fois mieux/Je ne connais personne qui ne voudrait pas se cramponner/A tout ce qu'il possède/Mais si tu pouvais juste me donner un tout petit peu de ton fric/Je ne m'en porterais pas plus mal» Revenir à l'article

[5] «Personne ne peut simuler ça/Tu sais quand tu le sens... chérie c'est le moment/Viens me donner tout ce que t'as» Revenir à l'article

Jody Rosen
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