Culture

«The Voice», ou comment la télévision est devenue gentille

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 11.03.2012 à 23 h 12

Les candidats s'écharpent moins dans les émissions de télé-réalité et ne se font plus agresser par les jurés dans les télé-crochets. Mais que s'est-il passé?

Les jurés de «The Voice» sur le plateau / TF1

Les jurés de «The Voice» sur le plateau / TF1

Samedi 25 février, lors de la première diffusion de The Voice, le nouveau télé-crochet musical de TF1, deux ados, Julien et Pauline, étaient venus chanter en tandem. A la fin de leur numéro, ils se sont entendus dire par Jenifer (celle de la Star Ac’, celle-là même qui «attend l’amouuuur de ses rêves») qu’ils ne l’avaient pas assez «surprise». Qu’elle «n’avait pas été emballée». C’est la remarque la plus méchante qui a été prononcée ce soir-là.

Le reste de la soirée, comme l’émission suivante du 5 mars, était composé de «tu as été merveilleux», «tu m’as donné la claque de ma vie», «j’ai été happé par le truc», «vous êtes formidable», «vous avez un talent inouï» et même le «si j’ai participé à The Voice, c’était pour te voir et pour t’entendre» de la part d’un Garou transporté. Pas un des quatre jurés pour jouer le bad cop. Et tout à coup on revoit Philippe Manœuvre balancer à un candidat de La Nouvelle Star:  

«Je pense que vous avez un groove en bois. Le niveau est spectaculairement bas –la preuve le type avant vous est passé on sait pas comment. Mais vous êtes encore en-dessous de ce niveau-là.»

La Nouvelle Star, Qui Veut épouser mon fils, La Ferme des célébrités, L’ïle de la Tentation, Secret Story… La télévision nous avait habitués à de plus mauvais sentiments, pas à des soirées calés entre Groscalin et Barbapapa. A quel moment les écrans télé ont-ils été trempés dans de la guimauve?

Radoucissement

«La tendance est évidente: dans tous les divertissements –comme The Voice– les programmes de coaching déco, la téléréalité, on voit des programmes beaucoup plus lisses, plus “gentils”», acquiesce Marie-France Chambat-Houillon, sémiologue spécialiste de la télévision.

«La télé-réalité change et adopte d’autres formes», confiait déjà Angela Lorente, directrice de la télé-réalité chez TF1, en juin dernier. Quelques jours plus tard, dans une interview au Monde, Nonce Paolini, PDG de TF1, expliquait d’ailleurs sans rire «que Secret Story 5 bénéficier[ait] d'un casting assez différent des saisons précédentes. Cette édition ne sera pas du tout sulfureuse. TF1 est une chaîne respectable qui ne s'égare ni dans la pornographie ni dans les fictions aux titres et sujets racoleurs». S’il ne faut pas vraiment croire tout ce que raconte TF1 en matière de real TV, le ton était donné.

De fait, quelques semaines plus tard, Secret Story qui nous avait habitués à plus trash, cumulait les plaintes au CSA (910 plaintes en 2008, 1.610 en 2009 et 1.680 en 2010 pour la saison 4), ne montrait cette année ni fesses ni tétons, les relations au sein de Masterchef connaissaient une embellie, la bienveillance dégoulinait dans Danse avec les Stars. Sur M6, la sixième saison de L’Amour est dans le pré connaissait des audiences toujours plus fortes. Jusqu’à l’arrivée de The Voice, en février 2012. Lors de la première diffusion, les regards aimants de Garou, Jenifer, Louis Bertignac et Florent Pagny couvaient les candidats devant 9,1 millions de téléspectateurs, avec un pic d’audience à 10,4 millions.

«Elever» le public –pour le sortir du gouffre

Donc les émissions Bisounours, ça plaît au public. «C’est une tendance que l’on sent depuis un moment», juge Marie Genest, la directrice des magazines et divertissements de Fremantle Media, qui produit L’Amour est dans le Pré. «Je ne sais pas si c’était pensé comme ça au départ. On ne sait jamais si c’est l’œuf qui a fait la poule ou l’inverse. C’est sans doute un changement dans la société qui fait que les gens ont envie de choses plus douces», suggère-t-elle. «On a juste envie de poser un regard positif sur les gens, de les élever, les Anglais appellent ça uplifting», précisait récemment Thierry Lachkar, président de Shine France qui produit The Voice, dans Le Parisien.

Une télévision qui veut élever les gens? L’an dernier, Endemol produisait Carré Viiip*. L’émission avait atteint un point culminant de vacuité et de «mépris des spectateurs», explique le sémiologue François Jost, vice-président de l’Association française des enseignants et des chercheurs en audiovisuel et en cinéma.

Moins de deux semaines après le lancement du programme, qui consistait à enfermer d’anciens candidats de téléréalité, les «vip» et des prétendants à la célébrité, les «wannabe vip», TF1 arrête la diffusion, en raison de «contre-performances d'audience significatives».

Pour expliquer ce goût d’aspartame qui colle au palais quand on allume la télé, il est aisé de rapprocher cette tendance avec les effets de la crise. Laurence Corroy, maître de conférences à l'université Sorbonne Nouvelle, et spécialiste de l'éducation aux médias et de la consommation médiatique des adolescents, approuve.

«Les spectateurs attendent des programmes compensatoires. La télé, quand elle montre les défauts, ravale les stars, piétine ses participants, ne fait pas vraiment rêver. Or là, on a de nouveau envie de douceur, de valeurs sûres, de réconfort

Soigner le public 

Les programmes du moment sont d’autant plus doux, pour le public, qu’ils le mettent sur un trône permanent. «Ou bien il s’agit de lui apporter des solutions, des recettes pour son quotidien, ajoute Marie France Chambat-Houillon: des solutions de déco, de coaching, de bien-être, de repas… Ou bien il s’agit de le mettre en valeur, comme avec le dispositif de The Voice.»

De fait, rarement les spectateurs auront ainsi été mis en position de force par rapport aux jurés. Dans The Voice, les jurés sont de dos, et font les auditions à l’aveugle. Hors de question de juger sur l’apparence, seules la voix et la qualité comptent. «Un dispositif très ancien, rappelle la sémiologue. Pythagore, quand il enseignait, se cachait derrière un rideau, et parlait à travers à ses disciples pour masquer son apparence et pour que les disciples focalisent leur attention sur ce qui est dit.»

Dans The Voice (émission assez peu pythagoricienne par ailleurs), les spectateurs sont donc avantagés: ils voient tout. Par ailleurs, une fois que les jurés ont «buzzé» en faveur du candidat, ce sont eux qui sont en concurrence pour que le candidat les choisisse comme «coach» pour la suite de l’émission.

Pour un candidat sur TF1, voir des jurés rivaliser de séduction pour l’avoir dans son équipe, cela change des moqueries dans X-Factor où l’on entendait des «J'ai trouvé ça super ringard» ou autres «c’est une catastrophe».

Redorer son image

«Avec Carré Viiip, la télévision a vu qu’elle ne pouvait pas passer son temps à se démonter elle-même, s’auto-analyser, à critiquer les gens, à être odieuse, renchérit Virginie Spies, sémiologue et maître de conférences à l'université d'Avignon et des pays de Vaucluse. C’est vraiment du divertissement que le public attend: pas qu’on le prenne pour un con

François Jost souligne d’ailleurs que TF1 a tout fait depuis pour redorer son image. Y compris le consulter. «Il y a un an, Nonce Paolini avait voulu me rencontrer: il voulait savoir comment donner une image meilleure à la chaîne.» François Jost refuse d’entrer dans le processus, mais atteste de la «stratégie de redorer l’image». Et ajoute que c’était seulement quelques temps après la sortie de Montebourg contre la télé-réalité, et quelques mois après que le CSA avait lancé des consultations sur le même thème.

Séduire les annonceurs

La télé Bisounours, ce n’est pas que pour plaire au public, c’est aussi pour plaire à la publicité. «Plus les programmes promettent du bonheur, plus on mettra de la publicité positive, souligne Virginie Spies. Les publicitaires n’ont pas envie d’être associés à des programmes “méchants”. Des gens qui sourient, c’est mieux pour vendre du dentifrice pour dents blanches

Marie-France Chambat-Houillon va plus loin: selon elle, le divertissement, sur les chaînes privées, ne repose pas sur la publicité uniquement sur le plan financier. Il a été pénétré par les concepts marketing dans sa logique même.

«La publicité, c’est donner un monde meilleur à celui qui va acheter le produit. Il faut créer l’idée que la télé aide à rendre le public heureux. Le divertissement copie et intègre la logique publicitaire. Cela se joue sur les deux niveaux.»

Libérer les «forces de la joie»

Néanmoins, la logique du bonheur, si elle se renforce aujourd’hui, existait déjà avant. «L’idée d’une télévision roborative, qui remonterait le moral, revient régulièrement, explique Isabelle Veyrat Masson, co-auteure d’une passionnante Histoire de la télévision française de 1935 à nos jours. L’information, presque par définition, annonce du négatif. Autre donnée structurelle: les pouvoirs politiques aiment que l’on raconte que tout va bien quand ils gouvernent.» Un peuple heureux ne se révolte pas –et réélit ses dirigeants.  

«Avec la naissance des vrais journaux télévisés, dans les années 1950, arrivent les nouvelles tristes, celles qui expliquent les problèmes. Surgit alors l’idée qu’il va falloir donner du positif; les politiques veulent que les Français soient divertis.»

C’est ainsi qu’en 1972, rappelle Isabelle Veyrat-Masson, le pouvoir décide de confier à un homme politique le soin de s’occuper de ce «positif». Arthur Conte est nommé pour prendre en charge les deux chaînes et faire une télévision dans laquelle on va libérer «les forces de la joie». «Même après avoir incontestablement libéré les médias, Mitterrand se rend compte que ça ne va pas, que la télé déprime, s'inquiète des résultats des élections législatives à venir, et il demandera à Serge Moati, à qui il a confié la direction de France 3 et qui le raconte dans son docu-fiction Changer La Vie, de remonter le moral des Français!», raconte cette directrice du laboratoire «Communication et Politique» du CNRS.

Selon Isabelle Veyrat-Masson, à la veille d'une élection présidentielle risquée pour le pouvoir en place, c’est toujours une tentation forte: libérer les forces de la joie pour libérer les urnes.  

«C’est une tendance que montre toute l’histoire de la télévision française: les forces de la joie interviennent régulièrement quand les élections sont menaçantes. S’il est devenu relativement difficile d’intervenir dans les programmations des chaînes, on peut néanmoins s’interroger sur la concomitance de l’adoucissement des programmes et de l’élection. Depuis le début du quinquennat, il y a une sorte d’inquiétude généralisée de la part des chaînes: une peur de se faire «remonter les bretelles». Les liens entre Nicolas Sarkozy et Martin Bouygues [le groupe Bouygues détient TF1] sont connus. La décision du Président de la République d'ôter au CSA, à son profit, la nomination du président de France Télévision a aussi été interprétée comme un retour en arrière. Le soupçon et l'auto-censure rôdent de nouveau.»

Marie-France Chambat-Houillon n’est pas si catégorique.  

«Toute élection entraîne de l’incertitude et donc de l’angoisse. L’angoisse ce n’est pas vendeur, ça n’incite pas à consommer, donc c’est mauvais pour les annonceurs. Sans faire de lien avec le pouvoir, il y a l’idée purement commerciale qu’il faut colorer les programmes: le divertissement est là pour faire en sorte que les téléspectateurs continuent d’être des consommateurs heureux.»

Heureusement pour ceux que la méchanceté rend joyeux, tout n'est pas perdu: il reste Confessions Intimes, Les Anges de la téléréalité, ou Qui Veut épouser mon fils. Même en édulcorée, l’émission part de tellement loin, que l’on ne peut imaginer laisser un effet Barbatruc s’en emparer. 

Charlotte Pudlowski

* ERRATUM: Une première version de l'article indiquait que Shine produisait Carré Viiip. C'était donc Endemol et non Shine. 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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