Monde

Bienvenue à Ashalim, laboratoire du néosionisme

Raphaël Czarny, mis à jour le 13.03.2012 à 10 h 23

Dans le désert du Néguev, une association d'étudiants, Ayalim, remet au goût du jour la geste pionnière des premiers sionistes. Rencontre avec ces jeunes gens qui, dans une ambiance de kibboutz moderne, veulent peupler et développer le territoire israélien.

Le village d'Ashalim / Raphaël Czarny

Le village d'Ashalim / Raphaël Czarny

C'est un petit village du nom d'Ashalim, au milieu du désert du Neguev, à mi-chemin entre Beer-Sheva et la frontière égyptienne. D'un côté du village se trouvent une centaine de villas où demeurent des familles. De l'autre côté se juxtaposent des mobil-home et une trentaine de maisons carrées à deux étages, façon architecture marocaine, qui abritent une dynamique communauté étudiante –c'est le «quartier» de Kfar Adiel.

Kfar Adiel ne cesse de s'étendre: les engins de construction s'y agitent toute la journée, préparant le terrain pour la construction de soixante nouvelles maisons. Dix ans auparavant il n'y avait, dans cette partie du village, que deux modestes caravanes.

L'histoire du village d'Ashalim est ancienne, à l'échelle de l'histoire de l'Etat d'Israël: dans les années 1950 un kibboutz du même nom avait été installé à quelques kilomètres au nord du village actuel. Sans succès.

En 1979, le village renaît sous la forme d'une implantation communautaire, avec une douzaine de familles; mais l'absence d'infrastructures, l'isolement géographique, l'éloignement des centres économiques, empêchent la venue de nouveaux habitants. Dès lors, le village se dépeuple progressivement.

Dans les années 1990, le gouvernement israélien se décide finalement à investir dans la région, notamment à travers la construction de routes dignes de ce nom. Malgré cet effort, Ashalim ne voit sa population qu'augmenter très légèrement. De cinq familles en 1997, on passe à quatorze familles en 2002. Par comparaison, ce sont aujourd'hui 98 familles qui habitent le village.

Des pionniers modernes

La raison de cette croissance exponentielle tient en un nom: Ayalim, une association d'étudiants fondée en 2002. C'est une organisation à but non lucratif, dont le budget –14 millions de shqualim, un peu moins de 3 millions d'euros– est assurée à 60% par le gouvernement et à 40% par les donations de philanthropes et de membres de la communauté juive en diaspora, notamment par le biais de l'Agence juive.

Il y a encore trois ans encore, seuls ces dons-là faisaient vivre l'association. Les pères fondateurs d'Ayalim souhaitaient remettre au goût du jour la geste pionnière des premiers sionistes, en impliquant des étudiants de tous horizons dans le développement des deux régions périphériques d'Israël, la Galilée et le Neguev –lesquels représentent 65% du territoire national mais seulement 8% de son économie.

Sionisme: le mot ne fait pas peur à Eyran Shlomi, 31 ans, membre d'Ayalim depuis 2010 et sur le point d'être diplômé en histoire médiévale à l'université Ben-Gourion de Beer-Sheva.

Il précise même le terme: «néo-sionisme». Car nous ne sommes plus ici dans le «sionisme de papa», celui d'un modèle socialiste démocratique, d'une société strictement encadrée, et des kibboutzim admirés par les déçus d'autres expériences collectivistes.

Une maison typique d'Ashalim © Raphaël Czarny

Et si, jusque dans les années 1970, le projet sioniste était largement consensuel, le mot est par la suite tombé en déshérence –de la résolution 3370 de l'ONU, qui le condamne comme une «forme de racisme», à l'apparition d'un «antisionisme» dont on ne sait jamais ce qu'il signifie réellement.

En Israël même, les remises en question du sionisme se sont succédées: ses origines ont été revues et corrigées par une partie des Nouveaux Historiens; la libéralisation économique, l'occidentalisation et l'urbanisation du pays ont mis à mal les fondements du sionisme travailliste, celui-là même qui, pendant les trente premières années d'Israël, avait permis à ce pays d'acquérir la sympathie d'une large part de l'opinion mondiale.

On parlait alors de post-sionisme: ne plus tant considérer Israël comme l'Etat des juifs du monde entier, mais comme l'Etat des Israéliens ou, comme dit un Shlomo Sand, des «Judéo-Israéliens»; revoir les conditions d'acquisition de la nationalité, en s'acheminant vers le dyptique «droit du sol / droit du sang»; assumer l'idée qu'Israël n'était plus menacé de destruction, et établir des frontières définitives –voire, pour certains, établir un Etat binational.

Les années 2000, la Seconde Intifada ont entraîné un raidissement politique et sécuritaire, et les idées post-sionistes sont devenues marginales, tandis que certains de ces soutiens exerçaient un virage à 180° –voir par exemple la trajectoire intellectuelle de l'historien Benny Morris, spécialiste de la Guerre de 1948 et de la question de l'exode des Palestiniens. Pour autant, aucun nouveau modèle n’avait pris la place d'un sionisme et d'un post-sionisme déconsidérés.  

«Dominer le Neguev»

David Ben-Gourion, le père de l'Indépendance, disait déjà il y a cinquante ans:

«Le défi ultime de notre génération est de dominer les vastes étendues du Sud et du Neguev à travers la puissance scientifique et un esprit pionnier.»

L'association Ayalim fonctionne justement sur ces deux bases: d'une part, l'aspect matériel, physique, qui est l'extension et le développement des communautés installées dans le nord et le sud de l'Etat d'Israël, suivant en cela la tradition des pionniers du Yishouv de la première moitié du XXe siècle. Il faut conquérir le territoire en exploitant ses possibilités et, selon l'expression consacrée, «faire fleurir le désert».

Toutefois, plutôt que de transformer les vastes espaces désertiques en terrains agricoles, l'objectif est plutôt ici de construire une myriade d'implantations, afin d'assurer le développement économique et démographique de la région.

A Kfar Adiel, les maisons sont bâties par les membres de l'association eux-mêmes, sous la supervision de professionnels. En 2011, seize maisons sont ainsi sorties de terre en quatre mois.

Les étudiants sont bien aidés dans cette tâche par les «shinshinim», le surnom de ceux qui font leur «shnat sherout». Ce sont 70 volontaires soigneusement sélectionnés parmi 500 postulants, âgés de 18 ans. Ils reportent d'un an leur service militaire –trois ans pour les hommes, deux ans pour les femmes– afin d'effectuer une sorte de service civique particulièrement épuisant –dix heures de travail par jour, six jours sur sept– sans aucune contrepartie sinon un maigre salaire de quelques centaines de shqalim par mois, la conscience de la bonne action, et une incorporation parfois facilitée dans le corps des officiers de Tsahal.

Donner du temps à la communauté

Ces shinshinim, en compagnie des autres membres d'Ayalim, participent également à l'autre facette du projet de l'association: l'action sociale.

L'action sociale est en effet une obligation pour tous les membres d'Ayalim, à raison de 300 heures par an, rémunérées à hauteur de 10.000 sheckels. 50 heures de travail associatif ont lieu dans le village de résidence lui-même. Organisation de cours de langues, d'art, de sport, de cuisine et activités extra-scolaires pour les enfants, ce sont tous ces services qui attirent les familles et expliquent en grande partie la croissance démographique du village.

A part la petite épicerie, on trouve à Ashalim une bibliothèque installée dans une sorte de yourte en brique, et un bar tenu par les étudiants eux-mêmes. Une salle de cinéma, financée par les dons de philanthropes américains et de la fédération juive du Grand Los Angeles, vient même d'ouvrir. Eyran l’assure:

«A Ashalim, il y a des activités qu'on ne trouve pas souvent dans des endroits isolés.»

Les 250 heures restantes sont dévolues à la communauté en général: 125 heures de tutorat individualisé pour les écoliers de la région, âgés de 6 ans à 14 ans, et 125 heures pour des projets de groupe, comme le projet Ofarim.

Les membres d'Ofarim organisent des activités extra-scolaires d'éveil pour les enfants: initiation à la danse, à la musique, à la science. Le projet Khamama propose lui, à travers la construction d'une maison verte, d'éduquer les enfants à la connaissance de la nature.

Eyran Shlomi est responsable d'un projet Khamama dans une école pour bédouins à vingt kilomètres d'Ashalim, où sont scolarisés les enfants du village de Bir-Hadadj.

Une «maison verte» a été construite dans la cour de l'école. Il y a à l'intérieur quatre tables, pour chacune des phases de culture en pot. Les enfants y font pousser des fruits et légumes, destinés à être consommés ou vendus.

Deux fois par semaine, les écoliers, avec des membres d'Ayalim, s'occupent de l'entretien du lieu et suivent l'évolution des phases de culture. A l'extérieur de la Maison Verte, un petit jardin a été aménagé pour la dernière phase, celle de la culture en terre. C'est aussi l'occasion d'activités ludiques ou de cours de langues: les écoliers apprennent l'arabe aux membres d'Ayalim, tandis que ces derniers leur enseignent l'hébreu.

A la recherche des Kibboutzim

Alexander «Lex» Paul, 27 ans, est membre de l'association Ayalim. Il est né et a grandi à Los Angeles, et est diplômé d'histoire de l'université de Santa Cruz. En mars 2011, il arrive pour cinq mois en Israël, «à la recherche des kibboutzim du passé». Hélas, ceux-ci n'existent quasiment plus.

Inscrit à l'université de Beer-Sheva, il découvre l'association Ayalim et son implantation d'Ashalim:

«J'y ai retrouvé ces valeurs que je croyais perdues: l'esprit pionnier, l'aspect social, la vie communautaire.»

Il n'hésite d'ailleurs pas à comparer les modèles des premières installations sionistes aux implantations d'Ayalim:

«Les kibboutznik travaillaient certes toute la journée dans les champs, à construire ou à défricher la terre, mais le soir ils discutaient de philosophie, de politique ou des Textes Sacrés, même les laïcs. Le travail physique et le travail intellectuel vont de pair.»

Néanmoins, il fait la part des choses:

«Les kibboutzim ont échoué, et depuis le monde a changé. Ce qui était possible dans les années 1920-1930, et même dans les années 1960, n'est plus possible aujourd'hui. Le capitalisme, la mondialisation, la propriété privée sont des acquis sur lesquels on ne reviendra pas. Il y a des ressemblances: l'entraide entre voisins, le sens de la communauté. Les portes ne sont jamais fermées à clé, on partage à peu près tout. Pour autant, je ne me vois pas être obligé de demander à mes voisins l'autorisation d'acheter une télévision.»

Après cinq mois, Lex a finalement décidé de devenir citoyen israélien. Sans regrets:

«Je n'ai pas vécu ce que des amis à moi ont vécu lors de leur propre Alya [l'immigration des Juifs en Israël]. Eux, ils étaient à Tel-Aviv, ils vivaient toujours dans un monde anglophone et occidental typique, ça ne les changeait pas tellement des grandes villes américaines. Ils sont restés dans leur monde, en quelque sorte. Ils ont vécu ici cinq ans, et puis ils sont repartis. Moi je suis resté. Ici, au milieu du désert. A quoi sert de quitter sa famille et ses amis d'enfance si c'est pour mener la même vie ailleurs? A Los Angeles, si je voulais acheter des nouilles coréennes à 3 heures et demi du matin, c'était possible. Ici, l'épicerie ferme à 19 heures, et le vendredi il n'y reste plus que des patates. Et alors? C'est une nouvelle vie!»

Il en rit:

«J'ai retrouvé mon idéalisme. Ou disons que je suis devenu un idéaliste.»

Aujourd'hui, Lex a deux missions particulières au sein de l'association. D'une part, il imagine, propose, et met en route de nouveaux projets d'Ayalim, afin que les étudiants, attirés par des programmes de plus en plus divers et de plus en plus adaptés à leur différentes compétences, continuent d'affluer chaque année. D'autre part, il est chargé de relations publiques pour l'association:

«Ma tâche est de nouer des partenariats avec les communautés de la diaspora. Il s'agit de dépasser le cadre de la relation de donateur à récipiendaire, d'être plus, pour eux, qu'une simple ONG comme les autres. On veut redonner quelque chose à la communauté, quelque chose de très basique et de très important: un sentiment de fierté. Israël se construit toujours, et d'une façon positive. C'est la fierté de savoir que l'idéal sioniste est toujours là.»

Certaines implantations d'Ayalim sont situées dans les villes elles-mêmes. C'est le cas de Daleth, qui tire son nom du quartier en difficulté de Beer-Sheva où elle est située.

L'absence de l'Etat

Ici, les étudiants se chargent d'aider les personnes âgées, participent à la réfection des bâtiments, aménagent des espaces verts dans le quartier. Ils y organisent également des projets Ofarim et Khamama pour les enfants.

La prochaine implantation d'Ayalim doit se faire à l'été 2012, à Arad, non loin de la mer Morte. 35 étudiants devraient s'y installer. Ces communautés urbaines ont donc plus spécifiquement en vue l'aspect social que l'aspect pionnier.

Ayalim est aussi le résultat en creux d'une absence: celle de l'Etat. Dans un pays où 50% du budget annuel est consacré aux dépenses de sécurité, le recours aux ONG alimentées par les donations de la communauté juive s'avère indispensable, même lorsque le gouvernement, comme dans le cas d'Ayalim, finit parfois par participer financièrement.

Pour autant, l'association a parfaitement su garder son indépendance. Deux comités, pilotés l'un par les donateurs étatiques et l'autre par les donateurs extérieurs, proposent chaque année différents projets, et conservent un droit de regard sur le fonctionnement de l'association; mais c'est le comité directeur, composé par les fondateurs d'Ayalim, qui se charge de décider du lancement des programmes et statue sur le choix des membres.

5.000 dossiers sont déposés chaque année, parmi lesquels seuls les plus motivés sont choisis. Le nombre des reçus varie, selon les besoins du moment, le nombre de diplômés quittant automatiquement l'association, l'ouverture de nouvelles implantations.

Aujourd'hui, ils sont près de 650, répartis sur 13 implantations. Ashalim–Kfar Adiel, berceau de l'association, est la principale communauté, et comprend 70 étudiants.

La malaria en moins, l'Internet à haut débit en plus

Pour Eyran, Ayalim participe d'une redécouverte de ce projet:

«Avant, j'étais en quelque sorte post-sioniste. Je me disais, les choses sont faites, la construction du pays est achevée, maintenant vivons tranquillement. Je n'étais jamais vraiment sorti de l'Etat de Tel-Aviv, “The Bubble” comme on dit, avant mes 26 ans, je ne connaissais pas vraiment mon pays. Et puis je suis parti étudier à Beer-Sheva, où la vie étudiante est particulièrement réputée. Et j'ai découvert Ayalim et Ashalim. Au début, j'ai pensé: ce n'est pas pour moi.»

Cette phrase revient souvent dans la bouche des différents membres de l'association, comme si le processus d'adhésion au projet était long, comme si rien ne le déterminait.

«Et puis, je suis revenu, j'ai réfléchi, et finalement je m'y suis mis. J'ai découvert qu'il y a tant de choses à faire dans ce pays, tant à construire! Et je suis devenu un participant au projet sioniste. Il est toujours bien vivant, et nous l'amplifions à notre manière.»

Pour Lex, le projet de l'association Ayalim est en fait un retour aux origines du sionisme, par-delà son objectif national désormais achevé.

«Le sionisme n'est pas un projet tout entier indexé sur la sécurité, la constitution puis la défense du territoire. C'est aussi un projet social. Ici, à Ashalim, et dans les autres implantations de l'association Ayalim, nous revenons aux sources du projet sioniste. La malaria en moins, et l'Internet à très haut débit en plus. C'est en ce sens qu'on peut parler de “néo-sionisme”: une actualisation, au sens propre, du sionisme, en en gardant les fondamentaux.»

Pour Rakhel Shmarya, 22 ans, apposer «néo» à «sionisme» n'est pas forcément nécessaire:

«Pour moi, c'est du sionisme, point à la ligne. Je n'ai rien à ajouter à ce terme. La première étape du sionisme, c'était le travail de la terre, la transformation des marécages en champs fertiles. La deuxième, l'établissement d'un Etat. Maintenant, il reste la question sociale. Israël est un pays multiculturel. Il est difficile d'y voir une société unie. Notre projet, c'est aussi ça: faire société.»

Rakhel a un profil particulier: très religieuse, elle a grandi dans une «implantation» de Samarie, Har Bracha, sur le mont Grizim, à quelques kilomètres de Naplouse. Voilà comment elle définit sa communauté:

«Un tout petit endroit où les gens partagent tous la même idéologie, un monde assez renfermé sur lui-même. Israël, c'est aussi ça: des mondes qui s'ignorent. On grandit éloigné les uns des autres, on ne va pas dans les mêmes écoles. Le service militaire nous unifie pour un temps, mais après, chacun reprend sa route de son côté, et vous pouvez mourir sans jamais vous être vraiment confronté à l'autre. Il y a un vrai fossé entre les gens des implantations de Judée-Samarie [ou Cisjordanie, Territoires palestiniens, occupés, disputés, selon les goûts, NDLR] et les gens du centre du pays. Nous ne nous connaissons pas, et nous nous regardons avec des stéréotypes en tête: la conséquence c'est la suspicion, la peur, la diabolisation, et parfois la haine.»

Rakhel est venue à Ashalim pour rompre avec ces usages. Pendant trois mois, à l'été 2010, elle a participé à une grande randonnée dans tout Israël, un programme du nom de «Shvil Israël», et a pris ainsi goût à la coexistence avec «des gens différents, qui ne pensent pas comme moi, et ne viennent pas du même milieu que moi».

Vivre la différence

Elle se rend alors compte qu'elle veut vivre avec ces «gens différents», mais hors du centre d'Israël, dans une de ces zones périphériques où tout reste à faire. Elle a postulé pour devenir membre d'Ayalim avant même de s'inscrire officiellement en histoire à l'université de Beer-Sheva.

Au sein de l'association, elle s'occupe d'un centre pour la jeunesse, «Gamal» –le chameau– situé dans le quartier défavorisé de Vav, à Beer-Sheva: aides aux devoirs, yoga, cours de premiers secours, excursions dans la nature, etc.

«Nous nous occupons d'enfants qui ne connaissent rien d'autre que leur quartier, où ils traînent devant la télévision ou sur les bancs en bas des immeubles. Au cours d'une excursion, une petite fille m'a dit : “C'est la première fois que je suis dans la nature.” Les enfant sont plus heureux grâce à nous. Nous leur apportons des choses que la vie ne leur a pas données. Le bénévolat, l'idée d'être utile aux autres nous rend meilleurs.»

La vie à Ashalim, pour Rakhel, n'est pas toujours simple:

«Je me sens un peu à part ici, comme je me sens à part chez moi depuis que je vis ici. Chez moi, à Har Bracha, on ne comprend pas très bien que je sois venue vivre à Ashalim, avec des gens qui ne partagent pas mes idées. Ici, on me juge un peu “bizarre”, parce que je ne partage pas les idées de la majorité des gens.»

Et effectivement, lorsqu'on demande aux autres habitants d'Ashalim ce qu'ils pensent de Rakhel –qui respecte toutes les règles religieuses, de la cashrout au shabbat, ne s'habille qu'en robe, refuse tout contact physique–, le terme de «bizarre» revient souvent.

«Au début, j'ai pensé partir. Je suis restée, malgré les difficultés, dont la principale est que je me retrouve coincée entre deux mondes. A cause de ça, j'ai d'une certaine façon du mal à définir mon identité. Ce sont peut-être aussi ces difficultés qui, paradoxalement, me donnent envie de rester. Ici, j'apprends à accepter les idées des autres. Je sors du confort des stéréotypes. Et c'est justement en apprenant à nous connaître les uns les autres, en travaillant et en vivant ensemble au jour le jour, que les choses s'améliorent. Nous voyons qui sont les personnes sous les étiquettes. Et alors, nous pouvons commencer à discuter de nos différences politiques et religieuses –les deux grands débats en Israël. Il n'y a plus la suspicion, la peur, la haine. On peut dialoguer de façon apaisée.»

«On leur avait promis Jérusalem...»

Il y a aussi dans ce projet des connotations politiques, et plus largement l'entreprise d'une génération.

Lex:

«Quelque chose du sionisme s'était arrêté, et nous reprenons ce fil. C'est positif, mais ça va au-delà de la politique des partis. En Israël, les choses sont ainsi: la droite vit dans les années 1980, et ne pense qu'à la sécurité; la gauche vit dans les années 1990 et ne pense qu'aux compromis nécessaires pour faire la paix. Entre temps, il y a eu les années 2000! Et avec elle, une nouvelle génération d'Israéliens et de Juifs de la diaspora qui veut faire des choses positives pour Israël.»

A propos du conflit israélo-palestinien, qu'on ne perçoit pas vraiment à Ashalim, «la paix est loin», pense Lex.

«C'est très long, et très compliqué. On est à une trentaine de kilomètres de Gaza. L'an dernier, entre août et octobre, les Qassam [roquettes du Hamas] tombaient tous les jours à Beer-Sheva. C'est un peu angoissant, bien sûr, et nous sommes entourés par des bases militaires, dont une pour la défense anti-missiles, et une pour les artilleurs. Bon, en fait, à force d'entendre les canons chaque soir, on n'y fait même plus attention.»

Le Neguev est un territoire largement militarisé, moins au sol d'ailleurs que dans le ciel: il n'existe qu'un mince corridor pour les avions civils qui font la liaison Tel-Aviv-Eilat; tout le reste est réservé aux pilotes de Tsahal.

«Mais ici, on sent paradoxalement moins la tension qu'à Tel-Aviv ou qu'à Jérusalem.»

Pour Eyran, le principal obstacle à la paix est «la fierté: fierté des Israéliens, fierté des Palestiniens. La fierté empêche la reconnaissance mutuelle, la bonne entente, et même le divorce entre les deux peuples».

Lex et Eyran s'entendent pour dire que le projet Ayalim participe d'une autre politique, celle du développement du pays à l'intérieur de frontières appelées, selon toute vraisemblance, à être définitives.

La coopération avec les bédouins est aussi un aspect positif du projet d'Ayalim: les tribus bédouines ont longtemps été les grandes oubliées d'un pouvoir central pour lequel, contrairement aux druzes par exemple, elles n'éprouvent pas de réel sentiment d'attachement, et avec lesquelles les relations sont toujours un peu méfiantes.

Mais progressivement, à travers des projets comme Khamama, cet état de fait évolue vers une coexistence plus apaisée.

La décharge d'Israël

Eyran et les principaux managers de l'association à Kfar Adiel prévoient d'organiser une excursion à bicyclette dans le désert, avec les enfants juifs du kibboutz (privatisé) de Machabé Sadé et les enfants bédouins de Bir Hadadj. L'été dernier, il y avait déjà eu une sortie collective à la piscine de Machabé Sadé –une première pour les enfants bédouins.

Et le développement économique du Neguev est aussi une manière de revenir sur une histoire régionale compliquée. Pendant plus de quarante ans, et malgré les proclamations des autorités, le Neguev a été globalement considéré comme la décharge d'Israël.

Les gouvernements successifs y ont installé des usines de produits chimiques hautement toxiques, comme Ramat-Khobav, près de Beer-Sheva. Ils y ont aussi construit des «villes de développement» comme Ofakim, Yeroukham, Dimona (et la centrale nucléaire), sans se soucier de l'esthétique ou des infrastructures, pour abriter les centaines de milliers de juifs orientaux expulsés des pays arabes de 1948 à la fin des années 1950.

L'objectif était alors de répartir la population sur l'ensemble du territoire, et d'éviter le surpeuplement de la région centrale. Il fallait aussi donner un toit à ces populations le plus vite possible, et sans trop dépenser. Les habitants, eux, en ont plutôt tiré un sentiment d'exclusion.

Eyran:

«On leur avait promis Jérusalem. Ils ont reçu Dimona. Pas étonnant qu'ils se soient sentis trahis.»

«Tout accomplir à partir de rien»

Mais aujourd'hui, tout en douceur, et malgré les nombreux obstacles toujours en place, le Neguev revit.

En quarante-trois d'existence, l'université de Beer-Sheva, où étudient presque tous les jeunes membres d'Ayalim vivant à Ashalim, est devenue l'un des principaux pôles d'attraction de la région.

Un immeuble de Beer-Sheva, remontant aux années 1950, aujourd'hui occupé par les étudiants de l'université Ben-Gourion © Raphaël Czarny

Du coup, les loyers explosent, alors même que les immeubles occupés par les étudiants sont justement ceux construits à la va-vite pour accueillir, dans les années 1950, les nouveaux immigrants. Le prix du mètre carré à la location se rapproche dangereusement de celui de Tel-Aviv. Or la flambée de l'immobilier est l'une des causes de la protestation sociale de l'été 2011 –la «révolte des tentes».

Cette inflation est aussi l'une des raisons qui poussent certains étudiants à venir habiter à Ashalim. Ici, le loyer est fixe, que le logement soit un mobil-home ou une maison en dur: 1.000 shqalim par mois pour un célibataire, 600 shqalim pour un couple. Une carte annuelle de transport routier est offerte à tous les membres, et le village est relié à Beer-Sheva par une ligne d'autobus.

Le soir, un autocar est même réservé exclusivement aux étudiants de Kfar Adiel, et fait la liaison directe entre l'Université de Beer-Sheva et le village. Sans parler des règles tacites du partage: à Kfar Adiel, il est fréquent de faire le tour des maisons pour aller d'un repas à l'autre.

Des loyers fixes

Le projet à long terme de l'association Ayalim est d'accentuer le développement des régions périphériques, en multipliant les implantations communautaires.

Pour Lex, «des liens se créent entre les membres de l'association: on vit ensemble, et on fait des choses ensemble. La dynamique de groupe est très importante, tant au plan social qu'individuel: on est heureux ici. Et on a envie de continuer à vivre ensemble après les études, après avoir quitté l'association.»

Depuis huit ans, 85% des membres d'Ayalim ont continué de s'engager hors de la structure, en fondant de nouvelles communautés, ou en renforçant des implantations déjà existantes. Certains y ont fondé des familles.

Eyran et Lex, avec d'autres camarades d'Ashalim pensent partir renforcer un village au nord-ouest d'Arad, Amassa. Amassa est situé sur la dernière colline des monts de Judée, à l'intersection avec le désert de Judée et le désert du Neguev.

Ce village peuplé par quinze familles, dont quelques juifs messianiques, est particulièrement faible au plan social et économique. Ses habitants se montrent très désireux de voir arriver ces jeunes pionniers.

Ben-Gourion disait:

«Le Neguev offre la plus grande des opportunités: celle de tout accomplir à partir de rien.»

Les habitants d'Ashalim recherchent des fonds pour obtenir un service de transport gratuit entre Amassa et Jérusalem, au moins pour un an. A quelques kilomètres d'Ashalim, quelques caravanes et le drapeau d'Israël marquent l’éclosion d'un autre village; les implantations en hébreu, sont très symboliquement nommés «gar'in»: la graine.

Raphaël Czarny

Raphaël Czarny
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