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L'introuvable «vote Sarkozy honteux»

Une électrice vote au second tour des régionales 2010 à Arles (Bouches-du-Rhône). REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Une électrice vote au second tour des régionales 2010 à Arles (Bouches-du-Rhône). REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

L'hypothèse selon laquelle le candidat UMP serait sous-estimé car des électeurs n'oseraient pas avouer leur vote pour lui est invérifiable, mais constitue un argument de campagne.

Dans un article publié le 6 mars, Le Monde évoquait l'hypothèse, au sein de l'équipe de campagne de Nicolas Sarkozy, d'un «sarkozysme honteux», l'idée «que le secret de l'isoloir permettra à la France silencieuse [...] d'exclure l'issue humiliante» d'un 21 avril à l'envers, voire de le replacer en première position en vue du second tour. Traduction: dans les sondages actuels, certaines personnes interrogées n'oseraient pas annoncer leur intention de voter pour le président sortant, donné entre 23% et 28% au premier tour et 41% et 44% au second par les enquêtes publiées depuis la début mars.

L'hypothèse avait auparavant été évoquée, en janvier, sur France Inter par la journaliste du Point Anna Cabana et par, déjà, Le Monde:

«Le secrétaire national chargé des études d'opinion à l'UMP, Guillaume Peltier, a longtemps soutenu l'idée que le jugement des médias est si rude pour Nicolas Sarkozy qu'une petite partie des électeurs peut hésiter à avouer son choix en sa faveur, minorant ainsi les intentions de vote de "deux ou trois points" dans les sondages.»

Ce genre d’hypothèse n’a rien de nouveau: au Royaume-Uni, on parlait par exemple du «Shy Tory Factor» («le facteur du conservatisme timide») pour expliquer le fait que, lors des législatives de 1992, les travaillistes aient été donnés longtemps au coude-à-coude voire devant les conservateurs mais avaient largement perdu. En 2006, l'hypothèse avait aussi été évoquée pour expliquer la minceur de la victoire de Romano Prodi face à Silvio Berlusconi en Italie, contrairement à ce que disaient les sondages.

Des échantillons qui penchent à gauche

Les sondeurs disposent normalement d’une méthode pour corriger ce biais: le «redressement» des intentions de vote brutes. Quand ils interrogent un sondé, ils lui demandent pour qui il a voté lors de la dernière élection comparable (en l’occurrence la présidentielle de 2007) et s’en servent pour corriger les intentions de vote: si l’échantillon supposément représentatif compte deux fois moins d’électeurs FN de 2007 que dans la réalité, on supposera que le vote FN de 2012 est lui aussi sous-estimé… [1]

«Dans toutes les enquêtes d’opinion, il y a toujours plus de gens de gauche qui répondent que de gens de droite», explique ainsi Adélaïde Zulfikarpasic, directrice du département opinion de l’institut LH2. Les votes en faveur des partis modérés et de gouvernement sont également plus représentés que les autres.

Mais, comme pour les intentions de vote, les chiffres fluctuent entre les instituts. Chez CSA, le directeur d’études Yves-Marie Cann explique que, dans les dernières enquêtes, environ 35% des sondés expliquent avoir voté pour Sarkozy au premier tour en 2007, pour un vrai score de 31%, et 30% Ségolène Royal, pour un vrai score de 26%. «Je doute que le vote Nicolas Sarkozy ne soit plus un vote assumé, sinon les gens seraient moins nombreux à déclarer avoir voté pour lui en 2007», explique-t-il.

A l’Ifop, on constatait des chiffres comparables après la présidentielle, mais les dernières reconstitutions de vote situent le vote Royal 1 à 1,5 point au-dessus de la réalité et le vote Sarkozy tendant à revenir à son niveau réel, après une période de légère sous-déclaration que l’institut attribue à l’incertitude précédant l’officialisation de sa candidature.

«Pas de vote honteux, mais un réflexe»

Mais ces chiffres ne sont de toute façon pas d’une grande utilité dans la recherche d’un «vote Sarkozy honteux». En effet, soit les sondés dissimulent leur intention de voter Sarkozy en 2012 et leur vote Sarkozy en 2007, et dans ce cas les instituts doivent normalement pouvoir corriger ce biais par le redressement, comme le note le professeur de sciences politiques Alain Garrigou dans une note très critique publiée sur son blog.

Soit ils dissimulent leur vote Sarkozy de 2012 mais pas celui de 2007: dans ce cas, on peut effectivement parler d’un phénomène de vote honteux, mais qu’il ne sera possible d’identifier qu’au vu des chiffres du premier tour —et sans pouvoir séparer ce qui ressortira de ce mécanisme et ce qui ressortira de l’effet fin de campagne.

Aucun des sondeurs que nous avons interrogés n’adhère à cette hypothèse qui mettrait en doute la fiabilité de leurs estimations: les instituts préfèrent parler d’un phénomène de déception, qui fait qu’une partie du socle électoral de 2007 s’abstient ou se reporte sur un autre candidat.

Du côté de l’équipe de Nicolas Sarkozy, on dément aussi cette hypothèse, et Guillaume Peltier se montre surpris qu’on lui en attribue la paternité:

«Nathalie [Kosciusko-Morizet] m’a posé la question lors d’une réunion de la cellule riposte, et j’ai répondu que ça n’existait pas. Ou que si ça existe, on ne le saura que le jour du scrutin. En revanche, j’ai dit qu’il n’était pas impossible que les caricatures, les attaques dirigées contre le candidat amènent à un survote en dernière ligne droite pour Nicolas Sarkozy.»

«Il n’y a pas de vote honteux, mais il peut exister un réflexe, chez les catégories moyennes et populaires, les plus éloignées du vote, lassées ou agacées de la volonté d’une partie des commentateurs de leur voler leur scrutin, de voter pour Nicolas Sarkozy», poursuit-il en citant en exemple les défaites d’Edouard Balladur et de Lionel Jospin en 1995 et 2002, ou la victoire du «non» en 2005 alors que, jusqu'à deux mois et demi avant le scrutin, le «oui» était donné largement vainqueur.

Un argument de campagne

Plus qu’une réalité statistique, le vote honteux serait donc le pendant de la «majorité silencieuse» invoquée par Nicolas Sarkozy ou de la diabolisation dont ses partisans le disent victime (comme le FN auparavant, dont le vote est aujourd'hui moins «honteux» qu'avant): un argument de campagne, de maintien de la mobilisation. «Pour changer le réel, il faut l’annoncer», tranchait dans sa note Alain Garrigou.

«Ce qui est surtout intéressant est de voir comment le candidat utilise ce concept, avec l’idée de majorité silencieuse. Vous allez bientôt avoir l’expression “faire mentir les sondages”, qui arrive quand les candidats sont en difficulté en fin de campagne», prédit Frédéric Micheau, directeur adjoint de l’Ifop. A Villepinte, le 11 mars, le secrétaire général de l'UMP Jean-François Copé a d'ailleurs dénoncé «l'intoxication des sondages [qui] tourne à plein régime» et s'est dit convaincu que Nicolas Sarkozy «sera réélu par cette immense majorité silencieuse» qui «va faire mentir les prévisions du petit monde parisien». 

Guillaume Peltier parle lui, à propos du chef de l'Etat, de «statut avantageux du challenger». Une nouvelle version du «réflexe de l’isoloir»? Cette hypothèse avait été utilisée, avant les législatives de 1978 et la présidentielle de 1981, par Bernard Rideau, le spécialiste des sondages de Valéry Giscard d’Estaing, qui affirmait «Plus les sondages seront mauvais, plus nous aurons de chances de gagner», en estimant que la peur d’une victoire probable de la gauche mobiliserait l’électorat de droite. Elle s'était vérifiée la première fois, mais pas la seconde.

Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier

[1] Cette méthode dite du «souvenir de vote» est souvent affinée avec d'autres questions portant sur les opinions du sondés sur divers partis politiques ou sujets de société. Revenir à l'article

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