Monde

Sarkozy, le prétentieux du Proche-Orient

Kristell Bernaud, mis à jour le 08.03.2012 à 12 h 47

Le chef de l'Etat a affirmé que s’il était réélu, il lancerait une initiative de paix au Proche-Orient pour sceller la paix, cette année, entre Israéliens et Palestiniens. Est-il capable de résoudre l’un des dossiers les plus épineux de la planète?

Nicolas Sarkozy et le président de l'Autorité palestinienne, à l'Elysée, en 2008. REUTERS/Vincent Kessle

Nicolas Sarkozy et le président de l'Autorité palestinienne, à l'Elysée, en 2008. REUTERS/Vincent Kessle

L'année 2012 sera l’année de la paix au Proche-Orient. Cette ambition pour le moins audacieuse émane du Président français. Nicolas Sarkozy a promis, le 6 mars sur France 2, que s’il était réélu, il mettrait en place une initiative de la «France» et de «toute l’Europe» pour la paix. Preuve de sa détermination, il a assuré qu’il prendrait dès sa réélection la direction d’Israël et des territoires palestiniens.  

Le Président condamne l'échec du Quartet (les Etats-Unis, l'Union européenne, la Russie et les Nations unies) qui avait comme objectif la création à l'horizon 2005 d'un Etat palestinien, et dénonce «la paralysie inacceptable du processus de paix» entre Israéliens et Palestiniens.

Pour Nicolas Sarkozy, l’Europe n’est plus volontaire et les élections américaines en novembre prochain empêchent son homologue américain, Barack Obama, de prendre quelques initiatives sur le dossier du Proche-Orient. Le candidat UMP plaide donc pour un «changement de méthode, (…) une relance rapide, crédible de la négociation, avec un calendrier précis, un mécanisme de suivi».

A travers la France, Nicolas Sarkozy rêve de voir le «Vieux continent» se réveiller et se hisser de manière incontournable sur l’échiquier international.

Preuve d’une affolante naïveté sur le sujet, expression arrogante d’un Président hyperactif sur tous les fronts, abus de paroles en pleine campagne présidentielle, ou énième tentative de la dernière chance? Peut-il vraiment, fort de son assurance et de son déterminisme, reprendre le dossier en main et réussir là où toutes les diplomaties américaines ont jusque-là échoué?

L’ami d’Israël

«J’ai la réputation d’être un ami d’Israël», déclare-t-il en 2007. Certes, en Israël, son élection à la présidence suscite beaucoup d’espoir. Plus de 90% des Israéliens d’origine française votent pour lui. Son langage et son attitude tranchent avec celui de ses prédécesseurs: un style tactile, extraverti, chaleureux, amical, direct et franc, qui sied bien avec la manière d’être des Israéliens.

Dès son arrivée à l’Elysée, l’ambiance et le ton des relations franco-israéliennes s’améliorent. Il invite à Paris le Président israélien Shimon Peres en mars 2008 et choisit Israël comme invité d’honneur du Salon du livre 2008. En juin de la même année, sa visite officielle à Jérusalem est relatée par la presse française et israélienne comme un véritable «Sarko show».

On est loin de la visite mouvementée de Jacques Chirac, dans la vieille ville de Jérusalem, en 1996. Et pour la première fois depuis 1982, un président français s’exprime devant le Parlement israélien. Si Nicolas Sarkozy a rappelé son amitié profonde et sa préoccupation pour la sécurité d’Israël, il n’a pas oublié d’aborder tous les sujets qui fâchent: l'arrêt de la colonisation, la nécessité de créer un Etat palestinien, Jérusalem capitale des deux États (en contradiction ouverte avec la conception israélienne: «Jérusalem capitale unifiée et éternelle de l’Etat d’Israël »), retour aux frontières de 1967 avec possibilité d'échanges de territoires, règlement du dossier des réfugiés palestiniens sans mise en cause du caractère juif d'Israël.

«Un discours différent sur la forme, mais pas sur le fond», analyse Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l’université de Tel Aviv. Le président français en est resté aux principes de la politique moyen orientale de la France, sans calendrier ni dates précises pour relancer le processus de paix.

Echecs et engagements de Sarkozy

Nicolas Sarkozy n'a jamais caché sa volonté de jouer un rôle majeur dans le conflit israélo-palestinien. En 2008, il lance en grande pompe l’Union pour la Méditerranée, un partenariat liant l’Europe aux pays de la Méditerranée. L’UPM a pour ambition de promouvoir l’intégration économique des pays du bassin méditerranéen et les accords de coopération dans des domaines tels que l'environnement ou l'énergie, notamment pour influer sur le processus de paix au Proche-Orient.

Cette organisation s'est finalement heurtée à de nombreux obstacles. Le projet est un échec notoire. «Nicolas Sarkozy a commis plusieurs erreurs de lecture, constate Emmanuel Navon. Il a cru notamment que les projets économiques pouvaient contribuer à un rapprochement politique au Proche-Orient, mais les divergences israélo-palestiniennes sont bien plus profondes que ça pour être effacées par des projets économiques.»

En 2010, Nicolas Sarkozy se veut toujours ambitieux. Alors que les relations entre Israël et la Turquie se détériorent, le chef de l’Etat français imagine pouvoir damer le pion à Ankara, comme négociateur entre Israël et la Syrie. Il nomme Jean-Claude Cousseran, ancien ambassadeur à Damas, à Ankara et au Caire, envoyé spécial du président. Ce dernier est chargé de réunir les conditions nécessaires à la reprise des négociations indirectes en Israël et Damas, interrompues depuis l’opération Plomb durci à Gaza à l’hiver 2008-2009. Nouvelle initiative qui échoue.

En septembre dernier, les Palestiniens présentent leur demande d’adhésion aux Nations unies, comme membre à part entière. Face à la menace de veto brandi par Washington et à une Europe divisée sur cette question, Nicolas Sarkozy envisage un compromis: un statut d'Etat observateur pour la Palestine aux Nations unies. Il suggère alors «un changement de méthode» pour parvenir à la paix au Proche-Orient.

Il propose une feuille de route, à travers un calendrier serré de négociations: un mois pour reprendre les discussions, six mois pour se mettre d'accord sur les frontières et sur la sécurité, enfin, un an pour parvenir à un accord définitif. Il ambitionne aussi d’accueillir une Conférence des donateurs à l'automne dernier, en vue de la construction d’un Etat palestinien.

Six mois plus tard, on est loin des déclarations tonitruantes de Nicolas Sarkozy. La conférence des donateurs n’a jamais vu le jour, les Palestiniens n’ont toujours aucun statut à l’Assemblée nationale des Nations unies et les dernières discussions entre négociateurs israéliens et palestiniens ont échoué en Jordanie, en janvier dernier.

Le 31 octobre 2011, le vote favorable de la France en faveur de l’adhésion de la Palestine à l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’Education, les Sciences et la Culture) surprend la communauté internationale et irrite les Israéliens. D’autant que la France est le seul pays occidental membre du Conseil de sécurité  à avoir voté «oui».

L’Europe apparaît ainsi plus que jamais divisée

Son engagement personnel et son soutien actif à la libération du soldat franco-israélien Gilad Shalit, libéré le 18 octobre 2011, lui a valu la reconnaissance d’Israël. Mais en Cisjordanie et à Gaza, il s’attire une salve de critiques, notamment par la presse palestinienne. «Gilad Shalit était perçu par les Palestiniens comme un soldat qui a été capturé sur un champ de bataille», explique Amjad Shihab, professeur de science politique à l’Université Al-Quds. Le Franco-Palestinien Salah Hamouri, emprisonné sept ans, n'aurait pas eu les mêmes faveurs, accusait-on. 

Alors qu’après la Seconde Intifada, la France a vu son rôle de médiatrice au Proche-Orient s’affaiblir, la politique moyen-orientale de Nicolas Sarkozy n’est pas très différente de celle de ses prédécesseurs. Elle s’inscrit dans cette vision gaulliste, qui confère à la France, une place importante et un rôle particulier dans le monde.

Nicolas Sarkozy a par ailleurs poursuivi la politique traditionnelle du Quai d’Orsay en resserrant les liens économiques et politiques de Paris avec un certain nombre de capitales arabes. Paris a aussi déroulé le tapis rouge à des chefs d’Etat arabes, hostiles à l’Etat hébreu, comme l’ex-dirigeant libyen Mouammar Kadhafi en décembre 2007 et le président syrien Bachar al-Assad, trois ans plus tard.  

Mais aux yeux des Palestiniens, «Nicolas Sarkozy apparaît plutôt pro-israélien, estime Amjad Shihab. J’entends beaucoup de critiques à son encontre parmi les intellectuels palestiniens. Pendant ces cinq dernières années, Nicolas Sarkozy n’a rien fait de concret, ni exercé aucune pression sur Israël. La France promeut deux Etats pour deux peuples, mais que fait-elle pour ça? La position de la France est ambiguë et peu claire. Nicolas Sarkozy a perdu beaucoup de crédibilité sur la scène palestinienne, mais aussi internationale».

Légitimité perdue

Le Président français fait preuve d’entêtement et d’aveuglement disent certains commentateurs israéliens, d’hypocrisie affirment d’autres. L’aparté entre Nicolas Sarkozy et Barack Obama, lors du G20, à Cannes, a fait beaucoup parler. Le 3 novembre 2011, le Préident français s’emporte contre Benjamin Netanyahou, lors d’une conversation privée avec son homologue américain. Il ne peut s’empêcher de laisser éclater son agacement contre le Premier ministre israélien et lance «Je ne peux plus le voir, c'est un menteur». Réponse de Barack Obama: «Tu en as marre de lui, mais moi, je dois traiter avec lui tous les jours!»

Pourtant Nicolas Sarkozy et Benjamin Netanyahou sont amis de longue date. «Mais Sarkozy a repris la ligne politique du Quai d’Orsay, commente Emmanuel Navon. Il sous-entend que s’il avait comme partenaire un gouvernement israélien de gauche, la paix existerait. Il est tiraillé entre sa sympathie pour Netanyahu et la ligne politique moyen-orientale du Quai d’Orsay.»

En Israël, la presse se moque de ce soi-disant partenaire français et les Israéliens se confortent dans l’idée que l’engagement des Occidentaux envers le processus de paix israélo-palestinien n’est qu’une mascarade. «L’Europe n’a jamais eu un rôle constructif, dénonce Emmanuel Navon. Elle a presque condamnée les accords d’Oslo et donne des millions d’euros à l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, un dossier majeur dans la résolution de ce conflit. Or pour Israël, l’UNRWA est un obstacle à la paix. L’Europe n’est plus un interlocuteur fiable, elle s’est disqualifiée aux yeux de l’Etat hébreu.»

Côté palestinien, l’objet des critiques diffère, mais le son de cloche est le même. «L’Europe est impuissante à faire pression sur Israël, regrette Amjad Shihab. La colonisation et la judaïsation de Jérusalem se poursuivent et le rêve d’un Etat palestinien part en fumée. La cause palestinienne et Israël sont instrumentalisés et sont simplement devenus un moyen de s’attirer les voix d’un camp ou de l’autre.»

A la tribune des Nations unies, en septembre 2011, Nicolas Sarkozy avait pourtant insisté:

«Le processus de paix israélo-palestinien, après tant d'échecs, ne peut pas se passer de l'Europe.»

Il n’est pas certain que les deux parties concernées partagent son point de vue. «Lui-même n’a pas réussi pendant les cinq années de son mandat, affirme Emmanuel Navon. Sa méthode a échoué et il propose soi-disant une autre méthode qui en réalité est la même. Alors pourquoi réussirait-il là où il a échoué?»

Kristell Bernaud

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