France

Derrière la polémique sur le halal, la question de la souffrance animale

Jean-Yves Nau, mis à jour le 08.03.2012 à 17 h 58

L'information des consommateurs et la sécurité alimentaire ne sont pas les seules dimensions de la polémique qui vient d'être lancée pour des raisons électoralistes.

Des graffitis sur une pub pour de la viande halal à Lyon, en 2010. REUTERS/Robert Pratta.

Des graffitis sur une pub pour de la viande halal à Lyon, en 2010. REUTERS/Robert Pratta.

Egorger ou étourdir la bête? La sacrifier comme jadis ou l’anesthésier comme on peut aujourd’hui le faire? Point n’est besoin d’être un fin politique pour percevoir les motivations récurrentes et profondément xénophobes de nombre de ceux qui ont lancé (ou qui nourrissent) la polémique sur les modes d’abattage des animaux destinés à la consommation humaine.

Les différentes déclarations sur ce thème ont rapidement suscité une grande émotion, et des propos généralement unanimes, dans les différentes communautés religieuses, ainsi que chez plusieurs figures de la majorité et de l'opposition, de Jean-Luc Mélenchon à François Hollande, qui a affirmé que sur un tel sujet le «seul débat» devait être celui de la «sécurité alimentaire».

Le seul, vraiment? Rien n’est moins sûr. Au-delà de sa dimension politique et identitaire, cette polémique apparaît alors bel et bien comme un symptôme éclairant de l’évolution récente et rapide du statut de l’animal dans les sociétés occidentales. N'est pas sans emprunter au refus multiforme de la souffrance et à l’une de ses déclinaisons inversées: la promotion du bien-être animal, concept officiellement défendu au sein de l’Organisation mondiale de la santé animale, ainsi que par l’Agence européenne de sécurité alimentaire.

Embarras à l'Anaes

En novembre 2011, le ministère français de l'Agriculture a saisi discrètement l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses). Objectif: conduire une expertise sur les méthodes d'abattage des animaux, dont les résultats devaient être publiés «courant 2012». «Il y a assez peu de données sur les risques différenciés selon qu'il y ait anesthésie ou pas, mais il y a une expertise collective en cours», confiait alors à l'AFP Gérard Lasfargues, directeur général adjoint de l'Anses, qui rappelait que les animaux d’élevage sont actuellement abattus selon diverses méthodes officielles parmi lesquelles l’asphyxie, l’électrocution ou la décérébration au moyen du matador.

Pour lui, les principales questions qui s’imposent aujourd’hui portent sur la durée de la mise à mort et, paradoxalement, le caractère plus ou moins douloureux pour l’animal des techniques d'anesthésie utilisées. Plus que la sécurité sanitaire des aliments carnés destinés à l’homme, c’est donc bien la prise en compte de la souffrance animale (et son atténuation) qui préoccupait alors le ministère de l’Agriculture de Bruno Le Maire.

Toujours en novembre, Gilles Salvat, directeur de la santé animale et du bien-être des animaux, annonçait qu’un groupe de travail «sur le bien-être des animaux destinés à la consommation» allait être prochainement formé. Aucune donnée sur le degré d’évolution de ce travail n’est plus aujourd’hui disponible auprès de l’Anaes, où l’on ne cache pas un certain embarras à l’évocation de ce sujet.

«Epargner toute souffrance évitable»

L’administration vétérinaire et la principale agence sanitaire concernée sont dans une situation délicate. En France, les pratiques de l’abattage doivent officiellement répondre aux dispositions d’une Convention européenne sur la protection des animaux d'abattage, qui dispose notamment que «les procédés d'étourdissements autorisés doivent plonger l'animal dans un état d'inconscience où il est maintenu jusqu'à l'abattage, lui épargnant en tout état de cause toute souffrance évitable». Ne pas (faire) souffrir, autant que faire se peut.

Une directive européenne de 1993 prévoit en outre que «les solipèdes, les ruminants, les porcs, les lapins et les volailles introduits dans les abattoirs aux fins d'abattage doivent être étourdis avant abattage ou mis à mort instantanément». Toute douleur ou souffrance évitable doit ainsi leur être épargnée,  l'inverse étant perçu  comme un acte de cruauté condamnable. Des possibilités de dérogation préalables sont toutefois été prévues, pour des raisons d’urgence, de police sanitaire ou de rites religieux.

Pour «limiter la production de viande provenant d’animaux abattus sans étourdissement aux strictes nécessités prévues par la réglementation européenne», le médecin et sénateur Union centriste des Yvelines Nicolas About avait déposé en septembre 2010 une proposition de loi. Il rappelait alors qu’en 2004, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait émis un avis pour la Commission européenne selon lequel «en raison des graves problèmes de bien-être animal liés à l'abattage sans étourdissement, un étourdissement doit toujours être réalisé avant l'égorgement». Les experts de l’EFSA estimaient que le risque était élevé, en l'absence d'étourdissement, que les animaux ressentent une douleur extrême au moment de l'égorgement et durant le moment où ils demeuraient conscients et la gorge tranchée.

Nicolas About, citant l’EFSA, précisait dans son exposé des motifs qu’en l'absence d'étourdissement, le temps entre la section des principaux vaisseaux sanguins et l'insensibilité (compte tenu de ce que l’on peut savoir du fonctionnement du système nerveux et de la réaction cérébrale) pouvait «atteindre 20 secondes chez le mouton, 25 secondes chez le porc, 2 minutes chez les bovins, 2 minutes et demie ou davantage chez les poulets et parfois jusqu'à 15 minutes, voire davantage, chez les poissons». «L'abattage sans étourdissement de l'animal doit donc demeurer une exception», affirmait-il, en réclamant que les autorisations soient encadrées «strictement».

«Les bêtes ne souffrent pas moins»

Le débat s'est également transporté sur le terrain judiciaire. En novembre 2011, l’association «Oeuvre d'assistance aux bêtes d'abattoir» a porté plainte pour publicité mensongère contre la société de viande halal «Supermarché des Vosges», qui affirmait par voie publicitaire que ce type d'abattage était à la fois «plus sain» et «plus respectueux envers l'animal» et que la viande qui en était issue était «plus hygiénique», contenant moins de bactéries. L'avocat de l'association expliquait alors que «les dernières études commandées par le ministre de la Santé démontrent en effet que les bénéfices supposés de la viande halal en terme d'hygiène ou de santé sont faux: les bêtes ne souffrent pas moins».

Le 22 février dernier, une nouvelle proposition de loi a été déposée, cette fois par la députée UMP du Nord Françoise Hostalier: elle visait au respect de la réglementation européenne pour la production de viande provenant d’animaux abattus sans étourdissement, et prévoyait notamment des poursuites pour «actes de cruauté envers les animaux» pour les abattages effectués en dehors de quotas précisément définis. Ce texte a été retiré dès le 1er mars sous la pression de responsables de la majorité UMP peu soucieux de nourrir un peu plus la polémique sur ce thème, et ce d’autant qu’un décret du ministère de l'Agriculture sur l’encadrement de l'abattage rituel entrera en vigueur à partir du 1er juillet prochain.

Interrogée par Slate.fr, la Direction générale de l’alimentation du ministère de l’Agriculture précise que la réglementation imposera alors que toute mise à mort par égorgement d’un animal conscient réponde bien à une commande commerciale et qu'elle ne soit pas utilisés pour de simples raisons économiques en vue de réduire les coûts en évitant de passer d'un système d'abattage à l'autre. Un retour aux règles de l’offre et de la demande en somme, avec étanchéité entre la filière classique et celles de rituels.

Un étiquetage sur les modalités de mise à mort?

Ce texte ne traitera toutefois nullement de l’information du consommateur quant aux modalités de la mise à mort de l’animal dont il consomme les viandes. Souhaitée par Nicolas Sarkozy, cette information (par étiquetage) ne soulève aucune difficulté technique. Chez les bovins et les ovins, elle pourrait sans mal être ajoutée par voie réglementaire aux mentions de traçabilité (sur l’âge, le sexe, la race, la variété, l’éleveur et l’acheteur) en vigueur depuis une décennie après la crise de la vache folle. Il n’en va pas exactement de même avec la question des souffrances comparées des animaux en fonction des méthodes utilisées pour les tuer.

Après les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy, de François Fillon et de Claude Guéant sur ce sujet, Mgr Michel Dubost a déclaré que le gouvernement français «n'a pas à se mêler de ce que font les religions». Certes. Mais est-on encore dans le champ de la laïcité lorsque des pratiques religieuses interfèrent avec ce qui peut être tenu comme étant du ressort de la souffrance infligée aux animaux destinés à la consommation humaine, voire (ce qui reste à démontrer) de la sécurité sanitaire des aliments? Et pourra-t-on bientôt mettre raisonnablement en équations scientifiques ce douloureux sujet, assurer au mieux la sécurité alimentaire et réduire autant que l'on pourra la souffrance inhérente à la fonction des animaux de boucherie?

On peut aussi postuler que la raison n'a pas grand-chose à faire avec cette nouvelle expression identitaire à connotation théologique, touchant aux raisons, pour les servants de deux des trois religions du Livre, de maintenir coûte que coûte dans les espaces alimentaires les pratiques rituelles du sacrifice et du sang versé. Alors, étourdir ou égorger?

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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