Monde

Super Tuesday: encore une sale victoire pour Romney

John Dickerson, mis à jour le 07.03.2012 à 15 h 11

La lutte pour l’investiture républicaine est aujourd’hui une bataille entre les conservateurs pur jus et l’implacable logique des chiffres.

Mitt Romney, à Boston le 6 mars 2012. REUTERS/Jessica Rinaldi

Mitt Romney, à Boston le 6 mars 2012. REUTERS/Jessica Rinaldi

Qui a dit que Mitt Romney manquait d’intérêt? Il est en train de rendre la campagne présidentielle républicaine vraiment passionnante au contraire. À chaque fois qu’il semble sur le point de ramasser ses gains et de reprendre sa place de candidat incontournable du parti, sa campagne se prend un iceberg.

Romney a remporté la primaire dans l’Ohio d’un cheveu, surtout lorsqu’on sait qu’il y a consacré quatre fois plus d’argent que son rival, Rick Santorum. Sa victoire dans la compétition la plus convoitée du Super Tuesday prend des airs de catastrophe évitée de justesse. Alors que Santorum peut se targuer d’avoir défié le sort et s’émerveiller de la distance parcourue. Il a remporté trois des dix états –l’Oklahoma, le Dakota du Nord et le Tennessee– et n’est pas passé loin de gagner le gros lot avec une campagne faite de bouts de ficelle.

La campagne présidentielle républicaine est désormais une lutte entre un mouvement politique d’un côté et de l’arithmétique de l’autre. Santorum bénéficie de l’énergie et du soutien des éléments les plus exubérants du parti –les inconditionnels du Tea Party et les évangéliques pour qui les convictions et les valeurs communes priment sur tout le reste. La sale victoire de Romney dans l’Ohio ne fait que perpétuer les doutes qui planent sur la justesse de son entreprise: n’est-il en tête, de petite victoire en petite victoire, que parce qu’il a un énorme avantage en termes de financement et d’organisation, deux privilèges dont il ne disposera plus face à Barack Obama?

Mais ne nous laissons pas emporter par l’histoire si photogénique de l’outsider sous le feu des projecteurs. Romney a remporté six Etats et un bon paquet de délégués lors du Super Tuesday. Il a l’arithmétique pour lui, et c’est ce qui, au final, décidera du candidat. Il a une avance en nombre de délégués –il en a plus du double de Santorum– qu’il conservera probablement même s’il faut regarder ses trophées à la loupe.

Avant les primaires du Michigan de la semaine dernière, Romney a affirmé qu’il était bien déterminé à ne pas perdre la tête pour gagner les élections. Mais au vu des sondages de sortie des urnes de mardi, il ne doit pas être loin de s’arracher les cheveux. 54% des électeurs ont déclaré que l’économie était le sujet déterminant dans leur choix de candidat, et ils ont voté à 41% pour Romney contre 33% pour Santorum. 42% des électeurs de l’Ohio ont affirmé vouloir un homme capable de battre Barack Obama. C’était la qualité principale qu’ils recherchaient chez un candidat. Dans ce groupe, Romney a gagné avec 52% contre 27%. Les électeurs ont également dit qu’ils préféraient un candidat doté d’une expérience dans les affaires plutôt que dans la politique à 64% contre 27%.

Toutes ces informations devraient laisser croire à une victoire facile de Romney, n’est-ce pas? Eh bien même pas. Les électeurs en veulent plus. Dans l’Ohio, pour l’autre moitié des électeurs, il était important de savoir qui était le vrai conservateur, et sur ce terrain Santorum a écrasé Romney 51% à 13%. Les 21% accordant de l’importance à la moralité ont choisi Santorum avec 40 points d’écart, 60% contre 19% seulement pour Romney.

Les électeurs de l’Ohio ont aussi eu l’impression que Santorum partageait davantage leurs préoccupations que Romney, ce qui est très problématique pour ce dernier dans un Etat-clé très représentatif des tendances générales. Depuis 1964, cet Etat a toujours choisi le candidat qui serait élu président. Le candidat républicain devra battre Obama sur cette importante question économique. Le fait que Romney ne puisse convaincre les membres de son propre parti –particulièrement les cols bleus dont il aura besoin lors des présidentielles— n’est pas bon signe.

Si Romney n’a pu revendiquer un soutien inconditionnel dans l’Ohio, il est aussi difficile de l’affirmer dans les Etats gagnés d’avance. Il remporte l’épreuve en Virginie, où Ron Paul était son seul rival. Dans l’Idaho, les mormons l’ont placé en tête.

Au Massachusetts, il est chez lui, et le Vermont est son voisin. C’est bon en termes d’arithmétique mais pas de dynamique. C’est peut-être pour cela que Romney semblait plus déterminé que ravi mardi soir.

«Demain, nous nous lèverons et recommencerons. Et après-demain nous referons la même chose, a-t-il dit. Et il en sera ainsi, jour après jour, pas à pas, porte à porte, cœur après cœur. Il y aura de bons jours et de mauvais jours, toujours de longues heures, et le temps semblera toujours trop court

La campagne de Romney a dorénavant abordé le thème de prédilection de Mitt Romney: les chiffres. Son équipe affirmera que depuis le Super Tuesday, le gouverneur a une trop grande avance en nombre de délégués pour que ses rivaux puissent le rattraper lors des primaires restant à disputer. Soit dit en passant, c’est aussi l’avis des experts. Aussi bonne qu’ait été la performance de Santorum, il a encore moins de chances que Romney d’étendre son influence au-delà de la base très conservatrice de ses soutiens.

Santorum ne figurera pas sur la liste des candidats des primaires du District of Columbia, et ne dispose pas d’un nombre maximal de délégués susceptibles de le choisir dans l’Illinois. Dans les Etats où le gagnant remporte tous les délégués, comme l’Utah, le Delaware et le New Jersey, Romney bénéficie d’une très forte organisation et l’électorat lui est plus favorable. Même dans des Etats comme le Tennessee et la Géorgie où Romney a perdu, il a réussi à remporter quelques délégués, ce qui rend la tâche de le doubler plus ardue pour ses adversaires.

Santorum va commencer à subir la pression des républicains estimant qu’il devrait jeter l’éponge pour éviter de trop nuire à Romney. La logique de l’arithmétique est implacable; il ne pourra donc qu’affaiblir Romney dans sa course finale contre Obama. Romney souffre déjà des coups infligés dans la bataille des primaires.

Le dernier sondage NBC/Wall Street Journal révèle que l’opinion défavorable à l’égard de Romney est montée à 39%. Les opinions favorables ne sont que de 28%. Plus la bataille s’éternisera, moins Romney disposera de temps pour récolter des fonds et réparer les dégâts provoqués par les primaires.

L’équipe de campagne de Romney a toujours voulu éviter d’être prise en flagrant délit d’affirmation que Romney était incontournable. Aujourd’hui, c’est précisément ce qu’elle fait. C’est une variation sur le thème de la campagne de 2008 d’Obama, lorsque ce dernier essayait de convaincre Hillary Clinton de rentrer son bus de campagne au garage. La principale différence est que Barack Obama remplissait des stades entiers de supporters en délire à l’époque. Mitt Romney n’a pas ce fardeau à porter.

«Ce n’est pas un message très enthousiasmant», a rétorqué Hogan Gidley, porte-parole de Santorum, en évoquant la certitude arithmétique mise en avant par Romney. Les conseillers de Santorum ont affirmé après les résultats serrés que s’il s’était agi d’un tête-à-tête (c’est-à-dire sans Newt Gingrich), Santorum aurait gagné dans l’Ohio et continuerait à remporter les Etats qui n’ont pas encore voté.

Quelle que soit la décision que prendra Gingrich, l’équipe de Santorum affirme qu’il restera dans la course pour servir de voix aux conservateurs qui, selon eux, se méfient encore de Romney. 38% des électeurs ont décrété que Romney n’était pas assez conservateur, soit le plus haut pourcentage de tous les candidats (seuls 17% l’ont dit de Santorum.) 41% des électeurs de l’Ohio ont émis des réserves au sujet du candidat qu’ils soutiennent, parmi lesquels 42% évoquent Romney. Naturellement, Santorum ne peut pas gagner beaucoup d’avance sur ce terrain, 38% de ces électeurs ayant des doutes à son sujet.

Santorum a tenté de présenter de nouvelles raisons de se méfier du candidat Romney lors du Super Tuesday. Il a mis en avant des vidéos récemment découvertes dans lesquelles son rival déclarait soutenir le programme d’assurance santé individuelle obligatoire, qui pour les républicains représente le mal absolu dans le programme de réforme du système de santé d’Obama.

Romney a déclaré n’avoir jamais prôné l’obligation individuelle de souscription au niveau national. Pas une seule fois. Même pas pour se faire une bonne blague tout seul avant d’aller se coucher. Mais ce n’est pas ce que montrent les vidéos. «Il nous faut un candidat capable d’honnêteté envers le peuple américain», clame Santorum.

Le sénateur de Pennsylvanie revendique depuis longtemps que le soutien apporté par Romney au programme d’assurance individuelle obligatoire le décrédibilise sur le terrain de la réforme du système de santé face à Obama. Maintenant, il monte d’un cran dans l’agression: il taxe Romney de malhonnêteté.

Santorum se servira de cet argument jusqu’à la convention d’investiture, expliquent ses conseillers. Ils espèrent que le sénateur pourra remporter suffisamment de primaires pour que Romney n’obtienne pas les 1.144 délégués qui lui sont nécessaires pour être désigné. S’ils arrivent jusqu’à la convention, ils iront se battre jusqu’au bout pour tenter de convaincre les délégués indépendants.

Les prochaines primaires au Kansas, au Mississippi et en Alabama impliquent de nombreux électeurs socialement conservateurs et évangéliques qui ont manifesté une certaine froideur, voire de l’hostilité, à l’égard de Romney. Ce dernier devra traverser une épreuve où les conservateurs purs et durs pourront apparaître plus forts que les membres du parti qui se rallient au caractère mathématiquement incontournable de sa candidature.

Lors du Super Tuesday, Romney a remporté sa deuxième difficile primaire d’affilée, une grande première dans cette campagne en jeu de l’oie, où à chaque fois qu’un candidat sort de la sphère des potentiels gagnants, c’est pour mieux y revenir lors du lancer de dés suivant. Mais les jeux ne sont pas encore faits. Et, malheureusement pour Romney, ce n’est pas non plus la fin des rebondissements.

John Dickerson 

Traduit par Bérengère Viennot

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