Dans l'enfer du goulag chinois

Fengming He, image d’archive. ©CAPRICCI

Fengming He, image d’archive. ©CAPRICCI

Avec «Fengming» et «Le Fossé», le cinéaste Wang Bing rompt l'omerta qui entoure encore le «Grand Bond en avant» et ses millions de morts.

Historique, la sortie des deux films de Wang Bing l’est à double titre, c’est-à-dire aux deux sens du mot. Historique d’abord, tout simplement, parce qu’ils sont une contribution majeure à la connaissance historique, et plus encore à la possibilité que des événements d’une extrême gravité s’inscrivent enfin dans une reconnaissance commune qui jusqu’à présent les ignore.

En 1957, le régime chinois semble s’ouvrir à un souffle démocratique de participation populaire avec ce qu’on appelle les Cent Fleurs. Aussitôt après se produit un terrible retour de bâton. Le «Mouvement anti-droitiers» s’abat non seulement sur ceux qui en ont profité pour s’exprimer, et pour critiquer les travers et blocages du Parti-Etat, mais se transforme en répression de masse.

Des centaines de milliers de Chinois sont déportés dans des camps: un goulag à la chinoise dans le désert de Gobi, où les prisonniers meurent comme des mouches, de froid, d’épuisement et de mauvais traitement. Cette campagne est le point de départ du «Grand Bond en avant» (1958-1960), industrialisation à marche forcée et réquisition des terres qui va déclencher une épouvantable famine, qui tue entre 20 et 30 millions de personnes sous la conduite éclairée du Parti.

Et historiques, les deux films de Wang Bing, Fengming, chronique d’une femme chinoise et Le Fossé, le sont en ce qu’ils rompent un silence de plus d’un demi-siècle. Le goulag chinois de la fin des années 50 est un tabou infiniment plus absolu que les tragédies de la Révolution culturelle, dont les drames ont été condamnés après la mort de Mao par les nouveaux dirigeants, quitte à en rejeter la responsabilité sur la faction vaincue de Lin Biao et de la Bande des quatre.

Bien sûr, il existe des témoignages et des études sur le Mouvement anti-droitiers et le Grand bond an avant, mais sans que ses événements, dont la plus grande famine du XXe siècle, aient intégré le savoir collectif, ni en Chine même, où il est rigoureusement interdit d’en parler publiquement, ni dans le monde. Et jamais le cinéma chinois n’avait pu évoquer cette période.

C’est cette omerta que rompt Wang Bing avec deux réalisations aussi différentes que complémentaires, qui confirment l’importance de ce cinéaste de 44 ans. Avec son premier film, le monumental documentaire A l’ouest des rails (9 heures), on découvrait en 2003 la puissance d’un regard accompagnant le crépuscule d’une immense cité entièrement vouée aux aciéries.

Lyrique et intime, spectaculaire et précis, le film dépassait le seul constat du basculement de la Chine dans une autre ère, phénomène pourtant immense, pour devenir le requiem d’une idée industrielle, où la  figure de l’ouvrier aura acquis une dimension mythologique, qui avait dominé d’abord en Occident la fin du XIXe siècle et tout le XXe siècle.

Sur le plan des représentations, A l’ouest des rails fermait la période symboliquement inaugurée par La Situation des classes laborieuses en Angleterre d’Engels et Germinal de Zola. Impressionnant accomplissement réalisé pratiquement seul avec une petite caméra vidéo par un type de 30 ans dans les ruines du complexe industriel de Shenyang, le film est montré et salué dans d’innombrables festivals, et entre illico au panthéon des documentaires.

Depuis, Wang Bing, qui a toujours son air de sortir à peine de l’adolescence, a tourné plusieurs films, dont un énorme travail consacré au pétrole, Crude Oil (2008), et un admirable film accompagnant les trafics illégaux de minerai, L’Argent du charbon dont il affirme que ce n’est qu’une toute petite partie de ce qu’il tourné, et qu’il aimerait pouvoir mettre en forme de manière plus complète.

Surtout, depuis qu’il a découvert en 2004 le livre qui s’appelle en chinois Adieu, Jiabiangou, et a été publié en France sous le titre Le Chant des martyrs, dans les camps de la mort de la Chine de Mao (Balland), il travaille au projet d’un film de fiction inspirée de ce qui y est décrit.

Cet ouvrage de Yang Xian-hui est composé de nouvelles inspirées par des témoignages de survivants du camp de Jabiangou dans la province du Gansu, un des plus meurtriers.

On a comparé le livre à L’Archipel du goulag, mais jamais Yang, qui s’il n’a pas été directement victime du Grand bond en avant a en revanche souffert, comme des millions d’autres, des persécutions de la Révolution culturelle, n’a eu le centième de la renommée de Soljenitsine. Et puis la guerre froide est terminée…

Décidé à en faire le sujet de son prochain film, et de sa première fiction, Wang Bing se lance en 2004 dans un immense travail de recherche :

«J’ai recueilli des dizaines de témoignages, de gens liés à cette histoire, des survivants mais aussi des gardiens, ou des familles des déportés.»

Beaucoup ont peur et refusent de parler, mais petit à petit le réalisateur nourrit son projet, organisé autour des personnages des nouvelles du livre qui lui a servi de point de départ. C’est dans ce contexte qu’il rencontre une vieille dame nommée He Feng-ming, dont le mari est mort de faim à Jabiangou. Elle raconte si bien l’infini des souffrances et la matérialité des innombrables détails qu’il décide alors de lui consacrer un autre film.

D’où la naissance de ce diptyque, Fengming, chronique d’une femme chinoise, qui sort le 7 mars, et Le Fossé, distribué le 14.

Le premier est un documentaire de 3 heures qui consiste presqu’uniquement, après un bref prologue, dans le récit face caméra de la vieille dame. Wang Bing:

«Je voulais lui consacrer un film, à elle. Ce n’était pas à moi de raconter son histoire, mon rôle était de lui donner la possibilité de le faire. C’est son film, je voulais lui donner cet espace d’expression, de liberté, et lui permettre de s’adresser directement aux spectateurs.»

D’une radicale ascèse, le dispositif peut évidemment paraître rébarbatif, tant qu’on n’a pas expérimenté la puissance d’évocation de cette parole, et la manière dont la présence, la voix et les mots de madame He sont capables de faire surgir des images, des émotions, et peu à peu la rage et la terreur, la douceur et la compassion.

On songe aux puissances immenses déclenchées par Shoah; même si la réponse cinématographique de Wang Bing n’est pas la même que celle de Claude Lanzmann, elle s’appuie sur des questionnements quant à la manière d’évoquer une tragédie qui se font écho: même refus de l’illustration, même confiance dans la présence du témoin et sa parole.

Le Fossé, qui a été présenté au Festival de Venise 2010 puis au Festival des 3 Continents de Nantes, est du côté de la fiction une réponse tout aussi singulière et puissante. Tourné clandestinement et dans des conditions matérielles et climatiques extrêmes, le film fait des difficultés même de sa réalisation une force supplémentaire au service de ce qu’il évoque.

Caméra à l’épaule, il plonge littéralement dans l’enfer de Jiabangou, défini par deux espaces antinomiques, aussi terrifiants l’un que l’autre, l’infini battu par les vents et le froid du désert de Gobi, et les tranchées creusées dans le sol et où vivent et meurent les prisonniers, surveillés par des gardiens à peine moins maltraités qu’eux.

C’est un inextricable enchevêtrement de combats qui sont menés en même temps, contre les conditions climatiques, contre le dénuement matériel, conte la bureaucratie infiniment tatillonne, contre l’absurdité et la cruauté d’un régime qui a froidement décidé d’immoler une part de son peuple pour servir ses intérêts de pouvoir, et aussi entre des hommes enfermés ensemble et que tout sépare, contre la mort omniprésente, et contre l’impossibilité de traiter correctement les morts, et finalement entre les intérêts contradictoires des vivants et des morts.

Au côté du petit groupe de déportés qu’accompagne le film, et que rejoindra une femme venue voir son mari ignorant qu’il est déjà mort puis se battant sa relâche pour tenter de retrouver son corps, c’est un enchainement de tensions comme dans un palais de glaces aveuglant de lumière et de noirceur qui se met en place. Pour devenir réalisateur de fiction, Wang Bing dit:

«Ma principale décision c’est le désert, le choix de cet espace vide, et la confrontation de ces quelques corps humains avec cet espace, à la fois immense et confiné lorsqu’ils sont dans les trous où ils habitent. J’ai délibérément éliminé au maximum les accessoires, les signes d’époque, les marqueurs régionaux, les objets qui servent aux reconstitutions historiques, ce n’était pas là que ça se jouait, mais dans le fait de jeter ces êtres dans cette immensité hostile. Le film est fait de ça.»

Wang Bing mise tout l’humanité de ses personnages et l’inhumanité des conditions dans lesquelles ils se trouvent, en une abstraction qui est la plus digne et la plus violente manière de faire écho à la tragédie évoquée.

Jean-Michel Frodon

» Lire sur le blog Projection publique l’entretien complet avec Wang Bing.