Culture

Pourquoi John Carter peut devenir le pire bide de Disney

Michael Atlan, mis à jour le 07.03.2012 à 12 h 51

Le nouveau blockbuster du studio américain possède tous les attributs du plantage.

Taylor Kitsch, dans John Carter © DISNEY

Taylor Kitsch, dans John Carter © DISNEY

Le cinéma n'est pas un business comme les autres. Il y a dans la production puis dans la distribution d'un film des variables qui relèvent d'une science très inexacte. Hollywood, comme toute bonne industrie, aimerait croire que la recette est immuable, que le succès –même si non garanti– peut être atteint avec la bonne formule.

Mais une équation à plusieurs inconnues n'est jamais aisée à résoudre – surtout quand l'une de ces inconnues est le coût de production. Alors, elle limite le risque sur les autres variables: un scénario structuré à la page et à la virgule près (lire STORY de Robert McKee), une star bankable ou, à défaut, une star en devenir dont le manque de notoriété peut être compensée par des effets spéciaux à la pointe (voir Sam Worthington, héros de Avatar et du Choc des Titans, acteur de fond vert par excellence) et un réalisateur pas trop rebelle qui a fait ses preuves au box-office. Et en général, la formule marche, l'équation est résolue. C'est ce qui fait la supériorité commerciale du cinéma américain sur tous les autres.

Mais parfois la belle machine déraille. Parfois, les spectateurs ne répondent pas présents, ne trouvent pas d'intérêt à se déplacer voir un mâle alpha défoncer des méchants à grands coups d'effets spéciaux et d'explosions en 3D. Parfois, la superproduction se transforme en flop, en bide, en four. Vous espériez devenir le nouvel Avatar mais vous n'êtes que le nouvel Ishtar – du nom de ce film de 1987 qui fit un tel flop qu'il amena Coca-Cola à revendre les studios Columbia à Sony.

En attendant l'été et ses machines de guerre Avengers, The Dark Knight Rises, Jason Bourne: L'héritage, The Amazing Spider-Man, Men In Black III, Prometheus ou Dark Shadows, le studio Disney lance donc en ce mois de mars la première superproduction de l'année 2012: John Carter.

La recette d'un succès probable, sur le papier

Sur le papier, la formule est imparable: un héros torse nu, des aliens qui parlent, une princesse belle et sexy, un acteur en devenir compensé par des effets spéciaux spectaculaires, des explosions, des monstres, de l'action, de l'amour, de l'humour, des décors grandioses, un réalisateur avec un bon CV…

En ce jour de sortie mondiale, il y a pourtant de quoi douter. Le film pourrait bien exploser dès le décollage, rejoignant d'autres désastres financiers comme L'île aux Pirates (1995), Postman (1997), Speed Racer (2008) ou Green Lantern (2011).

Il est relativement fréquent qu'un projet de film reste dans les tiroirs d'Hollywood quelques années avant d'atterrir sur les écrans. La machine à rêve fonctionne ainsi. Mais John Carter, adaptation d'une série de romans d'Edgar Rice Burroughs, l'auteur de Tarzan, est dans ces fameux tiroirs depuis 80 ans. Un record. A l'époque, en 1931, le réalisateur des Looney Tunes, Bob Clampett, aurait pu griller la priorité à Disney et son Blanche Neige en réalisant le premier long métrage d'animation.

Dominic West, dans John Carter

Mais le film échoua à atterrir sur les écrans faute d'enthousiasme des exploitants et de la MGM qui trouvaient le concept d'un être humain se retrouvant mystérieusement propulsé sur Mars trop étrange pour l'Amérique profonde. Raté.

Ce n'est que cinquante ans plus tard, dans des années 80 passionnées d'épopées spatiales suite au succès phénomène de Star Wars, que le projet renaît sous l'impulsion des studios Disney et des producteurs de Rambo et Terminator.

Tom Cruise est engagé pour tenir le rôle-titre sous la direction de John McTiernan (Piège de Cristal). Mais en plein milieu des années 80, ce dernier est bien forcé de constater que les effets spéciaux ne sont pas encore assez au point pour aller au bout de sa vision. Encore raté.

Disney aller-retour

Au milieu des années 2000, les effets spéciaux ne sont plus un problème et c'est la Paramount qui décide de se lancer à son tour dans l'aventure John Carter. Robert Rodriguez est choisi, son Sin City ayant montré qu'il était capable de diriger des films à haute dose de numérique en gardant la facture basse.

Mais la rebelle-attitude du réalisateur indépendant n'est pas du goût du studio qui finit par le remplacer après seulement quelques mois par Kerry Conran (Sky Captain et le monde de demain) puis, pour une raison inconnue, par Jon Favreau, qui vient de connaître le succès avec Elfe et Zathura. Pourtant, après deux ans de développement, l'enthousiasme général se refroidit et le studio préfère finalement se concentrer sur une autre franchise spatiale : Star Trek. Raté pour une troisième fois.

Les droits des romans atterrissent alors à nouveau chez Disney. La firme aux grandes oreilles y voit l'occasion d'une nouvelle franchise à succès après les débuts d'essoufflements de sa vache à lait, Pirates des Caraïbes. Edgar Rice Burroughs a en effet écrit onze volets des aventures de John Carter sur Mars, aventures qui ont énormément influencé toutes les grandes sagas fantastiques du XXe siècle, de Flash Gordon à Star Wars.

Et pour le studio, à défaut d'une bonne notoriété chez le grand public, le matériel créatif est idéal pour des jeux-vidéo, des T-shirts, des attractions de parcs et autres produits dérivés. Le tournage débute en janvier 2010.

Mais la machine à rêve s'est grippée. Tous les experts d'Hollywood semblent d'accord: Disney s'y est très mal pris sur John Carter et beaucoup vont s'en mordre les doigts quand les premiers chiffres du box-office tomberont.

Tout a commencé en 2009 dans les hautes sphères du studio quand Dick Cook, à sa tête depuis 2002, se fait remercier et immédiatement remplacer par Rich Ross, alors Président de Disney Channel et riche de ses succès très lucratifs que furent Lizzie McGuire, Hannah Montana et la franchise High School Musical.

Où est l'histoire?

La pilule passe mal au sein de la compagnie, d'une part parce que Dick Cook était très apprécié (Business Week l'avait appelé «le type le plus gentil d'Hollywood»), d'autre part parce que Rich Ross ne tarde pas à s'adonner au jeu de la chaise musicale parmi les cadres du studio.

Au poste très stratégique du marketing, il installe notamment une pubarde de New York sans la moindre expérience du cinéma, MT Carney – un choix qui ne tarde pas à montrer ses faiblesses. Avec plusieurs flops successifs sur les bras (Secretariat, L'Apprenti Sorcier, Milo sur Mars, Prom, Tron l'Héritage...), la jeune femme est remerciée en janvier dernier. Un très mauvais timing au moment où tous les studios déclenchent la machine de guerre marketing pour leur blockbuster du printemps et de l'été, en particulier un de plus importants de tous : John Carter, qui doit sortir deux mois plus tard.

Voilà pour la partie immergée de l'iceberg. La partie visible, elle se trouve dans les affiches et les bandes annonces. Illustration de la confusion qui règne au studio de Mickey, les trailers de John Carter sont retravaillés et transformés en amas de scènes d'action grandiloquentes et inondées d'effets spéciaux numériques qui finalement oublient l'élément essentiel: l'histoire.

Qu'est-ce que raconte John Carter? Impossible d'avoir la réponse en regardant le matériel visuel mis à disposition par Disney aux futurs spectateurs. On y voit un mâle Alpha combattre des monstres géants. On y voit des aliens prêts pour la bataille. On y voit une Princesse aux faux-airs de la Jasmine d'Aladin. Est-ce que c'est Avatar mixé avec Le Choc des Titans, Star Wars mixé avec Cowboys & Envahisseurs? Difficile à dire. Qui est ce John Carter? Don Draper vous le dira sûrement: le mystère n'a jamais fait vendre un film d'action destiné au très grand public.

Déshabiller John Carter

Entre l’été dernier et aujourd’hui, Disney semble en effet avoir tout fait pour déposséder le film de ses «attributs». Titré John Carter of Mars depuis le début de sa mise en production, le film perd ainsi son «of Mars» en décembre dernier à cause d'une croyance persistante dans l'industrie que les femmes n'aiment pas tant que ça la science-fiction (des propres aveux du réalisateur).

De la même façon, les marketeurs de Disney, après le flop de Cowboys & Envahisseurs cet été, ont décidé de laisser de côté l'origine du personnage de John Carter, à savoir celle d'un ancien soldat confédéré durant la Guerre de Sécession. Regardez la toute première bande annonce, datant de juillet 2011:

et la finale, datant de décembre,

pour comprendre que la stratégie marketing a été complètement bouleversée en l'espace de 6 mois. De mon point de vue, pas pour le meilleur.

Au final, dépouillé de tout ce qui aurait permis aux spectateurs de se situer dans l'histoire, John Carter devient un «film d'action avec des effets spéciaux» de plus.... Et les études de notoriété semblent le confirmer: pour un film de cette ampleur, peu de spectateurs semblent intéresser.

Alors, bien sûr, le marketing ne fait pas tout. Le metteur en scène. Les acteurs. La bouche à oreille. Autant d'éléments moins tangibles qui poussent aussi les spectateurs dans les salles. Mais là encore, les choix ont-ils été judicieux?

Etablir une franchise

En 2007, quand Disney rachète les droits d'adaptation à la Paramount, c'est Andrew Stanton qui est choisi pour écrire et réaliser John Carter. Il vient de réaliser deux des plus gros succès de Pixar: Le Monde de Némo et Wall-E qui lui ont tous les deux valu l'Oscar du meilleur film d'animation. Un choix qui, sur le papier, peut paraître logique: Stanton a déjà rapporté plusieurs milliards de dollars au studio et l'exemple Brad Bird, passé des Indestructibles et Ratatouille à Mission Impossible : Protocole Fantôme avec succès, fait pencher la balance en sa faveur.

Le problème, c'est que John Carter n'est pas une franchise bien établie avec Tom Cruise dans le rôle principal. John Carter est une franchise en devenir dont le commun des mortels ignore l'histoire, de surcroît avec un héros joué par un acteur (Taylor Kitsch) dont le seul réel fait d'arme est d'avoir tenu 5 années durant le rôle d'un ado tourmenté dans l'acclamée mais peu regardée série Friday Night Lights.

L'autre problème, bien plus important, est Stanton lui-même. Le réalisateur est un perfectionniste notoire qui aime tourner et retourner, encore et encore, les mêmes scènes jusqu'à atteindre le ton parfait. Sûrement un bon point pour la qualité générale de son film — sa filmographie passée parlant également pour lui. Mais il y a des choses que vous pouvez faire avec un ordinateur qu'il est plus difficile de faire avec une équipe d'une centaine de personnes au beau milieu du désert de l'Utah.

Verdict aux ides de mars

Résultat: la facture a grimpé, beaucoup grimpé, atteignant les 250 millions de dollars —sans compter les frais de publicités et de marketing (en général autour de 100-150 millions de dollars). C'est plus qu’Avatar, plus que Transformers 3.

A ce tarif, le succès est un chemin de croix —surtout avec une date de sortie début mars. Il est évident que Disney tente là de reproduire le succès d’Alice aux Pays des Merveilles qui avait récolté 1 milliard de dollars dans le monde en mars 2010. Mais Andrew Stanton n'a pas l'aura de Tim Burton, il n’a pas Johnny Depp à son casting et pas d'Avatar —sorti deux mois auparavant— pour tirer la locomotive 3D. En fait pour retrouver un film similaire ayant connu un succès à plus de 400 millions de dollars en mars, il faut remonter à 300 en 2007 (mais le film de Zack Snyder n'avait couté «que» 65 millions de dollars !).

Il ne reste plus qu'à se retourner vers la qualité du film. Si John Carter se révèle être «un très bon film», un film d'aventure épique et jouissif capable de rivaliser avec les meilleurs films du genre, il a ses chances, de grandes chances. Reste qu'en pleine phase de sortie, ce n'est pas gagné, les premiers échos étant globalement positifs mais loin d'être extatiques.

Rendez-vous donc le 11 mars quand sortiront les premiers chiffres de la sortie mondiale (le 7 mars en France, vendredi 9 aux Etats-Unis): les analystes annoncent des recettes à 25 millions de dollars sur le premier week-end d'exploitation sur le sol américain –alors qu'elles étaient à 30 millions il y a encore quelques semaines. Pourtant, à moins de 70-80 millions de dollars, ce démarrage sera clairement considéré comme un échec et n'indiquera rien de bon pour la suite.

Michael Atlan

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