Economie

Comment Wall Street manipule le plan de sauvetage de la Grèce

Eliot Spitzer, mis à jour le 07.03.2012 à 5 h 43

Grâce à un tour de passe-passe, les CDS ont disparu, alors qu'en 2008, au moment de la faillite d'AIG, on avait expliqué aux contribuables américains qu'il s'agissait de contrats sacrés.

La station de métro Wall Street à New York. REUTERS/Eric Thayer

La station de métro Wall Street à New York. REUTERS/Eric Thayer

Il s’est passé une chose pour le moins curieuse lors de l’élaboration du plan de sauvetage de la Grèce. Les contrats d’échange sur défaut (CDS) –instruments financiers ayant contribué à déclencher le cataclysme de 2008– ont été mis de côté; une fois de plus, les grandes institutions financières n’ont pas eu à répondre de leur actes irresponsables.

Tout au long de la progression des négociations sur la dépréciation de la dette grecque, une question décisive planait sur les marchés. Il s’agissait de l’acquisition des CDS de la dette grecque –et de qui se verrait contraint de rembourser de très grosses sommes pour couvrir les obligations CDS en cas de défaut de la Grèce.

Rappelons que la vague de faillite qui a déferlé sur les Etats-Unis en 2008 (vague qui a nécessité une intervention massive de l’Etat) fut en grande partie imputable à AIG, qui s’était vu incapable de payer les CDS qu’il avait vendus. Rappelons également que sur les 182 milliards de dollars que les contribuables ont investis dans AIG, 12,9 milliards ont directement été transférés à Goldman Sachs.

En Grèce, ces problèmes ont tout simplement été escamotés. Un comité spécial chargé de régir les CDS s’est réuni; puis il a déclaré que le plan de sauvetage de la Grèce –une dépréciation de 50% de la dette du pays– était volontaire, et qu’il était donc exclu de déclencher les couvertures contractuelles des CDS.

Aussi volontaire qu'un aveu arraché à un prisonnier de Guantanamo

Ce qui signifie que les sociétés qui avaient vendu les CDS n’auront pas à couvrir les pertes qu’elles avaient assurées –la perte de valeur des obligations grecques. Savez-vous qui à le droit de vote dans ce comité? Surprise, surprise: les banques qui émettent –et achètent souvent– ces fameux CDS. Goldman, JPMorgan Chase, Citibank, UBS. Aucune entité gouvernementale; une simple liste d’acteurs financiers –qui ont tout intérêt à gérer le respect des obligations. Et ce comité vote en secret; il ne rend pas compte de ses actes à la population.

La dépréciation de la dette grecque était aussi «volontaire» qu’un aveu arraché à un prisonnier de Guantanamo. Personne n’a accepté les termes de l’accord de bon cœur. Les principaux intéressés y ont consenti parce qu’ils avaient un pistolet gouvernemental sur la tempe –et parce qu’ils savaient que toute alternative promettait d’être encore plus catastrophique.

Mais le bien-fondé de la décision du comité (aussi confuse, et peut-être même absurde, puisse-t-elle apparaître) n’est pas l’objet de cet article. Je reconnais que la décision du comité –l’International Swaps and Derivatives Association Determinations Committee– n’outrepasse pas les limites de sa mission. Je pense aussi qu’elle serait maintenue si on venait à la contester devant une cour de justice.

Faisons le bilan de 2008

Profitons plutôt du tour passe-passe dont ont fait l’objet les CDS grecs pour nous pencher sur l’issue grotesque des plans de sauvetage de 2008. Pendant l’élaboration du plan de sauvetage d’AIG, le département du Trésor et le secteur des services financiers ont insisté pour que les contribuables assurent la totalité des obligations CDS vendues par cette société. Le Trésor a fait valoir que les CDS étaient des contrats sacrés, et que s’ils n’étaient pas respectés, les piliers de notre structure économique s’effondreraient un à un.

(Mettons de côté un point fondamental: les contribuables américains n’ont jamais été partie prenante aux fameux contrats. Ils ont bel et bien payé de leur poche pour réparer les dégâts causés par AIG, et le département du Trésor, qui agissait en leur nom, avait le droit et le devoir –comme toute autre entité accordant un crédit à une société en faillite– de négocier avec les créanciers pour obtenir le meilleur accord possible.

Revenons au présent. Ces contrats CDS –déclarés sacro-saints en 2008– sont aujourd’hui violés et annulés par les parties même qui les ont signés! Les parties –intéressées– à l’origine de ces CDS sont trop heureuses de bénéficier de la vente, de la manipulation et du paiement de ces instruments –jusqu’à ce qu’elles décident, unilatéralement, de les rejeter en bloc. Il suffit d’une simple réunion d’un comité secret et d’un coup de baguette magique pour faire disparaître leurs engagements –et pour éviter de payer les obligations CDS.

Reste à savoir pourquoi, en 2008, le département du Trésor n’a pas exigé du comité secret qu’il se réunisse et qu’il parvienne à négocier un accord. Pourquoi l’idée d’annuler les contrats n’est-elle jamais évoquée dès lors qu’il est possible de piocher allégrement dans le portefeuille du contribuable?

La réponse est simple; si simple qu’il est bien difficile de se voiler la face. En étudiant la structure de l’ensemble des accords susmentionnés, il apparaît que le Trésor n’est plus qu’une façade pour Wall Street –et ce depuis bien trop longtemps. Si une enquête honnête n’est pas menée sous peu pour comprendre les dessous du plan de sauvetage d’AIG, on pourra légitimement parler de déni de justice. Et au final, qui sera le grand perdant de l’affaire? Le peuple. Comme toujours.

Eliot Spitzer

Traduit par Jean-Clément Nau

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