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Halal: Nicolas Sarkozy dans la tempête de l'abattage rituel

Henri Tincq, mis à jour le 06.03.2012 à 19 h 25

Ministre de l’Intérieur, il avait acquis un capital de sympathie dans les milieux religieux. Mais en se prononçant pour l’étiquetage de la viande halal et casher, il indispose juifs et musulmans.

Le 21 février, à Rungis. REUTERS/Philippe Wojazer

Le 21 février, à Rungis. REUTERS/Philippe Wojazer

Nicolas Sarkozy est-il en train de dilapider le capital de sympathie qu’il avait su acquérir, déjà en tant que ministre de l’Intérieur (2002-2007), auprès des religions? La question est soulevée depuis que le Président-candidat, piégé par Marine le Pen, après avoir dit à Rungis que la polémique sur l’abattage rituel de la viande n’avait pas lieu d’être, s’est prononcé, le 3 mars à Bordeaux, en faveur de l’étiquetage des viandes en fonction de leur méthode d’abattage. Ce qui est perçu comme une forme de stigmatisation par les communautés juive et musulmane. Depuis, la polémique ne fait qu’enfler.

On est dans une situation irréelle, voire grotesque, où la viande halal et casher s’est invitée aux premiers rangs d’une campagne présidentielle. François Fillon en a rajouté en hissant le pavillon de la lutte contre les archaïsmes religieux:

«Les religions devraient réfléchir au maintien de traditions qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’état actuel de la science et de la technologie. On est dans un pays moderne. Il y a des traditions ancestrales qui ne correspondent plus à grand-chose».

Qu’un responsable politique déplore ainsi publiquement que les religions n’épousent pas la modernité et leur temps, qu’il polémique sur les contenus religieux eux-mêmes, a fait bondir les communautés de croyants, au-delà des seuls juifs et musulmans. Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry, a violemment réagi :

«La laïcité doit être respectée des deux côtés. Le Premier ministre n’a pas à se mêler de ce que font les religions, ni à prendre position sur ce qu’il juge être des traditions ancestrales. On alimente ainsi des polémiques sans fin autour de questions qui n’ont rien à voir avec le débat présidentiel

A vouloir coller aux basques de Marine Le Pen, qui avait fait scandale le 18 février en déclarant que la viande distribuée en Ile-de-France était exclusivement, à l’insu des consommateurs, de la viande halal, Nicolas Sarkozy, François Fillon et Claude Guéant se prennent la main dans la porte d’une polémique désastreuse. Ils déplaisent dans les milieux religieux. Ils rompent avec une décennie de discours plutôt bienveillants sur la religion et la «laïcité positive», ouverte à l’expression des religions dans l’espace public.

Laïcité positive

Ministre de l’intérieur et des cultes, Nicolas Sarkozy avait écrit un livre en 2004, intitulé La République, la religion, l’espérance, dans lequel il dévoilait sa volonté d’en finir avec la laïcité anticléricale de grand-papa: la religion est un fait de culture et d’identité, observait-il.

Elle fonde toute morale et la laïcité n’est pas antireligieuse. Au même moment, il se saisissait de l’irritante question de l’organisation de l’islam que ses prédécesseurs se refilaient comme un mistigri. Il contraignait les musulmans à s’entendre et mettait sur les rails le Conseil français du culte musulman, depuis régulièrement élu.

Une telle attitude d’ouverture aux religions, Nicolas Sarkozy la manifeste à nouveau comme président de la République. Il reçoit régulièrement les responsables des communautés juive, musulmane, catholique, protestante. Il se dit, en privé, fasciné par les personnages religieux, imams, rabbins, prêtres, parce qu’ils ont en eux quelque chose de radical et de mystérieux.

Lui-même est de formation catholique, mais, comme dit Emmanuelle Mignon, son ancienne directrice de cabinet, ex-élève des jésuites, Nicolas Sarkozy «ressemble à tous ces gens qui passent par des moments où on y croit et des moments où on n’y croit pas, où on y croit moins ou plus du tout».

Quand Alexis II, patriarche de Russie, est reçu à l’Elysée, Sarkozy tombe aussi dans les bras du cardinal français Etchegary, proche du pape, qui l’accompagne. En 2005, après l’assassinat de Frère Roger de Taizé (Saône-et-Loire), il arrive au milieu de la messe d’enterrement, mais tient sa promesse de venir saluer cette figure charismatique à ses obsèques. L’année suivante, il est en Algérie sur la tombe des moines de Tibhirine.

En faisant l’aller-retour des Etats-Unis, en août 2007, pour les funérailles du cardinal Lustiger à Paris, il «bluffe» tout le clergé de France. Il sent la question religieuse avec «un flair de chien de chasse, dit Denis Tillinac, catholique lui aussi. Il a vite senti que l’islamisme deviendrait la seule alternative au capitalisme mondialisé. Vite senti qu’il n’est plus possible de confiner la religion à la seule sphère privée».

Il lève le tabou de la religion, plaide pour la reconnaissance du fait religieux, prononce des discours étonnants à Saint-Jean-de Latran à Rome, après avoir fait ses dévotions au pape, puis quelques semaines plus tard se rend à Ryad en Arabie saoudite. A Rome, il fait scandale en disant que «l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur». Il invite les religions à prendre toute leur place dans l’espace public, à s’associer à tous les débats sur l’immigration, l’éducation ou la bioéthique.

Dans son discours de Ryad, il cite Dieu à treize reprises et loue la «modération» de l’islam wahhabite d’Arabie saoudite. Tout le petit monde laïque à la française s’égosille d’indignation après ces deux discours.

Vieux démons

Nicolas Sarkozy a-t-il perdu la main auprès des religions en s’aventurant sur le terrain miné de l’abattage rituel juif et musulman? François Bayrou regrette que la France «passe son temps à répéter des mots - islam, burqa, halal - pour que la détestation jaillisse entre des gens qui vivent sur le même sol».

Il est légitime d’aborder sans tabou les questions liées à l’abattage rituel, sans étourdissement préalable, des animaux, de la viande casher ou halal, mais il y a une manière d’en parler qui vise non pas à traiter le sujet, mais à le faire flamber. C’est ce qui est en train de se passer.

Il est temps de calmer le jeu: reconnaître le fait religieux sans sortir de la laïcité, ne pas s’aveugler sur son rôle dans la crise des identités, mais pas au risque de réveiller les vieux démons. Il ne faut pas en France rouvrir des débats qui n’intéressent personne jusqu’au jour où ils sont réouverts. «Car le jour où ils sont réouverts, cela devient la guerre civile». C’est Henri Guaino, conseiller spécial du président Sarkozy, qui avait prononcé ces mots dans la tempête de réactions qui avait suivi les discours du Latran et de Ryad.

Henri Tincq

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Journaliste
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