Monde

Mieux que Guantanamo: les prisons américaines

Christopher Beam, mis à jour le 13.05.2009 à 6 h 54

Certains membres du Congrès s'insurgent contre le projet de l'administration Obama de transférer les détenus de Guantanamo dans des prisons américaines. Les objections vont du juridique (comment va-t-on juger les 270 suspects ?) au logistique (comment va-t-on les déplacer ?), en passant par ce bon vieux «où vous voulez mais pas chez moi». Comme l'a expliqué John Boehner, le chef des Républicains à la Chambre des représentants, «nos électeurs ne veulent pas de ces terroristes dans leur voisinage».

Laissons pour l'instant de côté le fait qu'aucun de ces détenus n'ait été reconnu coupable de quoi que ce soit - contrairement aux prisonniers qui vivent déjà dans le voisinage des électeurs. Oublions aussi, si possible, l'ineptie de ces arguments. (La plupart des prisons ne sont-elles pas déjà remplies de gens dangereux?) Concentrons-nous plutôt sur autre chose : si les détenus de Guantanamo atterrissent dans des prisons américaines, ils pourraient être encore moins bien traités qu'ils ne le sont actuellement.

L'administration n'a pas précisé où exactement elle enverrait les détenus. Il est clair que la plupart d'entre eux se retrouveraient dans des établissements de très haute sécurité. La prison fédérale «supermax» de Florence, dans le Colorado, qui accueille déjà des enfants de chœur comme Zacarias Moussaoui, Richard Reid, l'homme aux chaussures piégées, et Ramzi Yousef, le responsable des attentats de 1993 contre le World Trade Center, serait une destination logique. Idem pour la prison miliaire à sécurité maximale de Fort Leavenworth, dans le Kansas, et la prison d'Etat de Pelican Bay, en Californie.

Mais au Congrès, l'idée que des terroristes respirent le même air que les électeurs - même derrière trois clôtures et deux rangées de barreaux - ne plait pas à tout le monde. «Voulez-vous les terroristes dans votre ville?», a par exemple demandé le républicain Todd Tiahrt, du Kansas. Le républicain Frank Wolf, de Virginie, a lui déclaré qu'il ne voulait pas «se réveiller un matin et entendre aux infos qu'un de ces gars a fait quelque chose».

Les Républicains de la Chambre des représentants ont présenté un projet de loi qui vise à interdire le transfert de terroristes vers des établissements américains sans la permission des gouverneurs d'Etat et du Congrès - il s'appelle «Pas de terroristes aux Etats-Unis» (difficile d'être contre cette idée). Certains élus ont également introduit des projets de loi pour empêcher le transfert de détenus dans leur Etat. Le républicain Lynn Jenkins, du Kansas, veut éviter qu'ils ne se retrouvent à Fort Leavenworth; pareil pour le républicain Doug Lamborn et la supermax ultra sécurisée du Colorado.

Certaines communes se sont portées volontaires pour héberger les nouveaux arrivants. Fier de sa toute nouvelle prison, le conseil municipal de Hardin, dans le Montana, a décidé à l'unanimité d'inviter les présumés terroristes. Les élus de l'Etat n'ont guère apprécié l'idée.

Peu importe où ces détenus finiront, ils découvriront à coup sûr le côté obscur du système carcéral américain. C'est une situation perdant-perdant : soit ils se retrouvent terriblement isolés dans des prisons très haute sécurité, soit ils sont exposés aux dangers des prisons d'Etat et des prisons fédérales, moins sécurisées.

Commençons avec les supermax. (Il n'y a qu'une prison fédérale supermax aux Etats-Unis, mais plusieurs Etats en ont aussi.) Les détenus y sont enfermés dans des cellules d'un peu plus de 7m2 pendant plus de 22 heures par jour. Pas de fenêtre, mis à part une lucarne en dehors de la cellule. Pour faire de l'exercice, ils ont le droit, 5 jours par semaine, de passer une heure et demie dans une pièce en béton. Une cour fédérale a estimé en 1995 que «beaucoup de détenus, si ce n'est tous» souffraient de «traumatismes psychologiques en réaction à l'extrême isolation sociale et au manque de stimulation extérieure».

Certains établissements à sécurité maximale laissent plus de liberté aux prisonniers qui se comportent bien. En Californie, dans certaines de ces prisons, ils peuvent quitter leur cellule pour aller lire à la bibliothèque. Ils peuvent aussi regarder la télé et écouter la radio. Certains partagent même leur cellule avec un autre et peuvent recevoir des visites de leur famille.

Mais plus de liberté, c'est évidemment plus de risques. Une étude de 2007 du Bureau des statistiques judiciaires a montré que 4,5% des détenus des prisons d'Etat et des prisons fédérales étaient victimes de violences sexuelles. (Certains estiment que ce chiffre est beaucoup plus élevé.) Le risque augmente dans certaines conditions ; quand il y a plus d'un détenu par cellule, estime notamment David Fathi de l'ONG Human Rights Watch, «les agressions sont plus fréquentes».

Les prisonniers accusés des pires crimes - disons par exemple avoir manigancé le 11-Septembre - seraient particulièrement exposés. «Je pense que la nature de leur crime les mettrait potentiellement en danger», explique Linda McFarlane, directrice adjointe de Just Detention, une association qui lutte contre les violences sexuelles dans les prisons. «On sait que des viols sont commis même dans les quartiers à très haute sécurité - où ces prisonniers  seraient forcément placés.» Pour preuve: depuis 2004, Just Detention a reçu des lettres de 91 personnes affirmant avoir été victimes de violences sexuelles dans des prisons très haute sécurité ou des supermax.

Certes, Guantanamo, ce n'est pas non plus du gâteau. Beaucoup de détenus vivent dans des cellules d'à peine 2 mètres sur 2 mètres et demi avec la lumière allumée 24 heures sur 24. Ils ne peuvent ni téléphoner ni envoyer de mails. Au moins 4 d'entre eux se sont suicidés ces dernières années. Mais dans les prisons américaines, ces suspects - rappelons que c'est tout ce qu'ils sont pour le moment - risquent en plus de devenir des cibles.

Voilà une bonne nouvelle pour tous ceux qui pensent que les détenus ont jusqu'à maintenant été gâtés. Guantanamo, c'est du 5 étoiles, selon le député républicain de New York Peter King. «La seule chose qu'on puisse reprocher à Guantanamo, c'est que les détenus sont trop bien traités», a-t-il écrit dans le New York Post en février. S'ils sont transférés aux Etats-Unis, ce ne sera plus un problème.

Christopher Beam

Cet article, traduit par Aurélie Blondel, a été publié sur Slate.com le 08/05/2009

crédit: REUTERS/ Lou Dematteis, prison de Saint-Quentin, Californie.
Christopher  Beam
Christopher Beam (57 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte