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Super Tuesday: les primaires républicaines à qui perd gagne

John Dickerson, mis à jour le 06.03.2012 à 18 h 25

Victoire démographique, victoire-dynamique, sale victoire... Il existe bien des manières de gagner —ou faussement gagner— une primaire.

Rick Santorum, Mitt Romney et Newt Gingrich lors d'un débat à Charleston (Caroline du Sud), le 19 janvier 2012. REUTERS/Jason Reed.

Rick Santorum, Mitt Romney et Newt Gingrich lors d'un débat à Charleston (Caroline du Sud), le 19 janvier 2012. REUTERS/Jason Reed.

Une victoire est une victoire, ont jugé bon de rappeler les conseillers de Mitt Romney après son succès dans le Michigan. S’ils ont dû avoir recours à cette tautologie, c’est que le doute était permis. Certes, Romney a obtenu plus de voix que ses rivaux, mais la question était de savoir si l’écart était suffisant et la victoire acquise dans les formes. Or, au lendemain du scrutin, voilà que Rick Santorum protestait que pas du tout, c’était lui qui avait gagné dans le Michigan car il avait obtenu autant de délégués que Romney [1].

La définition de la victoire en politique a toujours été un peu glissante. En 1968, le sénateur Eugene McCarthy perdit face à Lyndon Johnson lors des primaires du New Hampshire. Mais il avait atteint un score si honorable face à un président en exercice que ce fut lui qui fut considéré comme le grand gagnant. Lamar Alexander, arrivé troisième lors du caucus de l’Iowa en 1996, se tailla la part du lion de la couverture politique car il surgissait de nulle part. La victoire, dans les primaires républicaines de cette année, est devenue plus indéfinissable que jamais, notamment parce qu’il n’y a pas de favori dominant et que le parti républicain est profondément divisé.

Ce qui se rapproche le plus d'une primaire nationale

Ce 6 mars, le Super Tuesday va réellement étendre la définition généralement acceptée de la victoire. Les électeurs vont voter dans dix états. C’est ce qui, chez nous, se rapproche le plus d’une primaire nationale.

Elle donnera lieu au moins à deux batailles de fond: celle entre Mitt Romney et ses rivaux, et celle entre Rick Santorum et Newt Gingrich pour le statut d’unique alternative conservatrice possible à Romney. Quand tous les bulletins auront été comptés, il est possible que chaque candidat s’en sorte assez bien pour qu’après que chacun se sera vanté de sa victoire, on ait l’impression d’assister à un final de L’École des Fans où tout le monde a gagné.

La variable clé pour déterminer si «une victoire est une victoire», ce sont les prévisions. Si un candidat fait un bon score là où on ne l’attendait pas, c’est une victoire. S’il obtient des résultats décevants là où la victoire était censée lui être acquise, c’est un échec. Et pendant ce temps, il gagne ou perd des délégués, dont c’est le total qui déterminera qui sera nommé. C’est le seul chiffre qui compte, et pourtant il semble parfois que personne ne s’en soucie. Si vous avez du mal à vous y retrouver, voici un petit guide des différentes sortes de victoires et l’explication de leurs divers degrés de popularité.

Les états gagnés d’avance

Lors du Super Tuesday, Mitt Romney va gagner dans le Massachusetts et probablement dans le Vermont. Parce que ces états ne sont pas considérés comme difficiles à remporter, ses victoires ne lui vaudront que peu de gloire. Aux yeux des analystes, des journalistes et des experts, Romney est en compétition avec lui-même: il doit surmonter sa faiblesse auprès des conservateurs. Curieusement, battre Santorum à plates coutures en Arizona n’importe pas si le manque de concurrence ne nous révèle rien sur les chances de Romney de tenir la distance.

Les états où la concurrence est limitée

Mardi, Mitt Romney va gagner presque à coup sûr en Virginie, simplement parce que Ron Paul y est son seul rival. Tout le monde s’y attend. Par conséquent, l’annonce de sa victoire ne galvanisera pas les foules car cela ne nous dira rien de ses capacités à affronter directement ses rivaux pour leur arracher les voix des électeurs indécis.

Et puis Romney «gagne» simplement parce qu’il s’est pris en main et qu’il a su entrer dans la bataille dans cet état. Mais les présidents doivent être capables de se prendre en main. C’est une qualité plutôt appréciée dans le Bureau ovale. Et ce n’est pas parce que les autres candidats n’ont pas réussi à en faire autant que Romney doit se voir refuser le mérite d’avoir remporté les suffrages dans un état-clé.

La victoire à domicile

Perdre son propre état est fatal, mais le gagner n’assure pas un véritable tremplin car l'avantage d’être sur ses terres limite la possibilité d’utiliser l’électorat d’un état comme un test de popularité à grande échelle. Newt Gingrich va être confronté à ce problème s’il ne parvient qu’à remporter la Géorgie mardi. Cela ne lui suffira pas pour rebondir.

Cet effet «victoire confortable à domicile» explique pourquoi, quand Mitt Romney a repris du poil de la bête en remportant le Michigan [où il est né et dont son père a été gouverneur, NDLE], cela n’a pourtant pas complètement éliminé tous les doutes sur sa capacité à rassembler son parti. Par conséquent, en suivant cette logique, ne faudrait-il pas reconnaître à Rick Santorum un certain mérite à avoir frôlé la victoire étant donné les si nombreux avantages dont bénéficiait Romney? C’est le moment de sortir un autre cliché électoral: rater de près ou rater de loin, c’est toujours rater.

La sale victoire

Cette expression a servi de titre à au moins deux articles décrivant la victoire de Romney dans le Michigan. Cette situation se produit quand vous remportez une victoire tellement malsaine que cela en amoindrit votre mérite. Romney a diffusé une tonne de spots négatifs soulignant les problèmes qu’il rencontre au sein de son parti —il n’arrive à se construire qu’en détruisant les autres.

En outre, une sale victoire peut avoir des conséquences à long terme si la tactique de combat rapproché d’un candidat ternit son image auprès des électeurs indépendants qui contribueront à déterminer qui gagnera à l’automne.

La victoire-dynamique

Si, en arrivant en deuxième position en 1968, McCarthy fut considéré comme le vainqueur, pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas de Santorum dans le Michigan? Parce que Santorum avait besoin d’autre chose pour dynamiser sa campagne que de représenter une menace latente pour Romney. Seule une victoire aurait pu y parvenir. Santorum a bénéficié de victoires-dynamiques dans le Colorado, le Minnesota et le Missouri, mais une fois qu’il a montré qu’il était capable de profiter de la vague, les donateurs, les médias et les électeurs ont voulu le voir faire un gros coup.

La victoire des délégués

Au final, c’est le seul chiffre qui compte. Mais tant qu’un candidat n’approche pas les 1.144 délégués nécessaires pour obtenir la nomination, le chiffre n’est pas tellement important. C’est la raison pour laquelle, quand Santorum a prétendu avoir remporté le Michigan parce qu’il était arrivé ex-aequo avec Romney en nombre de délégués, il n’a pas convaincu grand-monde. Il n’a certainement convaincu ni Joe Scarborough, ni Charles Krauthammer, qui ne sont pas franchement des libéraux.

Santorum n’a pas su convaincre parce qu’il ne parviendra jamais à obtenir une bonne dose de délégués s’il ne réussit pas à prouver qu’il est un candidat viable à long terme. Il n’a pas su montrer qu’il était capable de séduire au-delà des conservateurs pur jus du Michigan. Et aucune «victoire des délégués» ne pourra dissimuler cette menace pour son avenir.

Et puis quelques semaines auparavant, Santorum avait bouleversé la course en remportant les caucus du Colorado, du Minnesota et du Missouri, des états ne rapportant pas de délégués. Après ces succès, l’équipe de Romney a vainement tenté d’affirmer que les victoires de Santorum n’avaient aucun impact car elles n’affectaient pas le nombre de délégués au final. Cette logique n’a pas convaincu grand-monde non plus.

Romney touchera la terre promise quand il aura gagné suffisamment de délégués pour qu’il devienne impossible à ses opposants d’en réunir assez contre lui, même en remportant les votes populaires des prochains états à voter. Vous vous souvenez peut-être de cette formule telle qu’elle fut déclinée lors des primaires démocrates de 2008: Hillary Clinton ne cessait de gagner, mais Obama ayant remporté suffisamment de délégués, ces victoires ne lui servaient pas à grand-chose.

Les victoires démographiques

L’une des raisons pour lesquelles certains considèrent Romney comme le vainqueur légitime du Michigan est qu’il a remporté la victoire chez les électeurs qui s’identifient comme des républicains. Romney a eu maille à partir avec les fidèles du parti qui ne le jugent pas assez conservateur: battre Santorum de dix points grâce à ce groupe a donc neutralisé la tendance.

Obtenir le soutien de la base du parti montre qu’il sait comment régler ce problème et qu’il ne se laissera pas miner lors de l’élection par une base manquant d’enthousiasme. Santorum a perdu le Michigan, en revanche, parce qu’il n’a pas su se gagner des soutiens en dehors de son Landerneau politique, ces électeurs qui s’identifient comme de solides supporters du Tea Party ou comme «fermement conservateurs».

De tous les candidats en lice pour ce Super Tuesday, c’est Rick Santorum qui aura sans doute la tâche la plus ardue. Il se bat sur deux fronts, dans l’Ohio contre Romney et dans le Tennessee et l’Oklahoma contre Gingrich. Cela s’explique en partie parce qu’on ne s’attend pas à une victoire de Romney dans le Sud, ou à une victoire de Gingrich ou de Santorum dans le Nord-Est. Mais si Romney perd dans l’Ohio —même s’il marque de bons scores ailleurs—, rien n’empêchera que circule la rumeur selon laquelle il est tout simplement trop faible pour jouer le rôle de favori des républicains. Il devra alors rappeler ses victoires précédentes, et expliquer pourquoi un échec n’est pas vraiment un échec.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

[1] Santorum a crié victoire alors que le décompte des délégués pour le Michigan était de 15 à 15. Le Michigan Republican Party a déclaré avoir commis une erreur lors de l’interprétation initiale de la règle de répartition des délégués, et qu’au final, Romney avait obtenu 16 délégués contre 14 pour Santorum. Santorum, privé de cette «victoire», ne décolère pas. Revenir à l'article

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