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Face à Al Jazeera Sport, Canal appuie un peu trop ses tacles

Match de la Liga espagnole, le 26 février 2012. REUTERS/Sergio Perez.

Match de la Liga espagnole, le 26 février 2012. REUTERS/Sergio Perez.

Oui, la chaîne qatarie investit sans compter. Mais l'argent ne fait pas tout, même à la télé. Et Canal a tendance à l'oublier dans sa contre-offensive médiatique.

En France, le groupe Al Jazeera va créer, on le sait, deux chaînes de sport qui auront un nom anglicisé et seront disponibles à la fin du printemps pour une offre de lancement promotionnelle, bien en deçà des 36 euros demandés chaque mois par Canal+. Evidemment, Canal ne diffuse pas que du sport sur ses antennes, mais le football en constitue l’un des produits d’appel. Pour beaucoup, c’est même l’unique raison de s’abonner à ses programmes.

Canal+ a, c’est le moins que l’on puisse dire, mal accueilli la future arrivée du groupe Al Jazeera dans le paysage audiovisuel français. Avant même le début du «match» à l’antenne dans quelques mois, les Qataris, qui poursuivent peut-être d'autres buts sportifs, se sont lancés, il est vrai, dans une provocante vague d’acquisitions sur le marché des droits du football. Un «mercato» des plus saignants qui sonne déjà comme une menace pour la chaîne cryptée à moyen ou long terme.

Débauchages

Ligue des Champions, Ligue 1, Ligue Europa et peut-être demain l’Euro 2012 (plus celui de 2016 en France tant qu’à faire), rien ne paraît devoir résister aux émissaires de Doha, malgré le budget prétendument limité auquel serait soumis Charles Biétry, l’ancien patron des sports de Canal, à la tête de ce projet d’Al Jazeera promis à être développé à l’international.

Canal+ a gardé une partie non négligeable de l’offre football jusqu’en 2016, mais sur la balance, la chaîne pèse nettement moins lourd et apparaît du coup en partie moins attractive pour l’amateur de foot d’autant que le Menhir de Carnac, aka Biétry, regarde vers d’autres acquisitions possibles du côté des championnats étrangers.

Sur le marché des transferts journalistiques, le même Charles Biétry s’est aussi déjà offert deux têtes de gondole du service des sports de Canal +, Christophe Josse et Darren Tulett. Le casting est en cours et pourrait encore réserver quelques mauvaises surprises à la chaîne dite de référence en matière de sport.

Tir de barrage

Face à ces attaques, le groupe Canal a chaussé ses crampons les plus aiguisés. Pour Bertrand Méheut, le patron de la chaîne cryptée, «il ne faut pas être naïf, ni myope, un concurrent comme Al Jazeera qui agit en dehors de toute rationalité économique, c’est une mauvaise nouvelle.» Rodolphe Belmer, qui pourrait occuper la place de Bertrand Méheut dans quelques mois, a pris le relais de la contre-attaque dans L’Equipe:

«Al Jazeera entre sur ce secteur, c’est son droit. Le seul souci, c’est de voir un acteur arriver sans aucune considération économique, avec les poches très très pleines. Cela déstabilise toute une industrie.»

Chef des sports, Cyril Linette s’est carrément lâché, toujours dans L’Equipe:

«On subit une attaque d’une agressivité et d’une violence absolument inouïes, c’est une forme d’impérialisme qui semble presque surnaturelle. Cette attaque porte sur les acquisitions de droits, le débauchage massif de journalistes et la communication. Le nouvel entrant parle presque plus de nous que de lui-même. Il a en gros expliqué récemment, par l’intermédiaire de son patron de chaîne (Charles Biétry), qu’il envisageait quand même de laisser vivre Canal. C’est assez fort comme termes, ça prouve bien quelles sont ses intentions.»

Réactions épidermiques

Cette violence verbale tranche avec la sérénité qui devrait régner dans un groupe comme Canal+, riche de 11 millions d’abonnés et financièrement si bien portant, comme l’a montré la présentation récente de ses résultats. Pourtant, la nervosité domine dans un contexte économique troublé et face surtout à cette incertitude née des ambitions qatarie.

Car si Canal+ a eu la peau de TPS et d’Orange Sport, qui avaient rêvé de lui tailler des croupières sur le marché des retransmissions sportives, la chaîne risque de se retrouver, cette fois, face à un adversaire autrement plus coriace. Les nouveaux investisseurs ont de la ressource pour traverser les tempêtes inévitables qui ne manqueront pas de secouer les deux chaînes managées par Charles Biétry.

Biétry qui, d’après ses adversaires, serait animé par un esprit de revanche (il s’en défend), quatorze ans après son ratage à la tête du Paris Saint-Germain alors propriété du groupe Canal+. Echec dont il ne s’était pas remis.

Epidermique, la réaction de Canal paraît exagérée ou au moins «surjouée», comme s’il était interdit à qui que ce soit de venir piétiner ses plates-bandes. La libre concurrence doit également s’appliquer à elle. Tous les jours, il arrive à toutes sortes d’entreprises d’aller recruter chez le voisin sans que cela tourne à la mini-affaire d’état.

Le Qatar a des finances, mais Canal+, qui a pioché aussi dans d’autres rédactions, ne fait pas partie non plus des plus fauchés de la terre. Il est caricatural de faire croire qu’un investisseur, sous prétexte d’être immensément riche, dépenserait de l’argent sans compter au mépris de sa rentabilité de demain. Selon la banque Natixis, les deux chaînes créées pourraient être rentables en 2016 après des pertes cumulées estimées à 580 millions d’euros.

Le cadeau du PSG à Canal +

L’argument selon lequel «Al-Jazeera agit en dehors de toute rationalité économique» ne tient guère. Ce n’est pas non plus très fair-play car il suffit de se souvenir des conditions très particulières dans lesquelles a vu le jour Canal+ en 1984. La chaîne est le fruit d’une volonté politique ayant confié à un organisme d’état —Havas— la gestion d’une chaîne privée, comme le rappelle le livre L’aventure vraie de Canal Plus écrit par Jacques Buob et Pascal Mérigeau:

«Canal Plus est comme un enfant mal né. Dans des conditions antidémocratiques au possible. Quelque chose d’exorbitant a été attribué sans appel d’offres, en vertu de la seule volonté du Prince (François Mitterrand).»

Les mêmes auteurs ajoutent au sujet de Charles Biétry que pour lui, «la fin justifie les moyens, mais si Canal Plus a pu régner sans partage pendant plus d’une décennie, c’est en partie à lui qu’elle le doit.»

Faut-il enfin souligner que la venue du Qatar dans le sport français fait actuellement les affaires de Canal+, tout heureux d’avoir retrouvé un Paris Saint-Germain capable de pouvoir rejouer les premiers rôles, résultats qui font du bien à ses audiences?

Bonne concurrence

Al Jazeera ne fera pas deux bonnes chaînes de sport sous le prétexte qu’elle aura les poches bien garnies, mais parce qu’elle sera capable, ou pas, de faire du bon travail et de se différencier notamment de Canal, ce qui peut constituer une gageure dans le domaine du football. Mais un réseau comme ESPN aux Etats-Unis montre après tout comment il est possible de renouveler le genre du sport en permanence, en utilisant notamment aujourd’hui les réseaux sociaux pour animer ses antennes, y compris en direct. Pour Canal, il est peut-être l’heure de se renouveler. 

Yannick Cochennec

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