Monde

ETA: c'est bientôt fini?

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 11.03.2012 à 7 h 51

Depuis l’annonce de la fin de l'action armée de l'organisation, en octobre, le processus de paix semble embourbé, malgré le sentiment, pour la première fois depuis longtemps, qu’il est irréversible.

Les représentants de la gauche «abertzale» Maribi Ugarteburu et Pernando Barrena lors d'une conférence de presse au lendemain des élections législatives, le 22 novembre 2011. REUTERS/Vincent West.

Les représentants de la gauche «abertzale» Maribi Ugarteburu et Pernando Barrena lors d'une conférence de presse au lendemain des élections législatives, le 22 novembre 2011. REUTERS/Vincent West.

On dit souvent que la politique est une partie de poker où il faut savoir bluffer, temporiser et bien jouer ses cartes. Si c’est le cas, la fin programmée de l’organisation terroriste basque ETA est en train de devenir un vrai bras de fer tout ce qu’il y a de plus politique. Une lutte de pouvoir où le gouvernement de Mariano Rajoy et les terroristes ne veulent rien lâcher, jouant au chat et à la souris avec des déclarations ambiguës, des concessions minimes et des stratégies de communication visant à se mettre l’opinion publique dans la poche.

Tout semble se jouer en coulisses avec une discrétion et une précaution qui pourraient passer pour de l’immobilisme. Les Espagnols ont reçu il y a quelques mois avec joie la médiatique annonce de la fin de l’action armée de l’ETA. Depuis, plus rien. Ou presque. Des déclarations de bonnes intentions, des promesses à demi-mot et surtout des élections législatives qui ont vu la victoire du Partido Popular (PP) et l’apparition de la formation indépendantiste Amaiur. Deux pôles que tout oppose et qui semblent condamnés à s’entendre s’ils veulent en finir vraiment avec le terrorisme en Espagne.

Amaiur, un interlocuteur légitime?

Car Amaiur n’est que l’énième nom d’un groupe composite de formations abertzale (pour faire simple, des indépendantistes d’extrême gauche), où l’on retrouve Eusko Alkartasuna, Alternatiba ou Aralar, qui naissent, disparaissent et renaissent périodiquement depuis la fameuse interdiction de Batasuna en 2003. Un tournant dans la politique antiterroriste du gouvernement espagnol, décidé en accord par le PP et le PSOE, et qui visait à affaiblir l’entourage social et politique de l’ETA.

Ainsi, ces dernières années, des partis comme Abertzale Sozialisten Batasuna, Acción Nacionalista Vasca, Democracia 3 Millones ou Askatasuna ont tenté de représenter l’ancien électorat de Batasuna. Le résultat a toujours été une interdiction de se présenter aux élections.

Sauf que les choses ont changé avec l’annonce de l’organisation terroriste. Déjà, lors des élections régionales et municipales de mai 2011 (en plein cessez-le-feu), Bildu avait réussi à concourir (en obtenant 123 maires) après avoir, plus ou moins, condamné le terrorisme de l’ETA. Amaiur, son héritière directe, a elle obtenu sept députés (deuxième en nombre de voix au Pays Basque) aux élections législatives de novembre dernier.

Une présence parlementaire qui montre parfaitement le changement de cap et la nouvelle configuration politique qui se dessine. Car il faut bien un interlocuteur, et il faudra bien incorporer le pan le plus radical de la société basque à la vie démocratique.

Les partis le savent et ils l’ont montré en présentant, il y a quelques jours, un accord parlementaire qui exclut de nouvelles interdictions, notamment celle d’Amaiur. On est loin du légalisme d’antan. Seuls Amaiur et les centristes antinationalistes de Union, Progreso y Democracia (UPyD) n’y ont pas souscrit, pour des raisons opposées.

Une subtile partie d'échecs

Car l’accord inclut bien d’autres aspects qui en font le premier mouvement d’une subtile partie d’échecs où chaque coup est analysé et réfléchi au millimètre près. A commencer par la proclamation de «la victoire de la démocratie sur l’organisation terroriste» et la demande de «dissolution définitive et inconditionnelle» de celle-ci. Rien de vraiment exceptionnel? Peut-être, mais on marche sur des œufs et le parti indépendantiste basque ne peut accepter un texte qui parle de «respect strict de la loi» et rappelle la souffrance des victimes.

Tout comme les députés d’UPyD ne veulent accepter que l’on parle déjà de victoire sur le terrorisme et que l’on desserre l’étau légal sur Amaiur. Mais s’opposer à cet accord ne sert qu’à faire de la publicité et à alimenter la présence médiatique des indépendantistes, leur rappellent à l’unisson PP et PSOE, qui semblent se rendre compte du «problème politique» qui se cache derrière la fin de l’ETA. Car, comme on l’a vu, Amaiur compte sur un électorat important au Pays Basque. De la manière de gérer la fin du terrorisme dépendra que ces votes augmentent ou diminuent.

Le PP et le PSOE savent qu'ils doivent trouver un juste milieu entre leurs convictions et les concessions nécessaires pour ne pas que ces votants se sentent exclus des institutions. C’est ce qu’a d’ailleurs commencé à faire l’exécutif de Mariano Rajoy qui, contre son aile la plus radicale, a parlé de «favoriser les efforts vers la coexistence sociale». Encore une façon détournée et indirecte d’évoquer la possibilité d’un rapprochement des etarras emprisonnés vers des centres pénitentiaires du Pays basque, l’une des revendications historiques des terroristes.

Car, comme nous l’avions déjà dit au moment de l’annonce de l’ETA, celle-ci mettait sur la table quelques questions fondamentales comme le «désarmement vérifiable […], un accord sur le statut des terroristes encore en liberté et la question épineuse et complexe des victimes du terrorisme et des peines (et du rapprochement) des etarras emprisonnés». Tout cela reste à faire et, malgré les quelques indices de négociation, les principaux intéressés ne semblent pas disposés à transiger.

Una de cal y una de arena

Ainsi, on est encore loin d’avoir amorcé un désarmement possible de l'organisation terroriste. Les etarras toujours en liberté sont encore recherchés et arrêtés par la police, comme ce fut le cas récemment pour Juan Ignacio Otaño Labaca et Iñaki Igerategi Lizarribar. Et la justice continue son travail, comme le montre la condamnation à 23 ans de prison d'Oskarbi Jauregi et Patxi Xabier Makazaga, deux membres d'ETA qui tentèrent d'assassiner le journaliste Gorka Landaburu en 2001 en lui envoyant un livre piégé à l'explosif.  

Plus complexe est la politique pénitentiaire du gouvernement Rajoy, qui semble suivre les pas de son prédécesseur socialiste. Hors de question de parler d’un rapprochement général des détenus basques, malgré les «conseils» de Nicolas Sarkozy sur le sujet, mais certains détenus particuliers peuvent obtenir quelques faveurs à condition de condamner individuellement la violence et de demander pardon aux victimes.

C’est ce qu’on appelle en Espagne la vía Nanclares, qui a donné lieu à des face-à-face entre victimes (ou leur famille) et bourreaux. Pour l’instant seul une vingtaine des plus de 550 etarras incarcérés ont eu recours à ces mesures explicitement condamnées par les représentants officiels des terroristes emprisonnés.

Pour aller plus loin (si cela se fait), le reste des partis attend un pas en avant de l’entourage de l'organisation et surtout un désarmement vérifiable. Fin février, les abertzale ont présenté un texte (Viento de solución) où, pour la première fois, il était question du profond regret «des conséquences dérivées de l’action armée de l’ETA». Une manière, à nouveau subtile et avec des pincettes, de parler des victimes.

Pas suffisant pour le reste des partis qui exigent un pardon clair et une dissolution immédiate. Pas de désarmement avant d’avoir approuvé une nouvelle politique pénitentiaire, répondent Amaiur et les siens dans un cercle vicieux sans fin. D’autant que ces déclarations constructives sont toujours accompagnées du souvenir des «centaines, milliers de torturés» par le «terrorisme d’Etat», d'exigences abertzale qui se rapprochent d'une invraisemblable amnistie ou d’un surréaliste dénigrement de l'entourage de l'ETA envers ce qu'il qualifie de «pardon de confessionnal»

«Una de cal y una de arena», comme on dit en Espagne («Un pas en avant, deux pas en arrière» pourrait être une traduction dans l’esprit). Résultat? Un processus de paix qui semble embourbé malgré le sentiment, pour la première fois depuis longtemps en Espagne, qu’il est irréversible.

Les hommes politiques, les institutions, la société attendent. Et ils font sûrement bien car à ce jeu de dupes il ne faudrait pas se faire embobiner par les terroristes. Ils attendent parce qu’ils ne sont pas pressés, comme ils ne l’ont jamais été, sachant que le temps joue en leur faveur. Ils attendent que l’ETA se rende enfin compte, d’une fois pour toutes, de «l’insupportable inutilité» de ses fantaisies, comme le dit dans une très belle formule le journaliste Iñaki Gabilondo.

Aurélien Le Genissel

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