Kaliningrad, la prisonnière du Kremlin

En 2010, 10.000 personnes avaient manifesté sur la place principale de cette enclave russe. Aujourd'hui, le parti de Vladimir Poutine a étouffé médias et opposition. L'objectif des adversaires du prochain président de la Russie: qu'il y ait un second tour.

Le port de Kaliningrad en 2008. REUTERS/Sergei Karpukhin

- Le port de Kaliningrad en 2008. REUTERS/Sergei Karpukhin -

Il s’agit du 39e sujet de la Fédération russe. C’est un territoire situé au cœur de l’Europe. Coincé entre la Pologne et la Lituanie, l’oblast russe de Kaliningrad devait devenir la «région pilote» de la modernisation du pays du fait de son positionnement géographique. Dix années ont passé sous la houlette de Vladimir Poutine et la situation dans l’enclave n’est qu’enfermement et soumission à la verticale du pouvoir.

Enclavement stratégique

Un «laboratoire des relations russo-européennes», une «région pilote», les espoirs étaient grands quand en 2000, Vladimir Poutine affirmait vouloir faire de la région un exemple national. L’ancienne Königsberg se voyait déjà promise à un avenir de Singapour à l’européenne grâce à sa zone économique spéciale, une Russie d’Europe.

«C’est en 2009, quand Poutine a déclaré que Kaliningrad n’aurait pas de traitement de faveur, qu’on a compris qu’il n’y avait pas d’espoir avec ce pouvoir-là», explique Svetlana du mouvement politique Solidarnost.

Enclavé, soumis aux lois fédérales au même titre que les 82 autres divisions administratives, l’import-export dirigé à 90% vers le reste de la Fédération n’est pas compétitif car se doit de traverser deux frontières avant d’atteindre le marché russe.

«Les bateaux ne déchargent plus leurs cargaisons à Kaliningrad mais à Saint-Pétersbourg», souligne Alexander Fomenko, directeur de Zapmorflot, entreprise spécialisée dans le poisson, secteur historique de plus en plus sinistré. La ligne ferroviaire qui relie l’enclave au reste du territoire russe traverse la Lituanie, entraînant frais de transit et taxation avant même que les produits n’aient atteint le reste du territoire fédéral. Etranglée, l’activité économique périclite, renforçant la dépendance de l’oblast.

Thermomètre des relations russo-atlantiques

Si le statut de «république» plutôt que celui d’«oblast» permettrait à la Douma régionale de voter des lois plus adaptées aux conditions propres au territoire, cela n’est pas envisageable. «Moscou ne nous le permettra jamais. Ils considèrent que c’est trop risqué», assure le député libéral Vitaoutas Lopata. Pour Moscou, émancipation rime avec indépendance. Et la région est bien trop stratégique pour prendre ce risque.

Au cœur de la forteresse Europe, Kaliningrad est une arme diplomatique infaillible. Plutôt qu’un laboratoire, il est devenu un thermomètre des relations russo-atlantiques. En réponse au projet d’un bouclier anti-missile européen, le Kremlin a agité la menace d’y implanter des missiles de type Iskander.

A l’automne dernier, le président Dmitri Medvedev inaugurait un radar de dernière génération, «Voronej-DM», un premier signal envoyé à l’Alliance atlantique signifiant le refus de Moscou de voir se réaliser un tel projet à ses marges. Dans la population, si personne ne remet en cause l’appartenance à la Russie et la nécessité de «se protéger», on considère être otage de la politique de Moscou.

Contestation brisée

En 2010, plus de 10.000 personnes descendaient sur la place centrale de Kaliningrad pour exprimer leur mécontentement face aux politiques menées par le gouverneur venu de Moscou, Gueorgui Boss, et son cercle rapproché.

Une telle vague de protestation n’avait pas été observée en Russie depuis plus de vingt ans. Une loi fédérale soutenue par la douma régionale venait taxer rétroactivement l’import d’automobiles en provenance de l’Union européenne, un commerce lucratif dans l’enclave. La coalition menée par Konstantine Doroshok, homme d’affaires le plus menacé par cette loi, avait réussi à fédérer l’opinion.

«Elle a duré trois jours. Puis Boos a réuni les députés, Doroshok compris. Ils ont bu du thé et ça s’est arrêté là», explique Konstantine Rojkov, rédacteur en chef du journal Svetlogorye et activiste chevronné. Menacé dans ses affaires ainsi qu’à titre personnel, Doroshok s’était retiré, condamnant le mouvement.

«Il était le lien. Ils l’ont tout simplement acheté», résume Andreï Nyrko, un des organisateurs du mouvement Pour des élections honnêtes. A l’été 2010, Boos ne sera cependant pas reconduit par le Kremlin dans ses fonctions. L’aventure contestataire n'aura pas fait long feu.

Aujourd’hui, malgré la désillusion quant à l’avenir, les meetings d’opposition ne rassemblent que quelques centaines de personnes. Vyatcheslav, jeune musicien, s’est produit sur scène lors de la dernière manifestation, il témoigne:

«Ces élections sont une honte. La corruption est partout. La situation se dégrade, comme si on rallongeait la laisse du chien mais qu’on éloignait la gamelle.»

Selon Konstantine Rojkov, les intérêts des gens ne sont pas encore suffisamment menacés pour qu’ils descendent massivement dans la rue. D’autant que le niveau de vie dans la région est plutôt élevé par rapport aux autres régions russes.

Les médias, étroitement contrôlés, jouent un rôle central dans la construction de l’opinion. Les téléviseurs constamment allumés dégueulent en continu déclarations et mises en scène de celui qui sera le président de demain. 70% des grilles sont consacrés au candidat de la «stabilité», Vladimir Poutine.

Noyée dans ce flux propagandiste, une opposition réduite à un rôle cosmétique quand elle n’est pas carrément grotesque. Ici les Navalny et autres opposants de la capitale fédérale n’ont pas droit de cité. Ce dont on parle à Moscou où à Saint-Pétersbourg n’a quasiment aucune résonance dans l’enclave. Accessibles sur Internet, les mouvements citoyens ne sont connus que d’une minorité d’éclairés ou de politisés.

Régime du «bon communiste»

Cependant, la politique du Kremlin a déçu les Kaliningradois et ce, malgré les promesses répétées de considérer la situation géographique de la région. Les dernières élections locales le montrent.

En décembre dernier, les habitants de Kaliningrad n’ont pas plébiscité Russie Unie. Officiellement, 31% de la capitale régionale a voté pour le Parti communiste (KPRF), contre 21% pour le parti du Kremlin. Au niveau régional, la tendance s’inverse. Igor Révine, député KPRF à la douma de l’Oblast, a une explication.

«Le processus électoral a été très contrôlé à Kaliningrad par nos observateurs (…) Dans des villes secondaires comme Sovietsk, Russie Unie a rassemblé 75% des voix, ce qui est impossible. Les fraudes y ont été massives.»

Sergueï Rybine, de l’ONG Golos –blacklistée par le Kremlin– va plus loin:

«Sans falsification, le KPRF remportait Kaliningrad et la région.»

Pour autant, le candidat du KPRF, Guennadi Ziouganov, ne battra pas nécessairement des records. Car Vladimir Poutine a intelligemment consolidé son image de dirigeant indispensable. Localement, cela se vérifie. Igor Révine rapporte:

«Dans la campagne, il nous est fréquent d’entendre les générations issues de l’URSS un peu arriérées qui votent localement pour le KPRF nous expliquer qu’elles voteront Poutine parce qu’il est un bon communiste.»

La confusion est totale. En une décennie, Russie Unie est parvenu à neutraliser la vie politique, assaisonnant ses discours d’idéologies diverses et variées. Le parti de l’ex-agent du KGB a investi toutes les strates de la société plaçant ses émissaires à tous les niveaux, aux quatre coins du pays, consolidant la «verticale du pouvoir».

Sergueï Orlov, leader local de la Jeune Garde de Kaliningrad, une organisation de jeunesse associée à Russie Unie, et également membre du bureau politique du parti, l’explique lui-même : 

«Russie Unie s’est transformé en grand supermarché politique où tout le monde peut y trouver son compte. Même les extrêmes y ont leur petite devanture. La Russie est confrontée à une crise politique grave.»

Pour l’heure, plusieurs centaines d’observateurs-citoyens tenteront d’investir les 513 bureaux de vote de l’Oblast le 4 mars, déjouant les ruses de ceux qui ne souhaitent pas changer ce système cadenassé tant il leur est profitable.

L’objectif des activistes est qu’ait lieu un deuxième tour, qui que soit l’adversaire de Vladimir Poutine. «Quoiqu’il arrive, cela fait un moment qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Ce n’est qu’une question de temps», conclut Sergueï, un membre de Solidarnost, qui lui non plus ne doute pas de la réélection de Vladimir Poutine.

Louis-Antoine Le Moulec

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L'AUTEUR
Journaliste indépendant, spécialiste de l'espace post-soviétique. Son blog. Ses articles
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Publié le 04/03/2012
Mis à jour le 04/03/2012 à 8h59
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