Monde

Un bon dictateur doit-il porter la moustache?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 08.03.2012 à 11 h 09

Bachar al-Assad, qui s'est rasé la moustache en mars dernier au début de la contestation en Syrie, continue de réprimer brutalement l'opposition. Mais que disent les statistiques? Y a-t-il plus de moustachus chez les chefs d'Etat autoritaires?

Devant l'ambassade de Syrie en Bulgarie, à Sofia, le 17 avril 2011, REUTERS/Oleg Popov

Devant l'ambassade de Syrie en Bulgarie, à Sofia, le 17 avril 2011, REUTERS/Oleg Popov

En 1956, Hergé a besoin d’un emblème pour illustrer le régime de Plekszy-Gladz, le dictateur du pays imaginaire de Bordurie, dans l’Affaire Tournesol. Il choisit la moustache, et décide d’en faire le symbole du culte de la personnalité de son personnage, présent sur le drapeau national, les calendriers, les poignées de portes, les pare-chocs des voitures et même jusque dans la langue sous forme d’accent circonflexe.

Le 30 mars 2011, après deux semaines de soulèvement populaire dans son pays, le président syrien Bachar al-Assad apparaît sur les écrans du monde entier pour réaffirmer son autorité… sans la moustache qu’il arborait depuis le début de sa carrière politique.

Certains verront dans ce rasage soudain une tentative de se débarrasser de son image de dictateur alors que plusieurs chefs d’Etats autoritaires voisins viennent de succomber à la rebellion de leurs concitoyens comme le Libyen Mouammar Kadhafi, lui-même adepte du bouc.

147 dictateurs des temps modernes

Si dans l’imaginaire collectif, selon le lieu et l’époque, la moustache a pu être tour à tour associée aux Village People, à Georges Brassens ou encore aux hipsters, cet attribut pileux évoque irrémédiablement toute une série de visages de dictateurs brutaux. Pas besoin de chercher bien loin pour trouver l’origine de cette association d’idées: Adolf Hitler et Joseph Staline, les dictateurs les plus célèbres du siècle passé, sont également, chacun dans son style, propriétaires de deux des moustaches les plus facilement reconnaissables de l’Histoire.

Mais quelle est la réalité derrière le mythe du dictateur moustachu? Pour chaque chef de régime autoritaire passé à la postérité comme Hitler, combien d’autocrates à moustache oubliés? Un travail statistique s’imposait donc pour répondre à ces questions.

Nous avons composé une liste de 147 dictateurs de ces deux derniers siècles, avec pour chacun d’entre eux un lien vers un article de média ou d’organisation internationale évoquant la qualité autoritaire ou dictatoriale du régime. La définition même de ce qu’est un dictateur varie, et toute liste de dictateurs est forcément subjective.

Celle-ci ne prétend pas être exhaustive, mais elle constitue une bonne base de travail pour vérifier si les dictateurs ont vraiment un penchant pour la moustache. A noter que les barbus n’ont pas été comptabilisés comme moustachus, à l’inverse des porteurs de bouc. Il s’agit d’un choix éditorial assumé, notamment pour que le très travaillé bouc-moustache d'Hô Chi Minh figure dans notre liste.

42,2% des dictateurs sont moustachus

Sur nos 147 dictateurs, on ne compte pas moins de 62 moustachus, soit un chiffre de 42,2% de moustachus parmi les dictateurs du XIXe et XXe siècle. Un résultat élevé qui, selon toute vraisemblance, dépasse la proportion de moustachus dans la population totale de la grande majorité des pays du globe. Ajoutez à cela 8 barbus, et vous obtenez le chiffre de 47,6% des dictateurs modernes qui sont fans de pilosité faciale.

Mais une autre information frappante se détache des statistiques: sur les 19 chefs d’Etat autoritaires encore en activité répertoriés, 15 ont une moustache, soit une proportion surprenante de 79%. Les chiffres sont ici implacables: la moustache n’a jamais eu autant la cote chez les dictateurs, et le mythe du dictateur à bacchantes à encore de beaux jours devant lui.

Ces chiffres généraux ne prennent pas en compte les spécificités culturelles, politiques et historiques de la moustache dans chaque région. En Turquie par exemple, la présence et la forme de la moustache a longtemps été une indication de l’orientation politique de son propriétaire.

En France, pays d’Astérix, de José Bové et de nombreux moustachus anonymes, on compte 12 moustachus sur les 23 présidents de la République française, soit 52% de présidents moustachus. Une moyenne encore plus élevée que chez les dictateurs, mais qui masque une véritable fracture historique dans la pilosité faciale des chefs d’Etat de la France, avec une date clé, 1954 et l’accession au poste certes honorifique de René Coty.

Sur les 16 prédécesseurs de ce président, le dernier de la IVe République, un seul avait le visage intégralement dégagé, l’avant-gardiste Adolphe Thiers dans les années 1870.

René Coty devient donc le deuxième président de la République sans barbe ni moustache de l’histoire de France, et sera suivi dans sa sobriété pilleuse par tous ses successeurs jusqu’à aujourd’hui, si l’on considère que Charles de Gaulle a rapidement abandonné la moustache qu’il arborait lorsqu’il était jeune général et est mieux connu sans.

Le détail par continent

Chaque pays a donc sa propre histoire de la moustache en politique, et on peut même dégager des grandes tendances régionales à partir de notre base de données:

  • Amérique: 50% de dictateurs moustachus
  • Europe: 47,8 de dictateurs moustachus
  • Afrique: 42,3% de dictateurs moustachus
  • Asie: 31,6% de dictateurs moustachus

Les dictateurs asiatiques sont donc les mauvais élèves de la classe, à l’image du plus célèbre d’entre eux, le Chinois Mao Zedong, dont le visage glabre tranche avec ceux de ses deux principaux concurrents pour le titre de plus grand meurtrier du XXe siècle.

Et pourtant, les dictateurs du Moyen-Orient au sens large, qui sont compris dans le continent asiatique, viennent considérablement remonter cette moyenne: 66,6% d’entre eux arborent la moustache, avec Saddam Hussein et Hafez al-Assad, le père de Bachar, en chefs de file.

De l'influence de Franco en Amérique Latine

Au contraire, l’Europe et l’Amérique se distinguent par l’appétence particulière de leurs chefs autoritaires pour la moustache. On peut même dégager des influences entre les deux continents.

De toutes les moustaches de dictateurs européens du milieu du XXe siècle, celle du général espagnol Francisco Franco est sans doute la moins mémorable, éclipsée par celles de ses homologues allemand ou soviétique. Mais comme le souligne le journaliste Charles Homans dans le magazine Foreign Policy, «l’absence de caractère du modèle espagnol cache son influence»:

«Pendant des années après la mort de Franco, son héritage pileux a orné les visages du Chilien Augusto Pinochet, du Guatémaltèque Romeo Lucas Garcia et de la moitié des officiers de la junte militaire argentine post-Peron, parmi d’autres.»

Outre la mise en avant de la dimension culturelle, nos statistiques permettent aussi d’avoir un début de réponse sur autre question, celle de l’utilité de la moustache pour un tyran. Les bacchantes de Joseph Staline l’ont-elles aidé à rester 29 ans au pouvoir? Omar Bongo aurait-il battu le record de longévité d’un dictateur africain sans son «élégante moustache»?

Chez les 75 dictateurs imberbes que nous avons répertoriés, le nombre moyen d’années passées au pouvoir est de 15,8, contre 16,8 pour les 61 dictateurs à moustache, soit une différence, d’un an, statistiquement significative. On peut en déduire que les dictateurs à moustache s’accrochent au pouvoir un peu plus longtemps, mais difficile d’établir une relation de cause à effet.

Pour finir, et comme les statistiques ne représenteront jamais la beauté ou l’originalité d’une moustache, rendons hommage à ces chefs d’Etat qui allient esthétisme et brutalité comme Robert Mugabe, plus âgé des dirigeants d’Afrique en activité et le seul à avoir réussi à se faire une moustache encore plus étroite que celle d’Hitler, ou encore le Vénézuélien Juan Vicente Gomez, qui a peut-être inspiré Salvador Dali.

Grégoire Fleurot avec Aurélia Morvan, Mathieu Perisse et Agathe Ranc

Photos: Hô Chi Minh, Hafez al-Assad, Robert Mugabe, drapeau de Bordurie sur Wikimedia Commons

Grégoire Fleurot
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