«L’acier propre» peut sauver Florange

Dans l'aciérie de Ougree, en Belgique, en 2006. REUTERS/Yves Herman

Dans l'aciérie de Ougree, en Belgique, en 2006. REUTERS/Yves Herman

L’avenir de la sidérurgie à Florange avec le redémarrage des hauts fourneaux serait assuré si le site devenait pilote dans le captage du gaz carbonique pour réduire la pollution. Mais il y a d’autres candidats sur ce projet européen.

Au-delà de l’investissement de 17 millions d’euros annoncé par le chef de l’Etat le 1er mars, l'avenir de Florange passe par l’acier propre. Nicolas Sarkozy et François Hollande se rejoignent sur un point: la mise en œuvre du programme Ulcos, qui vise à réduire la pollution des hauts fourneaux,  propulserait ce site industriel parmi les plus modernes d’Europe.

En diminuant de moitié ses rejets de CO2 dans l’atmosphère, le site de Florange garantirait l’avenir de ses deux hauts fourneaux, mis en veille prolongée depuis octobre 2011 au moins jusqu’au deuxième semestre 2012.

Les deux candidats à la présidentielle y croient d’autant plus qu’ArcelorMittal, propriétaire du site, est impliqué dans Ulcos. Et pour les 2.600 salariés en chômage partiel sur les 5.000 employés du site, le redémarrage est d’autant plus prioritaire qu’une extinction définitive après celui de Gandrange signerait la fin de la sidérurgie lorraine.

Mais il y a d’autres candidats. Ulcos (pour ultra low carbon dioxide steelmaking) est un programme européen sur lequel travaillent 48 entreprises de la sidérurgie, de l’énergie, de l’ingénierie et des instituts de recherche, provenant de 15 pays de l’Union européenne. Florange n’est donc pas le seul site sur les rangs. L’Etat français s’est déjà engagé à participer à hauteur de 25% au financement de  l’investissement de l’ordre de 650 millions d’euros, dont une part (250 millions d’euros) serait prise en charge par l’Europe. Mais ce n’est qu’à la fin du premier semestre que la Commission européenne sélectionnera le site pilote qui pourra être subventionné. Rien n’est encore joué.

L’acier européen défié

Or, la sidérurgie européenne est en surcapacité. En 2010, elle a produit environ 175 millions de tonnes d’acier brut et ne représente plus que 12% de la production mondiale. Face à elle, la Chine qui faisait jeu égal il y a huit ans, en produit maintenant 630 millions de tonnes et a triplé sa part de marché (45% en 2010) en une décennie. Le Brésil, l’Inde, la Russie et ses anciens satellites sont des concurrents de plus en plus agressifs.

Dans un contexte où les perspectives de croissance du marché sont assombries par la stagnation des ventes d’automobiles en Europe, le couperet est déjà tombé sur les hauts fourneaux d’ArcelorMittal en Belgique à Liège et en Espagne près de Madrid. D’autres sites du leader mondial de la sidérurgie sont également mis en veille en Allemagne, en Pologne, en Roumanie et en République tchèque. Tous ne rouvriront pas.

La séquestration du gaz carbonique, une technologie bien connue

Le programme Ulcos, qui vise à inventer une forme de «sidérurgie durable», est fondé sur le captage du CO2 et son stockage souterrain. En France, depuis une dizaine d’années au moins, l’Ademe, le BRGM et l’IFP planchent sur ce concept, et le Grenelle de l’Environnement en avait fait la promotion. La technique est connue car la séquestration du carbone est aussi étudiée, au niveau international, pour réduire les émissions de CO2 provenant de la production d’électricité d’origine thermique.

Le stockage est effectué dans des gisements de gaz ou de pétrole épuisés, ou à plus grande profondeur (environ 1.000 mètres) dans des aquifères à la place de l’eau qui s’y trouve. Plus profond encore (environ 1.500 mètres), il est possible de stocker le dioxyde de carbone dans des cavités salines dont on dissout une partie du sel en injectant de l’eau.

C’est, semble-t-il, la solution qui serait retenue pour Florange; une demande de permis de recherche –couvrant la Meuse, la Meurthe-et-Moselle et la Moselle– a été déposée début juin 2010. On peut aussi utiliser des mines désaffectées aux accès faciles, mais les volumes disponibles sont relativement peu importants comparés aux autres possibilités.

Des expérimentations de stockage dans le monde entier

Des expérimentations sont menées. Environ 150 sites pilote dans le monde développeraient cette technique,  dont Lacq en France. Et les premières expériences remontent à une quinzaine d’années: sur le site de stockage d’Utsira, une saline aquifère située à 1.000 mètres de profondeur sous la mer du Nord, les experts vérifient depuis 1996 qu’aucune fuite n’apparaît. Cette technique est aussi utilisée aux Etats-Unis, au Canada et en Norvège pour des expériences auxquelles participe le français Alstom. La Chine a conclu un contrat avec l’italien Enel pour l’injection des gaz émis par une centrale à charbon dans un gisement pétrolier pour faciliter l’extraction. Et GDF-Suez profite de son expérience dans le stockage souterrain de gaz naturel pour pratiquer la séquestration de CO2, notamment en Algérie. 

Les exemples ne manquent pas. L’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui soutient le développement de cette technique, avait fixé un plan de marche: disposer d’une centaine de sites en grandeur réelle en 2020 dans le monde, 850 en 2030 et plus de 3.000 d’ici à 40 ans. Avec en ligne de mire un objectif: une baisse de 20% des émissions mondiales de dioxyde de carbone au milieu du siècle, toutes activités et tous pays confondus.

Une désertion partielle

Mais on est loin du rythme prévu. Le sommet de Copenhague de 2009 sur le changement climatique devait propulser cette technologie, mais le but n’a pas été atteint à cause du manque d’ambition des conclusions. Notamment, aucune contrainte n’a été prise pour que les Etats s’engagent sur un programme de réduction chiffrée de leurs émissions de CO2, et un calendrier d’investissements pour y parvenir. De sorte que, sur le marché des quotas de CO2, le prix de la tonne de dioxyde de carbone se traîne actuellement autour de 16 euros. On est loin du prix estimé du captage et du stockage d’une tonne de CO2, évalué à 90 euros la tonne. L’incitation financière n’existe pas encore, le principe d’une subvention est incontournable.

Le handicap n’est pas, toutefois, insurmontable. Avec l’industrialisation de la technologie, les experts considèrent que le coût du stockage du gaz carbonique pourrait être divisé par trois dans 20 ans. Soit un peu plus de 30 dollars la tonne de CO2 enfoui. Or, à cette échéance, la commission de la Caisse des Dépôts qui avait étudié la taxe carbone en France, avait estimé que le prix d’une tonne de CO2 sur le marché pourrait atteindre 100 dollars. Ce qui rendrait cette technologie compétitive, et les investissements possibles.

Les défenseurs de l’environnement se braquent

Surtout, un problème se pose: l’acceptabilité sociétale. Même si le CO2, qui existe à l’état naturel, n’est pas considéré comme un déchet par les industriels au même titre que les déchets nucléaires, sa présence dans un réservoir naturel (qui doit rester étanche pendant des siècles) interpelle les populations qui vivraient avec cette immense poche de CO2 sous leurs pieds. Les ingénieurs de GDF-Suez, qui observent les réactions du public à l’enfouissement des déchets nucléaires, ne méconnaissent pas cet obstacle.

Car des inquiétudes s’expriment, pour la sauvegarde de l’environnement, concernant des risques d’acidification des terrains, de mélange avec des nappes d’eau potable, ou de concentration excessive de dioxyde de carbone en cas de perte d’étanchéité du réservoir. Elles se sont par exemple déjà manifestées en Allemagne.

Pour tenter de désamorcer des réactions aussi violentes que pour l’exploitation des gaz de schistes en France, une consultation publique a été organisée sur le site de Florange. Et déjà, des associations pour la défense de l’environnement s’opposent au projet, affirmant qu’on «ne peut mesurer l’influence à long terme [du stockage du CO2 dans les nappes profondes salines] sur la minéralisation et la potabilité de cette nappe». Et que la Meuse ne doit pas devenir la poubelle énergétique de demain.

Dans l’un des plateaux de la balance, une application du principe de précaution. Dans l’autre, des emplois.

Gilles Bridier

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