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Ne plus manger de cerises en hiver?

Baptiste Marsollat, mis à jour le 12.05.2009 à 12 h 57

La posture éco-responsable des politiques et des défenseurs de la planète s'apparente souvent à de la pure démogagie.

«Je ne mangerai plus de cerises en hiver...». C'est, à en juger par le titre de son dernier ouvrage, le sacrifice désormais consenti par Alain Juppé pour réduire les émissions de gaz à effet de serre résultant de l'importation de fruits et légumes consommés hors saison dans les pays développés. Par ce «geste simple», selon la formule magique qu'affectionnent les environnementalistes, et néanmoins exemplaire, il apporte sa contribution à la limitation du réchauffement climatique.

L'intention est bonne, à n'en pas douter, et l'ancien Premier ministre sincère dans sa «conversion», ou sa sensibilité nouvelle, accrue à l'écologie.

Que cela toutefois n'empêche pas de s'interroger sur la portée concrète d'un tel geste, mais conduise, bien plutôt, à effectuer un exercice trop souvent occulté lorsqu'il s'agit de protection de l'environnement mais qui est pourtant élémentaire et même instinctif, chez l'économiste comme chez tout agent rationnel: l'analyse coût-bénéfice.

Laissons de côté la perte d'utilité qui découle de la non consommation des cerises hors saison et intéressons-nous à la quantité d'émissions de CO2 que suppose, par exemple, l'importation d'un kilo de cerises du Chili. En retenant le mode de transport le moins économe en CO2, l'avion, un calcul simple permet d'obtenir un ordre de grandeur pour les émissions rejetées: celles-ci peuvent être estimées, très grossièrement, à environ une dizaine de kg de CO2.

A titre de comparaison, un voyage aller-retour en avion entre Bordeaux et Paris — trajet que l'ancien Premier ministre effectue sans doute souvent, surtout pour assurer la promotion de ce dernier ouvrage résolument «éco-responsable» — suppose l'émission d'environ 150 kg de CO2 (1), soit à peu près quinze fois plus, tandis qu'un aller-retour entre la France et le Québec, qu'il a également dû effectuer régulièrement, implique le rejet dans l'atmosphère près d'une tonne de CO2, soit environ 100 fois plus. N'évoquons pas l'usage de la voiture, personnelle et/ou de fonction, dont dispose, comme il est logique, le Maire de Bordeaux, ni l'empreinte carbone de la publication et de la distribution de son ouvrage. Relevons simplement que c'est à une bien faible réduction de ses émissions de CO2 que parvient l'ancien Premier ministre, en renonçant à consommer des cerises en hiver.

C'est mieux que rien, dira-t-on, et «si chacun fait de même»... Si chacun fait de même, du moins dans les classes moyennes et supérieures des pays développés — les pauvres renonçant ordinairement, par une frugalité toute philosophique et un sens suraigu de la protection de l'environnement, à acquérir à prix d'or ce genre de denrées importées — alors ce magnifique élan d'abnégation consistant à s'abstenir de consommer des cerises en hiver ou, plus globalement, des fruits et légumes qui ne sont pas de saison (ou qui, tel l'ananas, n'existent tout simplement pas hors du monde tropical), ce magnifique élan, donc, se traduira par une diminution de nos émissions de CO2 ... qui demeurera sans doute tout à fait marginale, voire dérisoire au regard de nos émissions actuelles comme des objectifs de réduction [Lien vers PDF] que se fixent les pays développés en la matière.

En revanche, l'effet sur le commerce des pays du Sud pourrait, lui, ne pas être tout à fait insignifiant: ceux-ci, privés de certains débouchés à l'exportation, et ne disposant pas nécessairement d'un marché intérieur suffisamment dynamique pour compenser cette baisse de la demande extérieure, pourraient, via la détérioration de leur balance commerciale, voir leur activité économique se contracter quelque peu.

Nous voici, en somme, invités à limiter de manière non significative nos émissions de CO2 et, ce faisant, sinon à appauvrir les pays du Sud, du moins à perturber ou à fragiliser, si peu que ce soit, leurs économies...

C'est qu'avec les bons sentiments, on ne fait pas seulement, comme le pensait André Gide, de la mauvaise littérature, mais aussi de fort mauvais arbitrages économiques...

Nul doute bien sûr qu'il faille internaliser dans le prix des cerises chiliennes, comme des autres produits importés, le coût des émissions de CO2 que suppose leur transport. Mais une fois ces externalités prises en compte, une fois, donc, la vérité des prix rétablie, pourquoi renoncer à acquérir ces biens? Ainsi, si l'on estime la valeur monétaire d'une tonne de CO2 à environ une vingtaine d'euros, il est possible de concilier passion des cerises chiliennes et bonne conscience écologique en acceptant d'en payer le kilo à peu près vingt centimes d'euros plus cher.

Hiérarchisons les priorités

Cette internalisation fait certes, pour l'heure, défaut, mais il importe d'avoir conscience de l'empreinte carbone de l'ensemble de nos activités afin de hiérarchiser les actions à mettre en œuvre, ou à cesser de mettre en œuvre, pour réduire le plus efficacement possible nos rejets de CO2.

Or, précisément, cette hiérarchisation des priorités, exercice élémentaire et indispensable à toute action efficace, n'est pas effectuée, non tant sans doute par ignorance ou par négligence qu'en raison du refus, peut-être inconscient, de constater que nos activités les plus polluantes sont aussi généralement celles qui sont les plus essentielles à notre existence, les plus imbriquées dans notre mode de vie - celles, en somme, auxquelles il serait aussi aisé et réjouissant de renoncer que de scier la branche sur laquelle nous sommes assis...

Dans ces conditions, comment mieux allier posture éco-responsable et effort minimal qu'en s'astreignant à ne consommer que des fruits de saison?

On pourra bien sûr évoquer le caractère symbolique, voire littéraire ou poétique de la résolution d'Alain Juppé ou encore son importance médiatique et l'effet d'entrainement qu'est susceptible d'avoir l'affichage par une personnalité de cette envergure d'une authentique préoccupation environnementaliste.

Le problème tient cependant au fait que ce genre de message et de symbole contribue à alimenter des idées fausses et sans doute contre-productives concernant le réchauffement climatique.

Les gestes simples ne suffiront pas

Cela conduit en effet à promouvoir des attitudes qui peuvent apparaître comme «éco-responsables» tout en se dispensant, au motif qu'elles sont symboliques, ont valeur d'exemple, de s'interroger sur leur efficacité, voire en dissimulant leur complète inefficacité. Ainsi le leader conservateur britannique, David Cameron, pouvait-il, en toute bonne conscience, se rendre au Parlement à vélo... suivi à distance par son chauffeur, transportant, dans sa voiture, des vêtements de rechange et ses dossiers.
Cela accrédite aussi l'idée, on l'a dit, qu'il suffirait de faire, collectivement, des «gestes simples» pour limiter le réchauffement climatique, pour enrayer une dynamique enclenchée voici bientôt deux siècles qui a largement façonné les mentalités occidentales (autant qu'elle a procédé de celles-ci), au point de devenir difficilement dissociable de notre vision du monde et de l'histoire.

Bjorn Lomborg, à cet égard, faisait récemment remarquer, dans les colonnes de The Australian, que l'initiative du WWF enjoignant l'ensemble des habitants de la planète à éteindre simultanément, le 27 mars dernier, la lumière une heure durant afin de réduire le réchauffement climatique aurait, en admettant même qu'un milliard de personnes participent à l'opération, le même effet que si les rejets de CO2 de la Chine étaient interrompus pendant 6 secondes...

Action collective, donc, généreuse et exaltante, communion dans la bonne conscience environnementaliste et, bien sûr, parfaite inefficacité. Mais surtout oubli ou ignorance d'une évidence: réduire drastiquement nos émissions suppose, sauf innovation technologique majeure, une profonde et douloureuse rupture avec nos modes de vie actuels.

Aussi sommes-nous placés devant l'alternative suivante: soit consentir «pour de bon» et collectivement à un sacrifice dont les conséquences économiques et sociales ne doivent pas être sous-estimées, soit ouvrir véritablement le débat essentiel mais aujourd'hui quelque peu confisqué - voire enterré depuis l'adoption, en première lecture, par un Parlement quasi-unanime de la loi de mise en œuvre du Grenelle de l'environnement - des réponses pertinentes et efficientes qu'il convient d'apporter au problème du réchauffement climatique ou plutôt, ce qui n'est pas exactement la même chose, à ses conséquences pour l'espèce humaine.

Cela suppose de renoncer aux solutions simples, claires et fausses, moquées par H. L. Mencken - solutions inspirées par le «bon sens» qui sont souvent tout à la fois indolores et indigentes. Cela suppose aussi, par exemple, de débattre des dépenses qu'il convient de consacrer à la prévention du changement climatique d'une part, à l'adaptation à ce phénomène irréversible d'autre part. Cela suppose de discuter des mérites comparés du recours aux quotas d'émissions et à la taxation internationale des rejets de CO2 aussi bien que du taux d'actualisation qu'il est pertinent et équitable de retenir pour répartir entre de nombreuses générations les coûts et avantages des politiques décidées. Cela suppose encore de ne pas balayer d'un revers de manche les multiples solutions offertes par la géo-ingénierie au seul motif qu'elles «font froid dans le dos» à certains et peuvent leur apparaître comme excessivement technophiles et dangereusement irresponsables. Cela suppose, en somme, de débattre de la confiance que l'on peut ou doit avoir dans la capacité de l'homme à relever le défi du changement climatique et de la façon («malthusienne», «prométhéenne» ou autre) dont il est légitime, possible et souhaitable qu'il le fasse.

Qu'un esprit aussi brillant que celui d'Alain Juppé se soit laissé quelque peu enfermer dans une orthodoxie sans doute excessive en ce domaine témoigne du poids de la pensée unique, «climatiquement correcte», et n'augure rien de bon pour la suite de ce débat.

Baptiste Marsollat

(1) Sur la base du calculateur d'AirFrance. D'autres outils de mesure semblent être moins bienveillants pour les cerises et Juppé...

Image de une: Cerises américaines. CC Flickr Corey Leopold

Baptiste Marsollat
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