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Sarkozy-Jésus et ses journalistes-apôtres [INTERACTIF]

Thomas Baïetto, mis à jour le 14.03.2012 à 16 h 20

En 2006, cette photographie de l'université d'été de Marseille avait choqué. Les journalistes présents sur le cliché réfutent aujourd'hui toute connivence mais reconnaissent qu'elle reflète les conditions de travail des «embedded».

Sarkozy l'air extatique au milieu d'un groupe de journalistes, un petit village nivernais devant lequel pose Mitterrand, Giscard avec sa fille Jacinthe, les Guignols qui «grillent» avant l'heure le résultat le 21 avril 2002...

Ces images ont marqué l'histoire des élections présidentielles mais quels souvenirs en conservent aujourd'hui ceux qui les ont fabriquées ou qui y ont participé? Que nous disent-elles de tendances (peoplisation de la politique, poids croissant de la télévision, montée du vote protestataire...) qui jouent un grand rôle dans l'élection de 2012?

Pour répondre à ces questions, Slate.fr s'est associé à l'Ecole de journalisme de Sciences-Po pour élaborer la série «Photos de campagne». Pour chacune des images analysées, décortiquées, il sera également possible en cliquant sur les numéros de naviguer dessus de manière interactive pour en (re)découvrir les éléments principaux.

Sur le premier cliché que nous proposons, Sarkozy et la presse, en septembre 2006 à Marseille.

Thomas Clément n’est pas près d’oublier sa première conférence de presse «off» avec Nicolas Sarkozy, le 2 septembre 2006. Ce week-end-là, il fait partie de la vingtaine de blogueurs invités à l’université d’été de l’UMP à Marseille. Il est traité comme les journalistes, au point de se retrouver avec eux autour du président de l’UMP et de montrer le bout de son menton sur un cliché devenu célèbre.

Ce qu’il voit dans la petite salle du parc Chanot le surprend. «Je me disais “Putain, mais c’est hallucinant, il a l’air d’être pote avec tous les journalistes”. La journaliste du JDD, elle lui parlait comme si elle était sa maman», raconte-t-il. Avant de préciser:

«Mais cela ne m’a pas choqué. [...] Les journalistes faisaient leur boulot, ils ont posé pas mal de questions sérieuses.»

Pourtant, lorsque cette photo paraît dans Paris Match le jeudi suivant, elle suscite un certain malaise. «Cela a fait jaser dans les rédactions, se souvient Olivier Laban-Mattei, le photographe de l’AFP auteur du cliché. Nadège [Puljak, sa collègue de l’AFP] m’a dit: “Heureusement que je ne souris pas, y’a des collègues qui se sont fait engueuler”.» Lui-même se dit volontiers «choqué» par la scène, l’usage généralisé du tutoiement et l’interdiction d’enregistrer l’échange. «Il y avait un espèce de concours, c’était à celui qui pourrait être le plus proche de Nicolas Sarkozy», regrette-t-il.

«Un peu mensongère»

Les sourires des journalistes, le visage radieux et les mains jointes de Nicolas Sarkozy: tout dans la composition de cette photographie, récompensée en avril 2007 par le prix Georges Brendrihem, trahit une complicité entre les différents personnages. «C’est une image où on voit Jésus et ses apôtres», résume Marc Simon, chef du service photo de VSD. «Ce que je vois, abonde Alain Korkos, chroniqueur iconographique sur Arrêt sur images, c’est une espèce de gourou, assis, les mains jointes, et avec tous les membres de sa secte autour de lui.»

Cette lecture, les protagonistes de l’image la comprennent. «L’évidence de ce cliché est telle qu’on ne peut aller contre ce symbole», écrit Philippe Ridet, le correspondant du Monde, dans son livre Le président et moi, dont la photographie de Marseille fait la couverture. Mais beaucoup l’estiment injuste: leurs sourires sont provoqués par une boutade que vient de lancer Nicolas Sarkozy à l’un des journalistes présents.

Les autres clichés de la scène, comme celui-ci sur le blog de Thomas Clément, montrent une conférence de presse classique. «Ce n’est pas parce qu’on discute avec un homme politique dans un cadre décontracté que nous sommes dans la connivence, ou que nous sommes ses affidés», rétorque Bruno Jeudy, aujourd’hui rédacteur en chef au Journal du dimanche.

Hélène Jouan, qui suivait à l'époque le candidat pour France Inter, dont elle est aujourd'hui directrice des magazines d'information, trouve elle cette photo «un peu mensongère». «La vrai connivence, c’est dans d’autres circonstances, avec certains journalistes, pas avec quarante personnes», poursuit elle, en citant l’exemple d’un karaoké improvisé à la Baule, en 2005. Dans son livre, Philippe Ridet raconte la scène qui visait à contrer la rumeur qui disait Nicolas Sarkozy déprimé:

«Bientôt transformé en juke-box humain, Barbelivien interpréta des succès populaires. Sarkozy demandait, le chanteur interprétait, bientôt imité par bon nombre des journalistes présents qui assurèrent les choeurs.»

Si le journaliste du Monde admet être embarrassé, Florence Muracciole, la journaliste du Journal du Dimanche, estime que «ce n’est pas parce qu’on est là que cela empêche de faire des papiers».

Géraldine Woessner (BFM TV) estime que les personnalités avec lesquelles Nicolas Sarkozy a entretenu une réelle connivence –patrons de médias et éditorialistes– ne sont pas sur la photo. «J'ai plus souvent dû me battre avec mes propres chefs qu'avec le staff de l'UMP pour pouvoir faire mon travail», relate-t-elle. Un constat partagé récemment par Antoine Guiral dans Libération, à propos du off guyanais. «L’image n’est pas une preuve, complète Laurent Abadjian, responsable photo de Télérama. Il y a peut-être sur cette photo des gens qui ne voteront jamais Nicolas Sarkozy mais qui peuvent rire à une de ses blagues.»

L’homme qui voulait «abolir la distance»

La proximité qui apparaît sur cette  photo tient d’abord à la nature du métier de journaliste «embedded». Comme ces reporters intégrés dans des unités de l’armée américaine en Irak, ils sont embarqués dans la caravane du candidat à l’élection présidentielle. «Quand vous êtes en campagne, vous côtoyez au quotidien les journalistes qui vous suivent, justifie Franck Louvrier, en charge de la communication à l’Elysée. A force de voir les gens tous les jours, les relations sont plus faciles.»

En règle générale, ce compagnonnage professionnel dure plusieurs années. «Les classes politique et journalistique de ce pays vieillissent ensemble», résume Thierry Solère, à l’époque responsable de la campagne Internet à l’UMP. A cette fréquentation professionnelle obligée s’ajoute la volonté de Nicolas Sarkozy d‘«abolir la distance» selon les mots d’Hélène Jouan. «Il a une relation plus amicale que professionnelle, une proximité familiale avec les journalistes», estime Frédéric Haziza (LCP).

«Il faut quelques mois pour se dégager de son emprise» se remémore Hélène Jouan. Une emprise qui se traduit physiquement. «Il vous touche, comme il le fait avec Angela Merkel, raconte Florence Muracciole. C’est un tactile, il a vraiment ce côté presque pied noir».

L’une des méthodes favorites de Nicolas Sarkozy consiste à tutoyer ses interlocuteurs. «Il force la main complètement là-dessus», rapporte Hélène Jouan. «Il en vouvoie certains, il en tutoie d’autres. Il n’y a pas de généralité en la matière», répond Franck Louvrier.

Pour la journaliste de France Inter, on trouve la trace des recettes utilisées par Nicolas Sarkozy dans ses relations avec les journalistes dès 1995. Cette année-là, le soutien malheureux d’Edouard Balladur signe sous le pseudonyme «Mazarin» un feuilleton dans le journal Les Echos. Dans ces «Lettres de mon château», «il nous dit: "Surtout, préoccupez vous des petits, des sans grades, des reporters, et méprisez les éditorialistes". Des conseils que lui-même a appliqué après», raconte la journaliste.

A l’inverse, certains, comme Eric Thibault (France 3), estiment que «Nicolas Sarkozy n’est pas pire que les autres.» Florence Muracciole partage cette analyse: «En anglais, il n’y a que le "you". Ça ne veut rien dire de tutoyer ou de vouvoyer. Il y a des amants qui se vouvoient.»  Et d’ajouter: «La complicité n’empêche pas la critique.»

«Lui est libre, la presse dans la bétaillère»

Franck Louvrier affirme que cette photo a laissé Nicolas Sarkozy indifférent. Le photographe rapporte pourtant qu’à l’époque, la photo a déplu, parce qu’elle «dénonçait cette connivence et qu’elle avait fait beaucoup de bruit». Il ne suivra pas le reste de la campagne mais son remplaçant lui fait la confidence suivante:

«A cause de cette photo, Sarko est en colère. Les à-côtés ne sont plus autorisés pour les photographes.»

Quelques mois plus tard, dans l’entre-deux tours, l’image de Nicolas Sarkozy à cheval et des journalistes entassés dans la remorque d’un tracteur viendra pourtant saisir à nouveau le contre-champ de la caravane de l’UMP. «J’étais très contente de ne pas être allée en Camargue,  j’aurais été gênée d’être sur cette charrette, se félicite Florence Muracciole. Cette image illustre bien le fait que s’il peut humilier les journalistes, il en est content.» «C’est la suite logique de ma photo, s’amuse Olivier Laban-Mattei. Il y a cette ambiance de franche camaraderie, mais au final, lui, il est libre sur son cheval, devant, et la presse est dans la bétaillère, qui avance à 10km/h.»

Sa photo aurait pu connaître un aboutissement encore plus surprenant. Début janvier 2012, l’état-major de l’UMP demande à l’AFP l’autorisation d’utiliser le cliché. Dans son mail au photographe, l’agence précise que le parti majoritaire souhaite l’utiliser pour le futur site internet de la campagne présidentielle. A l’UMP, la demande est confirmée, mais on assure que «c’est pour un usage interne». Lequel? «C’est confidentiel», répond notre interlocuteur.

«Elle est revenue en odeur de sainteté», s’étonne Olivier Laban-Mattei, qui a refusé. Quoiqu’en dise le responsable de la communication de Nicolas Sarkozy, la photo de Marseille n’a pas laissé le président indifférent.

Thomas Baïetto

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