Culture

Oscars 2012: Le «putain» de Jean Dujardin aurait dû être bipé par la télévision américaine

Cécile Dehesdin et Aurélia Morvan, mis à jour le 28.02.2012 à 12 h 10

L'acteur s'est excusé pour son gros mot, interdit de télé aux Etats-Unis. Pourquoi n'a-t-il pas été bipé? Risque-t-il des sanctions?

Jean Dujardin pendant son discours de remerciements à la 84e cérémonie des Oscars, le 26 février 2012. REUTERS/Gary Hershorn

Jean Dujardin pendant son discours de remerciements à la 84e cérémonie des Oscars, le 26 février 2012. REUTERS/Gary Hershorn

» Retrouvez tous nos articles de la rubrique L'explication ici.

En recevant son Oscar du meilleur acteur le dimanche 26 février, Jean Dujardin a prononcé un discours d’amour aux Américains et au cinéma, en anglais, avant de finir sur une phrase très française: 

«Ouah, putain, génial, merci!»

Rien à signaler à première vue, sauf qu’aux Etats-Unis le mot «fuck», dont «putain» est entre autres un équivalent, est interdit sur les chaînes publiques américaines (et son «putain» a d'ailleurs été remarqué après coup). Chaque «F-word» —notamment— y est systématiquement remplacé par un bip. Pourquoi Jean Dujardin ne s’est-il pas fait «biper»? Risque-t-il une amende?

Qu'est-ce qu'on ne peut pas dire à la télévision américaine?

Les règles du CSA américain, la Commission fédérale des communications (FCC), sur l’indécence, interdisent «la diffusion de matériel qui, dans son contexte, décrit ou représente, dans des termes manifestement choquants d’après les standards de la société, des activités ou organes sexuels ou scatologiques».

Le règlement du FFC fait suite au sketch Sept mots grossiers (1973) de l'humoriste George Carlin dans lequel il cite les mots bannis à la télévision: «shit, piss, fuck, cunt, cocksucker, motherfucker, tits» les équivalents de «merde, pisse, foutre (ou putain), salaud, enculé, fils de pute et nichon». A la suite de ce sketch diffusé à 14h, un père s’était plaint à la FCC, qui avait écrit une lettre de réprimandes à la radio. La radio avait alors fait appel de cette décision. L’affaire finit devant la Cour suprême, qui donna raison à la FCC. 

Pour biper, il faut déjà parler français

La censure est applicable de 6h à 22h (l’idée étant que des enfants ne puissent pas assister à un «fuck») et ne concerne pas les chaînes payantes du câble. Le «putain» de Dujardin pourrait être sanctionné puisqu'il était environ 5h18 heure française lorsque Jean Dujardin a été sacré, soit environ 20h18 à Los Angeles où avait lieu la cérémonie, diffusée par la chaîne nationale ABC.

Depuis le «fucking brilliant» lâché par Bono en recevant son Golden Globe en 2003 et le «nipplegate» de Janet Jackson au Super Bowl de 2004, les chaînes de télévision font encore plus attention aux écarts de leurs stars. D’ailleurs, quand elles diffusent en direct, elles gardent quelques secondes de décalage pour qu’un technicien puisse depuis la salle de contrôle biper les importuns, flouter ou changer de caméra au dernier moment.

La technique n’a pas suffi pour empêcher le doigt d’honneur de M.I.A. au dernier Super Bowl (NBC, qui diffuse le match, et la ligue nationale de football américain se sont excusées).

Melissa Leo avait en revanche été bipée aux Oscars 2011 quand elle a prononcé le premier «fucking» de la cérémonie en 83 ans d’existence:

«Quand j'ai vu Kate (Winslett) gagner, j'ai pensé que c'était putain de facile!»

L’actrice s’était ensuite excusée. Lors de la cérémonie de dimanche, le «bipeur» de ABC a réussi à cacher le «fucking awesome» des gagnants du meilleur documentaire, Undefeated (ils se sont également excusés).

Mais pour biper le «putain» de Jean Dujardin, il aurait déjà fallu «que la personne en charge de biper connaisse la langue française» suffisamment pour se rendre compte en moins d’une seconde qu’il s’agit d’un gros mot, note le professeur de droit de l’université de Virginie Frederick Schauer.

L’acteur s’est lui-même excusé dans la salle de presse juste après avoir reçu sa statuette (et sa mère a dit qu’elle n’appréciait pas son langage, alors que Michel Hazanavicius l’a défendu en expliquant qu’on disait toujours ça en France)

Un (petit) risque pour ABC, pas pour Dujardin

Si ABC –ou les autres chaînes diffusant des extraits de la cérémonie cette semaine– est inquiète, elle peut biper son «putain» pour les rediffusions, explique Frederick Schauer.

En théorie, la chaîne risque une amende qui peut aller jusqu’à 325.000 dollars en n’ayant pas censuré Dujardin, un montant 10 fois plus élevé qu'en 2004, avant l'affaire du sein de Janet Jackson dévoilé lors de la mi-temps du Super Bowl.

Encore faudrait-il que des associations se plaignent du cas Dujardin devant la FCC, puis qu'elles arrivent à convaincre la commission que des enfants ont pu comprendre le mot grossier et que le contexte pouvait laisser croire que l'expression avait un caractère sexuel.

Mais Frederick Schauer explique qu’il est peu probable que la FCC se saisisse de l’affaire, particulièrement cette année: la Cour suprême doit reconsidérer en 2012 sa décision de 1978 qui a permis à la FCC une si grande liberté de censure sur les chaînes télévisées. Pour le professeur de droit, «la plupart des spécialistes pensent que la Cour renversera probablement cette décision», notamment parce qu’elle ne s’applique qu’aux chaînes de télévision en clair et pas aux nombreuses chaînes câblées.

La décision porte plus particulièrement sur le terme «fuck» utilisé sans connotation sexuelle, dans le même genre de cas que celui de Jean Dujardin. La Cour suprême doit rendre sa décision fin juin, et le timing n’est pas propice à ce que la FCC s’énerve pour un «putain» en français, qui plus est pas dit pour choquer, d’après Frederick Schauer.

Cécile Dehesdin et Aurélia Morvan

Vous vous posez une question sur l'actualité? Envoyez un mail à explication @ slate.fr

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte