En Israël, l’histoire passe la musique au casher

Une baguette de chef d'orchestre. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Une baguette de chef d'orchestre. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Shoah, religion, question palestinienne... Histoire et politique s’invitent régulièrement dans les concerts en Israël. Pour le meilleur ou le pire.

L'Opéra de Tel Aviv vient de programmer Mahagonny pour 12 représentations à guichets fermés. Cette œuvre grinçante de Kurt Weill et Bertold Brecht est surtout connue pour son Alabama song, reprise notamment par les Doors. Elle met en scène des hors-la-loi qui, aux Etats-Unis, échappent à la police puis échouent dans le désert où ils décident de fonder une ville dédiée au jeu, à l’alcool et au sexe.

Stupre et lucre: l’histoire de cette ville champignon fictive des années 1930 n’évoque guère la Terre sainte. Encore que. «Des personnes en fuite qui fondent une cité dans le désert, c’est aussi une parabole d’Israël, fait remarquer Hanna Munitz, directrice générale de l’Opéra. Ça n’a pas pris tellement plus de temps pour construire ce que nous sommes.»

Par son ambiance festive, la mise en scène d’Omri Nitzam a peu à voir avec l’austérité de Jérusalem et les excès décrits par Brecht sont loin de la décontraction de Tel Aviv. Néanmoins, le final s’inspire explicitement de la crise sociale de l’été 2011, avec des graffitis multiples en toile de fond.  

«Comme à Mahagonny, nous ne sommes pas si heureux que cela de ce que nous avons construit.»


Mahagonny 2012 © Opéra de Tel Aviv

Certes, les œuvres ne se prêtent pas toutes à de tels rapprochements. Mais, en Terre sainte, il n’est pas rare que l’histoire ou la politique s’invitent à un concert. Parfois de manière polémique. Ainsi, en juin 2011, lors d’une représentation de Gerusalemme (Giuseppe Verdi), donnée in situ à proximité de la Vieille ville, les spectateurs furent accueillis par les slogans rageurs de quelques orthodoxes, déplorant l’honneur fait à des croisés, comme l’expliquait le professeur Yeshayahu Goldenhersh:

«L’opéra fait montre de respect pour les croisés, qui nous ont tués (...). On n’en ferait pas autant pour des nazis. La seule différence, c’est que ça s’est passé il y a très longtemps.»

Excessif? Sans doute —et anecdotique aussi. Mais ce refus participe autant d’une foi viscérale, comme pour la bataille de Golgota Picnic, que d’une histoire brûlante, avec une référence explicite au nazisme. En Israël, le souvenir de la Shoah explique par exemple que Wagner reste «interdit». Ou presque car, dans les bacs, on peut échanger ses shekels contre un Götterdämmerung ou un Lohengrin.


 Mais, en concert, sa musique reste un solide tabou. En 2001, Daniel Barenboïm avait déclenché un scandale en dirigeant un extrait de Tristan et Isolde. Auparavant, il avait ouvert le débat, proposant aux spectateurs qui le souhaitaient de quitter la salle. Ce que certains firent, aux cris de «fasciste!» ou encore avec d’amers «Juden raus!». La plupart restèrent et l’œuvre fut accueillie par une standing ovation. Certains souhaitent lever cet interdit –en vain.

Wagner? Question de génération

Paradoxe: si Wagner, mort en 1883, reste durablement associé au nazisme, Richard Strauss ou Carl Orff, proches du régime hitlérien pour qui ils travaillèrent, sont joués régulièrement en Israël. Objectera-t-on que l’on jouait Wagner dans les camps de la mort? Vrai. Mais il était aussi possible d’y entendre Beethoven... David Stern, directeur musical de l’Opéra de Tel Aviv:

«Il y a une part d’irrationnel, c’est vrai, mais pas seulement. Ainsi, dans Siegfried, Mime est le symbole du juif caricatural. Mais est-ce rationnel de dire que sa musique était antisémite? En fait, il est très dur pour le public de séparer la musique de son rôle symbolique. Car Wagner, farouchement antisémite, était le compositeur préféré d’Hitler, lequel avait fait de Bayreuth un outil pour montrer le renouveau du IIIe Reich. Il faut voir plus loin que le côté rationnel. C’est un passé qui stagne. Comme le dit Peter Gay, on ne peut pas écouter Wagner innocemment.»

 Jouer Wagner en Israël est une question de génération. Aujourd’hui, c’est trop tôt:  

«Si je donnais du Wagner, ça serait un scandale et ça resterait un scandale. Je ne ferais pas passer la musique... Pour plusieurs générations, la Shoah est un événement qui a eu lieu il y a peu de temps.»

Opéras contemporains et Shoah

De fait, elle est abordée par des créateurs contemporains. En mai, l’opéra de Tel Aviv donnera Tosca et The Child dreams au Festival de Wiesbaden. Due à Gil Shohat, cette dernière oeuvre «s’inspire librement du destin des juifs qui essayent de s’échapper pour aller vivre aux États-Unis ou en Palestine, explique David Stern. Mais elle parle aussi des réfugiés dans tous les pays».

Le compositeur estime d’ailleurs qu’il ne s’agit pas d’un opéra sur l’Holocauste, arguant que celui-ci ne saurait être traduit artistiquement. La pièce de Hanoch Levin dont est tiré Child dreams s’inspire cependant du Voyage des damnés.

Est-ce important de jouer une telle œuvre en Allemagne? Balayant toute idée de revanche, le chef d’orchestre répond:  

«Artistiquement, cela représente beaucoup pour nous. On est très fiers de jouer en Allemagne.»

Si Wagner reste tabou, il n’en est pas de même pour l’Allemagne:

«Il y a un vrai respect entre les deux pays. Et une des communautés juives les plus dynamiques se trouve à Berlin. Beaucoup d'Israéliens, des artistes notamment, ont déménagé pour s’installer à Berlin!»

En 2013, l’opéra de Tel Aviv programmera The Passenger, une œuvre de Mieczyslaw Weinberg (1), créée au festival de Bregenz en 2010 puis reprise à l’English national opera. Dans les années 1960, sur un bateau, Liese, épouse d’un diplomate allemand, reconnaît une ancienne prisonnière d’Auschwitz, Marta, qu’elle a envoyée à la mort. Elle avoue à son mari son passé dans les SS.

Un opéra qui ne pourrait être chanté qu’en hébreu...

L’opéra confronte ce récit, en deux tableaux parallèles, l’un sur un bateau, l’autre situé à Auschwitz. Hanna Munitz:

«Lorsque je l’ai vu, je me suis demandée si je devais le montrer à Tel Aviv. Mais c’est une œuvre qui ne parle pas seulement aux juifs. Elle s’adresse aux tziganes, aux homosexuels... En Israël, on a tendance à penser que l’Holocauste, c’est uniquement les juifs. Je crois que le public sera attentif à cela.»

Si The Passenger confronte plusieurs langues (allemand, anglais, français, russe et yiddish!), The Child dreams est chanté en hébreu. Une gageure et un enjeu artistique pour David Stern. Comme Pelléas et Mélisande (Debussy), «tellement français», ou les opéras de Verdi et Puccini, qui «ne peuvent être chantés qu’en italien», il importe d’aider au développement d’œuvres chantées en hébreu. «Je cherche encore l’opéra qui serait tellement israélien qu’il ne pourrait être chanté qu’en hébreu», une langue «au rythme presque arythmique, avec beaucoup de consonnes» (2).

Concertos en intafadièse

En Israël, la musique vibre aussi au son de l’actualité. Durant la guerre en Irak, les représentations furent décalées à midi, pour rassurer les spectateurs, certains venant avec des masques à gaz. Le festival de Massada a vu sa fréquentation décroître significativement en 2011: «Avec le printemps arabe, les spectateurs venus de l’étranger se sont abstenus, ne sachant pas exactement où cela se situait par rapport à l’Egypte», constate Hanna Munitz.

Et la question palestinienne? Le West-Eastern divan orchestra, ensemble de musiciens d’origines diverses (Israël, Palestine, Syrie, Iran, Turquie...) mené par Daniel Barenboïm se produit régulièrement ici ou là. Mais plutôt ici (en Europe) que là (au Moyen-Orient). S’il a été entendu au Maroc, au Qatar et surtout à Ramallah, l’objectif affiché de jouer dans chacun des pays d’origine des musiciens est loin d’être atteint.

Et l’initiative reste isolée, encore plus depuis la deuxième Intifada, qui a bloqué durablement nombre de projets. «Il y a eu beaucoup de chanteurs ou de musiciens qui ont renoncé à venir chez nous. Mais nous n’avons jamais annulé de représentations», souligne Hanna Munitz. Impossible d’imaginer aujourd’hui une coproduction avec l’Opéra du Caire.

Hors des frontières, la musique subit aussi les contrecoups de la situation politique intérieure. En septembre 2011, le Comité britannique des universités de Palestine (BRICUP) a appelé –sans succès– à boycotter un concert de l’orchestre philharmonique d’Israël à Londres. Des activistes ont alors choisi de perturber le concert à plusieurs reprises, Zubin Mehta attendant, stoïque, la fin des huées pour diriger.

Le 25 janvier 2012, le Bricup a écrit à Christoph von Dohnányi pour l’enjoindre de ne pas diriger le Philharmonique d’Israël en avril prochain, s’appuyant sur sa récente décision de renoncer à l’opéra à Budapest, en raison des positions antisémites de son maire!

Le boycott, solution musicale la plus absurde: refuser d’écouter pour se faire entendre. Mieux vaudrait œuvrer à des rapprochements –et l’histoire complexe de l’IPO montre combien c’est possible, même si cela est aujourd’hui devenu très difficile.

«Ce qu’il est possible de faire aujourd’hui, c’est de travailler avec des musiciens arabes vivant en Israël, indique David Stern. Car il y a des blocages des deux côtés du mur. L’orchestre de Daniel Barenboïm est très bien perçu, par-delà toutes les polémiques. Faire jouer côte à côte des juifs et des palestiniens, cela suffit en soi. Ce n’est plus “eux” et “nous” mais des musiciens dans le même ensemble.»

Jean-Marc Proust

(1) Compositeur polonais dont toute la famille a été massacrée par les nazis, un temps emprisonné par le régime communiste d’URSS où il avait fui, il laisse une œuvre abondante: symphonies, opéras, musiques de films dont le célèbre Quand les passent les cigognes (Palme d’or 1958). Retourner à l'article

(2) Différant ainsi d’oeuvres comme Esther, par exemple, un oratorio de Cristiano Giuseppe Lidarti (1774) solidement ancré dans la tradition italienne. Retourner à l'article