Monde

La classe moyenne, le cauchemar de Poutine

Dominique Dhombres, mis à jour le 28.02.2012 à 5 h 38

Quelque chose est en train de bouger en Russie. Jusqu'à présent, reconnaissante à Poutine de lui avoir donné la possibilité de souffler un peu, la classe moyenne se lasse. Et manifeste.

Un couple et son enfant manifestent leur opposition à Vladimir Poutine, le 26 février 2012 à Moscou. REUTERS/Sergei Karpukhin

Un couple et son enfant manifestent leur opposition à Vladimir Poutine, le 26 février 2012 à Moscou. REUTERS/Sergei Karpukhin

C’est le cauchemar de Vladimir Poutine. La classe moyenne russe commence à se dire qu’il ne fait plus l’affaire. Comment s’en débarrasser? Ce n’est pas possible cette fois-ci, car l’arnaque électorale est bien ficelée. Mais ce sera peut-être pour la prochaine fois.

Cet  événement majeur, le revirement de la classe moyenne, et pas seulement de sa partie la plus éclairée, se produit dans l’indifférence des Européens et même des Américains du Nord. Les premiers ont d’autres chats à fouetter avec la crise des dettes souveraines et la faillite annoncée de la Grèce. Les seconds sont en année électorale et ne veulent pas être dérangés. On peut les comprendre, les uns et les autres, mais cela n’empêche pas de signaler ce tournant inattendu, et pour tout dire, inespéré.

La classe moyenne russe était peu ou prou, et dès le début, dès la chute de la maison Eltsine, dont il a été le liquidateur de faillite et le principal héritier, acquise à l’ancien colonel du KGB. Après les folies Eltsine, elle respirait. La corruption mettait de l’huile dans les rouages.

Pratiquée par tous, jusqu’au sommet, surtout au sommet, avec une allégresse particulière au sommet, elle est nécessaire à la bonne marche de l’ensemble. Sans oublier bien sûr le pétrole et le gaz, autres fluides essentiels au fonctionnement de la machine Russie. La corruption, le pétrole et le gaz sont, avec la vodka, les quatre fluides qui permettent à ce système très original de générer un taux annuel de croissance à faire rêver les Européens, qu’ils soient vertueux, comme au nord, ou moins regardants, pour le dire gentiment, plus au sud.

Le «pacte»: tu es sécuritaire, mais on fait nos affaires

La classe moyenne russe, née sur les ruines du communisme, après le choc traumatique de la perte de tous les repères, était jusqu’ici reconnaissante à Vladimir Poutine de lui avoir donné la possibilité de souffler un peu et d’oublier les horreurs économiques qui ont suivi la disparition du «socialisme mûr», et même très mûr, comme l’avait labellisé Brejnev qui avait parfois, sans le vouloir, le sens de la formule.

Tout ne risquait pas à chaque instant de disparaître comme par magie. La monnaie avait recommencé à circuler normalement, comme dans un pays presque normal. Les cartes de crédit, les téléphones portables étaient de nouveau utilisables dans la limite du raisonnable. Les vacances à l’étranger, au soleil de la Méditerranée, de Chypre au Maroc, en passant par Nice (escale obligée) étaient désormais banalisées. Au point de pousser les plus aventureux à tenter Vegas, Hong Kong ou Macao.

Des professeurs, des écrivains, des peintres ou des musiciens  qui jadis rêvaient de la Coupole ou de la Closerie et n’y allaient qu’une fois dans leur vie, parlaient désormais, comme d’un territoire conquis, des meilleurs tables d’Europe ou d’Asie.

Les comptes bancaires individuels libellés en dollars ne risquaient plus d’être siphonnés par les pouvoirs publics. Les portables étaient écoutés, «comme chez vous», me disait un ami russe, mais au moins ils passaient désormais («mieux que chez vous!», ajoutait-il), au fin fond de la campagne et jusqu’à Vladivostok.

La seule chose qui pouvait encore surprendre était une bombe dans un lieu public. Ne pas vouloir savoir si ladite bombe avait été posée par les Tchétchènes ou par les services de sécurité du petit tsar sobre, sportif et blondinet, faisait partie du paquet, ou du pacte, comme il vous plaira. Je te laisse t’occuper virilement de tous ces Caucasiens compliqués, et tu me laisses faire mes petites affaires. De toute façon tu fais pareil, et mille fois mieux que moi. C’était le pacte. Cela marchait très fort. Est-ce que c’est fini?

On est tenté de le croire en regardant les visages de tous ces gens, jeunes et moins jeunes, qui ont affronté les forces de sécurité et leurs redoutables matraques, ces dernières semaines, parfois par moins dix degrés, pour dire leur dégoût de l’arnaque électorale qui se prépare.

Ce sont des Russes qui ressemblent à vous et moi, serais-je tenté de dire. Beaucoup manifestaient pour la première fois de leur vie. Et quand les costauds, casqués, du ministère de l’Intérieur chargeaient en les visant à la tête, ils n’ont pas reculé. Ils ont continué à avancer. C’est nouveau et intéressant.

De super star à super tsar

Le premier tour de l’élection présidentielle russe a lieu le dimanche 4 mars. Comme dans une comédie musicale qui ne fait plus recette,  le même artiste vieillissant cherche à se maintenir sur scène à tout prix. Il a été président (deux fois). Il a fait aussi Premier ministre (une fois). Et il revient, encore une fois, sur les tréteaux, pour être président (encore deux fois?).

C’est Poutine superstar, voire super tsar, et de l’avis du public moyen, et pas seulement de sa partie éclairée, le spectacle devient un peu lassant. A l’ouest, où les Russes voyagent désormais librement, l’offre en matière de variétés est plus riche. Les Russes adorent l’opérette, mais avec le blondinet, ils commencent à fatiguer.

Pas tous, évidemment. Le pacte marche encore, loin de Moscou et de Saint-Petersbourg, loin des magasins de luxe. On peut encore, et c’est essentiel, construire une pièce supplémentaire dans la datcha, et, pour les plus jeunes, envisager sérieusement de fonder une famille et même, ce qui était singulièrement passé de mode, faire des enfants. La famille, la religion (orthodoxe) ont opéré le grand retour que l’on sait. Le bonheur, individuel ou familial, est une idée neuve en Russie. A cette échelle, en tout cas.

Est-ce que le pacte suffira à emporter le morceau, dès le premier tour, le 4 mars? Ce n’est plus très sûr, désormais, d’où le cauchemar de l’intéressé. Et s’il n’obtenait pas, malgré une fraude aussi massive que lors des législatives de décembre, un quorum suffisant pour passer dès ce premier tour? Evidemment, la fraude serait telle, lors du second tour, que l’affaire serait pliée. Elle est réglée d’avance, de toute façon, et tout le monde le sait. Mais la classe moyenne commence à se demander comment se débarrasser de Poutine.

Les cerbères qui servent le petit tsar ont tellement peur qu’ils cherchent à museler la seule radio d’info en continu,  Echo de Moscou, réellement indépendante du pouvoir. Ils se sont souvenus que Gazprom était propriétaire majoritaire de la station. Ils vont chercher à faire taire Echo de Moscou avant le 4 mars. On peut leur faire confiance. Ils savent faire.

Mais cette fois, l’atmosphère a changé. Quand le spectateur commence à siffler la star vieillissante, c’est signe qu’on approche de la fin du spectacle. Quand les citoyens ordinaires manifestent dans la rue et ne reculent pas devant les flics armés et casqués qui les chargent, c’est aussi un signe. Pour l’avenir de la Russie, celui-ci est plutôt rassurant.

Dominique Dhombres

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