Monde

Pourquoi l'Asie ne se joindra pas à un embargo sur le pétrole iranien

Michael E. Moran, mis à jour le 28.02.2012 à 5 h 32

Alors que l'occident est prêt à renoncer au pétrole iranien, les pays asiatiques, comme l'Inde ou la Turquie, se montrent plus réticents.

Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad et le Premier ministre indien Manmohan Singh, New Delhi, avril 2008. REUTERS/ B. Mathur

Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad et le Premier ministre indien Manmohan Singh, New Delhi, avril 2008. REUTERS/ B. Mathur

Comme dit le proverbe, «money talks, bullshit walks»: sortez la monnaie, remballez les foutaises. Après plus d’une décennie de tergiversations, l’UE a récemment pris la décision de se passer de pétrole iranien —ce n’est pas un détail, lorsqu’on sait les quantités de pétrole que certains de ses membres importent de ce pays.

Il est difficile de dire aujourd’hui si c’est suffisant et si la décision vient ou non trop tard, mais les difficultés qu’elle a engendré pour Téhéran —et la vaste incompétence de la réaction de l’Iran à ce jour (cf. mon article du GlobalPost) semblent indiquer qu’au-delà de simple poil à gratter, les sanctions deviennent pour le régime des Mollahs une préoccupation majeure.

Si ce n’est pas suffisant, et qu’une confrontation militaire en découle au lieu d’un accord négocié réglant la question du nucléaire iranien qui serait dans l’intérêt de toutes les parties, les reproches ne manqueront pas de fuser.

Aucune solution de repli

Les Etats-Unis et Israël, méfiants à juste titre vis-à-vis des ambitions iraniennes, n’ont offert à l’Iran aucune réelle incitation à changer son comportement, pas plus qu’ils n’ont permis à Téhéran d’envisager une solution de repli qui évite au régime de donner l’impression de capituler. Peu de gens regretteraient une humiliation infligée à ce régime arrogant et véhément, mais si le but est effectivement de convaincre l’Iran de se rétracter, il faut adopter la stratégie de la carotte —même si c’est une petite carotte— et du bâton.

La Chine et la Russie, bien entendu, font obstruction et jouent leurs propres intérêts dans cette affaire, et les autres pays visant un rôle sur la scène internationale préfèrent adopter profil bas plutôt que de choisir un camp.

Mais l’Asie représente le réel échec de la diplomatie Etats-Unis-Union européenne. Ensemble, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et Taïwan comptent pour 38% de l’ensemble des exportations iraniennes (60% avec la Chine, mais inutile d’aller par là: échec assuré).

La diplomatie occidentale, avec comme d’habitude dix ans de retard sur les grandes tendances, s’est concentrée sur l’obtention du soutien des vieux pays du G7 (et même là, le Japon ne s’est engagé que timidement —le Premier ministre Yoshihiko Nada déclarant: «Nous allons nous engager sur une réduction de nos importations de pétrole iranien»).

Un embargo? Vous n'y pensez pas

La Corée du Sud, dont la sécurité nationale repose depuis cinquante ans sur un déploiement de troupes américaines qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars, a indiqué qu’elle pourrait réduire ses importations, mais freine des quatre fers devant tout ce qui pourrait ressembler à un embargo.

Le moment est venu de mettre certains au pied du mur.

La Turquie, pour ses propres raisons, a également décidé de ne pas décréter d’embargo sur le pétrole iranien. Le pays est impliqué dans d’autres dossiers avec l’Iran —l’influence sur la Syrie, où ils s’opposent, et la lutte contre le PKK kurde dans le nord de l’Irak, où ils s’accordent.

Les Etats-Unis, néanmoins, sont particulièrement perplexes devant l’Inde, qu’ils persistent à considérer comme membre naturel du grand «club des démocraties», selon le terme de John McCain, devant perpétuer l’influence américaine. Apparemment, ce fantasme à la vie dure. Comme l’a constaté Washington lors des préparatifs de l’imprudente guerre d’Irak, puis à nouveau le mois dernier lorsque l’Inde a rejeté la candidature américaine pour la fourniture d’avions de combat, la vision stratégique de New Delhi exclut la participation aux projets internationaux de l’Oncle Sam.

Nicholas Burns, ancien sous-secrétaire d’Etat de Bush et bien connu en Inde pour avoir négocié en 2008 un contrat portant sur du combustible nucléaire (qui doit encore être approuvé, au passage) s’est vu cité en première page du Times of India pour un de ses articles paru dans The Diplomat, sorte de revue professionnelle pour la gent diplomatique, dans lequel il évoque la «claque» administrée par New Delhi aux amis de l’Inde à Washington.

«La nouvelle est profondément décevante pour ceux d’entre nous qui ont milité pour une relation étroite avec l’Inde. Et c’est un revers important vis-à-vis des efforts menés par les trois derniers présidents des Etats-Unis en vue d’établir un partenariat étroit et stratégique avec les gouvernements indiens successifs», y écrit-il.

La réponse appropriée est-elle alors de les gifler en retour?

Encore une fois, on est dans le contexte de «l’ancienne pensée», l’idée selon laquelle l’Inde étant une démocratie (ou le Brésil, ou la Turquie, ou l’Indonésie, ou l’Afrique du Sud, la liste est longue), elle ne manquera pas de rejoindre les croisades planétaires menées par l’Amérique. À la différence de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale, qui vit la formalisation du leadership global des Etats-Unis, ces pays ne sont pas des démocraties ployant sous le danger d’être annexées par une plus grande puissance.

Les temps ont changé

Au fil des années –encouragées, même, par des décennies de rhétorique américaine sur l’autodétermination et la démocratie de marché dans l’ex-Tiers-monde— ces pays ont développé leur propre sens de l’intérêt national. Ils reconnaissent que le taux de croissance accéléré de leurs économies doit beaucoup au monde tel que les Etats-Unis l’ont façonné et dirigé de 1945 à 2008. Mais ils ne considèrent pas pour autant que cela donne carte blanche à Washington pour les enrôler dans des embargos commerciaux, des actions secrètes, ou la guerre.

Si les Etats-Unis veulent bâtir une véritable relation stratégique avec l’Inde, celle-ci se devra d’être fondée sur les intérêts nationaux de l’Inde. Pour commencer, nous devrions nous détacher de l’absurde Alliance des Aveugles avec le Pakistan.

Il serait faux d’affirmer que l’Inde n’est pas concernée par le conflit avec l’Iran —voir l’Iran rejoindre la liste des Etats possédant l’arme nucléaire ne peut réjouir un pays ou les tensions entre hindous et musulmans et le conflit avec le Pakistan sur le Cachemire sont les deux principaux risques menaçant la prospérité nationale. Mais l’Inde, elle aussi, a développé l’arme nucléaire dans son coin. À ce jour, paradoxalement, les inspecteurs internationaux disposent d’un meilleur accès au programme nucléaire iranien qu’à celui de l’Inde.

Il faut également reconnaître que de trouver 280 millions de barils de pétrole —ce que l’Inde importe d’Iran, grosso modo— ne se réglera pas par décret.

L’Arabie saoudite dispose de capacités de production supplémentaires, et bien que les Saoudiens affirment qu’ils pourront compenser les besoins de l’Union européenne et éventuellement de quelques autres pays, les estimations même les plus optimistes ne permettent pas de penser que l’Arabie saoudite pourrait constituer une solution de rechange suffisante si le Japon, la Corée du Sud et l’Inde rejoignaient l’embargo.

À dire vrai, mieux vaut —et pas seulement pour le consommateur américain— que l’Inde et la Turquie ne soient pas aujourd’hui sur le marché libre, en quête de centaines de millions de barils de rechange.

On peut se féliciter que les sanctions produisent leurs effets en Iran, mais il ne faut pas oublier d’en comptabiliser les véritables coûts. Le prix du pétrole grimpe et grimpera encore, même sans intervention militaire, au fur et à mesure de la hausse du «coût de remplacement» du pétrole non-iranien.

Côté diplomatique, la pression sur l’Inde et la Turquie pour qu’ils se rangent derrière l’Amérique, en dépit de bénéfices moyennement clairs pour l’un et l’autre, ne fera que réduire l’influence de Washington avec le temps.

Michael Moran

Traduit par David Korn

Michael E. Moran
Michael E. Moran (6 articles)
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