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L’ascension exaltante et frustrante de Jeremy Lin

Chuck Leung, mis à jour le 01.03.2012 à 14 h 38

Un journaliste américain d'origine asiatique témoigne de ses sentiments ambivalents face à l'ascension de la nouvelle coqueluche de la NBA.

Jeremy Lin contre le Miami Heat, le 23 février 2012. REUTERS/Andrew Innerarity

Jeremy Lin contre le Miami Heat, le 23 février 2012. REUTERS/Andrew Innerarity

C'était en 2006: assis sur le canapé de mes parents près de San Francisco, j’étais en train de zapper quand je suis tombé sur une rediffusion de la finale du championnat de basket des lycées de cette année-là. J’ai immédiatement été frappé par un jeune Taïwanais maigrichon de Palo Alto qui se frayait régulièrement un chemin dans la raquette, menant sa petite équipe vers une victoire épique face aux grands favoris de Mater Dei.

Même alors, le jeu de Jeremy Lin n’était pas vraiment joli. Mais il avait refusé de rester en retrait et de se laisser atteindre par la pression ou la rudesse physique lors du match le plus important –face aux plus grands joueurs– qu’il ait pu jouer jusqu’alors. Je n’ai jamais été accusé d’être trop fier d’être asiatique, mais je n’ai eu aucun scrupule à miser tout de suite sur Jeremy Lin. Je le soutiens depuis le début.

Points, rebonds, passes et insultes racistes

Il ne m’a pas été très difficile de m’identifier à lui. Comme Lin, je suis un Américain d’origine asiatique, né et ayant été élevé dans la région de San Francisco par des parents immigrés de Chine. Comme Lin, j’ai un jour été un jeune étudiant d’un mètre soixante-dix dont la croissance tardive a sauvé la carrière de joueur de basket (du moins ce qu’il en restait).

Je jouais au même poste que Lin et, comme lui, j’ai été capitaine de mon équipe. Après avoir échoué à obtenir une bourse pour le championnat universitaire de Division I, Lin s’est installé à Harvard, où il a étudié l’économie et, en licence, a été le plus performant de son équipe au niveau des points, rebonds, passes décisives, interceptions et a dû faire face à des insultes racistes.

En dépit d’une belle carrière au sein du championnat de l’Ivy League, aucune équipe de NBA ne l’a choisi lors de la draft. En licence, à Berkeley, j’ai aussi étudié l’économie et —c’est là que la comparaison s’arrête— j’ai cumulé les records de mon équipe de seconde zone pour ce qui est des pertes de balle, des fautes et des minutes sous l’influence de drogues. Moi non plus, personne n’a voulu me drafter...

Tandis que la carrière de Lin à l’université progressait, je surveillais de loin le lent égrènement de ses meilleures actions et de ses paniers à trois points. Après avoir déménagé à New-York, je l’ai vu jouer en vrai pour la première fois, dans un match contre Columbia lors de son année de licence. Cet été-là, j’ai pris l’avion pour Las Vegas pour voir un match de la NBA Summer League [période annuelle de test des jeunes joueurs des équipes NBA, NDT] et ai été au premier rang pour voir Lin gagner devant une foule qui n’était venue que pour voir John Wall, le premier de la draft de cette année-là.

Je pouvais presque déjà commencer à percevoir les contours indistincts d’une modeste carrière professionnelle. L’audace de Lin dans la raquette, sa défense habile face à des adversaires plus rapides et ses belles passes dans le dos pouvaient facilement se transformer en minutes passées loin du banc des remplaçants. Mais il y avait aussi des signes de faiblesse, qui apparaîtraient plus tard lors de sa médiocre première année en NBA avec les Golden State Warriors: son hésitation, ses limites physiques au plus haut niveau, son jump shot incertain.

Personne ne l'avait vu venir

C’était il y a un an. Ces derniers jours, vous avez sans doute entendu parler de l’ascension presque incroyable de Lin vers la célébrité internationale. Les statistiques seules ne font pas justice à ses performances: les meilleures actions de ses derniers matchs pourraient correspondre à la carrière entière d’un joueur moyen. Et personne ne l’avait vu venir.

Face aux New Jersey Nets, le 4 janvier, le coach des New York Knicks Mike d’Antoni, confronté à une liste de joueurs réduite et à des appels à sa démission, se tourna vers un Lin jusque là peu utilisé, qui était apparemment sur le point d’être évincé. Un match magnifique au Madison Square Garden fut suivi d’un second. Et, jouant sur la plus grande scène du basket, c’est tout ce qu’il fallut pour mettre les réseaux sociaux en émoi. Une semaine plus tard, avec à son actif une démolition de Kobe Bryant et des Lakers de Los Angeles, Jeremy Lin s’était transformé en phénomène global au nom malicieux et contagieux: «Linsanity».

Les emails et SMS vertigineux m’arrivèrent alors des deux côtes. Je n’avais jamais vu autant de points d’exclamation et d’abus de CAPS LOCK. Ce n’étaient plus que calembours idiots, hashtags élaborés, surnoms hyperboliques: après «le Tim Tebow asiatique» et «le Jésus jaune», nous nous sommes rabattus sur «JLin». Et tandis que je partageais avec tous l’excitation croissante entourant ses exploits, le fan de musique indie en moi s’irritait de voir certains nouveaux fans se précipiter pour adopter Lin.

Cette soudaine débauche d’amitié m’a conduit à m’interroger pour la première fois sur mon attachement à Lin. Je l’avais connu d’abord et avant tout comme un sportif, mais le récit que l’on construsait autour de son destin original, l’éducation parentale, la détermination, les études à Harvard, la foi religieuse, tout cela me rappelait plutôt des vieux amis d’origine asiatique avec qui j’avais perdu contact, ceux avec qui, pour être honnête, je n’avait plus grand chose en commun.

Est-ce que cette légende de Jeremy Lin est exacte? Peut-être. Mais je crains que son succès ne valide et ne renforce des stéréotypes trop familiers sur «l’asiaticité»: l’ardeur au travail, l’humilité, l’application à l’étude et même la foi chrétienne. Mercredi dernier, m’asseyant dans un bar pour voir Lin jouer face aux Wizards, j’ai pris conscience de ce que pouvait renvoyer le fait que je le soutienne ouvertement en public. Est-ce que ma peau, mes traits, mon identification à Lin faisaient maintenant de moi un bourreau de travail parmi d’autres, qui baissent la tête et font ce qu’on leur dit?

Invitation à préserver les archétypes

Peut-être que ça vous parait exagéré, voire paranoïaque. Mais vous n’avez sans doute jamais  suspecté que les autres, en vous regardant, ne voient que, comme l’écrit Wesley Wang dans le New York Magazine, «une personne invisible, à peine distincte dans une masse de visages qui se ressemblent tous». Ce que je crains, je commence maintenant à le comprendre, c’est que derrière cette «Linsanity», on trouve une invitation à préserver ces archétypes, confirmés par un nouvel exemple si visible et confortable.

Sur le parquet, il y a aussi les grimaces maladroites de Lin, son sourire entretenu à la boisson énergisante, qui trahissent au moins, selon moi, la modestie de celui qui est déjà bien content d’être là. Bien sûr, il a donné quelques coups de poings maniérés et s’est laissé aller à quelques coups de hanches amicaux –ainsi qu’à la plus nerd des poignées de main- mais il n’a pas fait montre d’une exubérance de haut vol telle qu’on la voit chez certains joueurs au sommet de leur art, comme Jordan tirant la langue, Nowitzki souriant avec arrogance ou Dwayne Wade regardant sa main inarrêtable.

Certains sportifs nous font souffrir en nous renvoyant l’image de figures idéales de nous-mêmes. «Si seulement j’étais un peu plus grand», nous disons-nous. Dans un sens inverse un peu égoïste, j’ai commencé à songer à un Jeremy Lin encore plus idéal. J’étais jaloux du fait qu’il puisse m’être volé par ces nouveaux venus, ces perfectionnistes et bien-pensants, ceux qui n’avaient pas besoin de lui et ne le méritaient pas.

Je voulais qu’il nous appartienne à nous, les ratés, les anonymes, nous qui avions déçu nos parents avec nos boulots qui ne payent guère, qui étions relégués à des matches sans enjeu dans des gymnases de collèges, qui buvions trop et ne craignions aucun dieu. Pour nous, les hommes américains d’origine asiatiques en particulier, il a semblé qu’une opportunité de chasser les attaques sur notre virilité nous était dérobée et que Lin était plutôt Harold Lee que Bruce Lee. Je ne voulais pas que Lin soit un vrai méchant, mais j’aurais été heureux avec quelques gros titres sentant un peu le scandale, du genre «Jeremy Lin affirme avoir été sous cocaïne lorsqu’il a mis 38 points en un match». Je pense que je voulais juste qu’on ait l’air un peu cool grâce à lui.

Son visage ressemble au mien

On demande beaucoup de nos sportifs et de nos héros favoris. Les meilleurs d’entre eux parviennent toujours à nous donner encore plus. Le 11 février, j’ai vu la première performance à peu près humaine de Lin: «seulement» 20 points, un 8 sur 24 au tir et six pertes de balle.

Et pourtant, on pourrait soutenir que c’était son match le plus impressionant. Il était clairement épuisé, c’était la deuxième soirée d’une série de deux matchs d’affilée, il n’avait pas été ménagé de toute la deuxième mi-temps et il jouait face à ce qui ressemblait à une vraie défense de NBA, mais Lin était au coeur d’un incroyable come-back des Knicks, une passe décisive et un lancer franc transformant un retard de trois points en une victoire à l’extérieur face aux Timberwolves qu’ils n’espéraient même pas. Au milieu des acclamations et des cris de victoire éclatant dans le bar tandis qu’arrivait la fin du match, je sentais ma conscience de ma condition s’évanouir complètement.

Pour la première fois de la semaine, je n’ai plus souhaité que Lin soit quelqu’un d’autre que celui qu’il était –un joueur de basket complètement unique et enthousiasmant. J’ai levé mes bras en signe de victoire comme tout le monde dans le bar plein et j’ai tenté, en vain, de retenir le grand sourire que la bière m’encourageait à libérer. Et pourtant, je ne suis même pas un supporter des Knicks.

Comment quiconque pourrait reprocher à Lin sa joie pure, ses performances communicatives? Comment peut-on ne pas apprécier son pied de nez à la pression, aux attentes, à toute la foule de ceux qui, comme nous, portons notre attention sur lui depuis deux continents? Comment pourrais-je demander plus de ce gamin de 23 ans?

Il m’avait transporté en arrière, jusqu’à ce premier match que je l’avais vu jouer, avant que je ne sache qui il était et ce qu’il croyait. Je ne voyais qu’un joueur de basketball capable de tirer vers le haut une équipe de bras cassés, un meneur, un guide, dont il se trouve que le visage ressemblait un peu au mien.

Chuck Leung

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