Monde

La politique des petits pas des «Amis du peuple syrien»

Daniel Vernet, mis à jour le 26.02.2012 à 14 h 01

Réuni à Tunis le 24 février, ce groupe de contact créé pour contourner la paralysie de l'Onu cherche des solutions au conflit. Mais rien ne bougera avant la présidentielle russe du 4 mars.

La secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton lors de la réunion des «Amis du peuple syrien», le 24 février 2012 à Tunis. REUTERS/Jason Reed.

La secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton lors de la réunion des «Amis du peuple syrien», le 24 février 2012 à Tunis. REUTERS/Jason Reed.

Que faire quand on assiste depuis près d’un an à la répression brutale de manifestations populaires sans avoir, ou sans se donner, les moyens d’y mettre fin? C’est à cette question qu’a tenté de répondre la soixantaine de pays réunis vendredi 24 février à Tunis au titre des «Amis du peuple syrien».

Depuis le mois de mars de l’année dernière, le régime est contesté dans les rues des grandes villes de Syrie. Depuis près d’un an, le président Bachar el-Assad réplique par les armes, n’hésitant pas à ordonner le bombardement de populations civiles.

L’intervention des chars, les tirs de snipers, les affrontements entre groupes armés ont fait plus de 7.600 morts. Depuis des mois, la communauté internationale, qui n’a de communauté que le nom, s’interroge sur les moyens de mettre fin aux massacres.

Elle est paralysée. D’abord par les vetos de Moscou et de Pékin au Conseil de sécurité des Nations unies. Russes et Chinois ne veulent pas d’une «nouvelle Libye». Ils ont l’impression de s’être fait avoir en laissant passer en 2011 la résolution 1973 autorisant l’imposition d’une zone d’interdiction aérienne au dessus de la Libye. Les Occidentaux l’ont interprétée comme un feu vert à une intervention militaire contre le colonel Kadhafi.

Les Russes, qui ont des intérêts économiques et militaires en Syrie, ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Les Chinois, qui s’inquiètent de toute atteinte au principe de souveraineté des Etats, suivent. Ils bloquent donc systématiquement toute décision du Conseil de sécurité menaçant Bachar el-Assad et ils ont boycotté la réunion de Tunis.

Des amis divisés

La deuxième raison de la paralysie est la division des «Amis du peuple syrien». Les Occidentaux ne veulent pas d’une solution de force. Ils estiment, à juste titre sans doute, que la Syrie n’étant pas la Libye, une intervention militaire serait beaucoup plus compliquée à organiser et à mener à bien.

Ils considèrent que les risques d’embrasement de toute la région sont trop importants à un moment où l’Iran –un allié de la Syrie de Bachar el-Assad— accélère son programme nucléaire. Certains pays arabes, au contraire, sont prêts à livrer des armes aux rebelles syriens. D’autres ne seraient pas hostiles à l’envoi d’une force d’interposition.

Entre ces différentes positions, il faut trouver un dénominateur commun. Il s’appelle sanctions économiques. Mais leur efficacité est douteuse, surtout quand elles ne sont pas appliquées par de grands partenaires du pays visé. En l’occurrence, c’est le cas de la Russie, de la Chine, de l’Iran, etc. Et si elles fonctionnent, leurs effets se font sentir à long terme. Pendant ce temps, il y aura encore de nombreuses victimes à Homs et ailleurs.

Faute d’accord au Conseil de sécurité, les Occidentaux et la Ligue arabe ont obtenu une condamnation du régime syrien par l’Assemblée générale de l’Onu. Mais c’est une condamnation symbolique. L’Assemblée générale a encore moins de moyens que le Conseil de faire appliquer ses décisions.

Réunions en Turquie, en France...

Comment dans ces conditions augmenter la pression sur Damas? Les «Amis du peuple syrien» ont créé un groupe de contact. C’est, depuis les guerres dans l’ex-Yougoslavie, la manière de réunir des Etats qui partagent à peu près les mêmes objectifs, en dehors des institutions existantes quand celles-ci sont paralysées.

La première réunion a donc eu lieu à Tunis. Les suivantes se tiendront en Turquie puis en France. Même si les résultats sont décevants, ces rencontres ne sont pas totalement dérisoires. Chacune doit afficher un progrès par rapport à la précédente.

Pour l’instant, toutefois, c’est l’escalade de l’impuissance. Les sanctions vont être élargies et ne toucheront plus seulement des institutions mais des individus proches du pouvoir.

Le Conseil national syrien (CNS) qui regroupe une grande partie de l’opposition devient «un représentant légitime du peuple syrien», au lieu d’être simplement «un interlocuteur légitime» (notons que quelques semaines seulement après la révolte de Benghazi, le Conseil national de transition avait été élevé par Nicolas Sarkozy au rang de «seul représentant légitime du peuple libyen») Ancien secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan a été désigné comme envoyé spécial de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie. Des petits pas qui ne bouleversent pas la donne.

Obama ne veut pas gérer un conflit

Aux prises avec le dilemme iranien –comment empêcher Téhéran de construire une arme nucléaire et Israël de la détruire par la force– et à la dégradation de la situation en Afghanistan, Barack Obama ne veut pas avoir à gérer un nouveau conflit à quelques mois de l’élection présidentielle. Mais ses adversaires républicains ne sont plus les seuls à soutenir une intervention musclée en Syrie. Dans un commentaire publié par le New York Times, Anne-Marie Slaughter, professeur à Princeton et ancienne collaboratrice d’Hillary Clinton au Département d’Etat, suggère l’emploi de drones contre les chars syriens qui participent à la répression.

Alain Juppé propose la création de «corridors humanitaires» pour évacuer les blessés et mettre à l’abri les populations civiles des villes les plus menacées. Cependant il sait parfaitement que de tels corridors (qui rappellent là encore la guerre en Yougoslavie) doivent être sécurisés pour ne pas devenir des cibles privilégiées pour les forces de répression du régime.

La force d’interposition arabo-onusienne proposée par la Ligue arabe pourrait servir cet objectif de sécurisation. Les Occidentaux ne s’y opposent pas mais le ministre français des Affaires étrangères a rappelé qu’une telle décision ne pouvait être prise que par le Conseil de sécurité de l’Onu. Autant dire que ce n’est pas pour demain puisqu’il est quasi-certain que les Russes et les Chinois s’y opposeraient. On est ainsi renvoyé à la case départ.

La Russie est le maillon faible

La clé est à Moscou. Les «amis du peuple syrien» doivent montrer une détermination susceptible de convaincre la diplomatie russe qu’il est vain de miser sur un régime de plus en plus isolé, sans aller jusqu’à la braquer par la menace d’une intervention militaire.

Si la chute du régime baasiste qui règne sur la Syrie depuis un demi-siècle est inéluctable, la Russie n’a pas intérêt à se trouver du mauvais côté. Elle pourrait alors accepter le compromis proposé par la Ligue arabe –une transition sous l’égide du vice-président syrien– tandis qu’elle garantirait à Bachar el-Assad un exil doré à Moscou.

Pour savoir si le Kremlin est prêt à faire un pas en direction des «amis du peuple syrien», il faut attendre l’élection présidentielle russe du 4 mars. D’ici là, rien ne bougera, car Vladimir Poutine veut s’assurer la victoire en entonnant les accents anti-occidentaux qu’il aime tant.

Daniel Vernet

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