Culture

Bob Dylan au cinéma: l'homme qui n'était pas là

Anastasia Lévy, mis à jour le 04.03.2012 à 9 h 20

Alors que la Cité de la musique de Paris projette cinq films mettant en scène le musicien à l'occasion d'une exposition, retour sur une carrière à l'écran à l'image de son parcours musical: toujours en avance et jamais où on l'attend.

Bob Dylan dans «Pat Garrett et Billy le Kid» de Sam Peckinpah (1973).

Bob Dylan dans «Pat Garrett et Billy le Kid» de Sam Peckinpah (1973).

«Who are you?That’s a good question.» Nous sommes en 1973: dix ans après ses débuts à l'écran, Bob Dylan sème le trouble chez James Coburn dans le le western Pat Garrett et Billy le Kid. La grande question «Qui est Dylan?» est posée par tous ses films, fictions ou documentaires, concerts et films personnels, auxquels la Cité de la musique consacre une courte rétrospective les 10 et 11 mars à l'occasion d'une exposition. L'occasion de se livrer à un portrait de l’artiste en personnage filmé, en constante recherche d’équilibre entre son double à l'écran et sa personne privée.

La première apparition de Dylan dans une fiction se fait très tôt: il a 21 ans, et c’est en Angleterre, où il est encore inconnu, qu’il est appelé à jouer. Un producteur de la BBC le repère dans un bar de Greenwich Village et le fait venir trois semaines à Londres pour jouer dans la fiction Madhouse on Castle Street, diffusée en janvier 1963, dans laquelle il donne notamment la réplique à David Warner (Tron, Les chiens de paille).

De cet épisode, dont la bande a été effacée par la BBC en 1968, selon l’usage, il ne reste rien qu’un Graal à retrouver pour les fans de Dylan. Et l’idée que, avant même d’être connu, il était, déjà, un personnage de fiction.

L’image que les autres ont de lui l’a toujours hantée: il ne veut pas être celui qu’on veut qu’il soit. Malheureusement pour lui, tout le monde veut quelque chose de Bob Dylan.

«Well, I try my best to be just like I am
But everybody wants you to be just like them
» [1] 

Maggie’s Farm

Dès 1963, les concerts de Dylan sont fixés sur pellicule, de la marche sur Washington pour les droits civiques avec Joan Baez aux trois éditions du Newport Folk Festival auxquelles il participe. Mais c’est au moment où Dylan «turns electric» qu’il décide pour la première fois lui-même d’immortaliser sa performance.

Un film qui n'explique rien

Avec Don’t Look Back, le film de D.A. Pennebaker sur sa tournée en Angleterre en 1965, il veut prendre pleinement contrôle de qui il est, ou en tout cas de l’image qu’il veut donner. Il n’est pas le folkeux protest-singer qu’on veut lui coller à la peau, mais un musicien toujours en avance et surtout jamais où on l’attend.

Et dans ce film, Dylan n’explique rien: c’est le «cinéma-vérité», avec un Pennebaker (réalisateur remarqué par Sara, sa future femme, choix donc éminemment personnel) présent dans chaque scène de la tournée de celui qui quitte pour de bon ses habits de folk-singer. Mais Pennebaker ne fait aucune interview et n’interagit jamais avec les «personnages» de la scène, à la manière de films soviétiques des années 1920. La caméra est absente tout en étant partout où se trame quelque chose, entre rencontres avec les fans, interviews animées avec des journalistes jonglant comme ils le peuvent avec des réponses plus que déstabilisantes, et entrées et sorties de scènes.

Ce film montre pour la première fois l’envers de la scène. Et malgré la présence de la caméra, et des dizaines de personnes à longueur de journée autour du chanteur, il nous donne à voir un Bob Dylan intime. Mais cette intimité se trouve souvent durement confrontée à l’œil du public, quel qu’il soit, comme pendant sa rencontre avec Donovan, sommet de gêne infligée à celui que tous les journaux appellent le «Dylan britannique».

Donovan vient lui chanter une chanson, à laquelle un Dylan gauche répond: «Hey, that’s a good song, man.» Mais une dizaine de personnes les fixent comme s’ils attendaient que l’étincelle entre les deux se transforme en incendie criminel. Il dira finalement de lui, dans une interview au Melody Maker: 

«Il m'a joué des chansons. Je l'aime bien... C'est un gentil mec.»

Dylan est à son apogée, et la caméra le sent autant que ceux qu’il côtoie. S’il peut agacer ou mettre mal à l’aise, il ne laisse jamais indifférent, et semble attirer autant qu’il fascine. Dans les interviews réalisées cette année-là, il fait ce qu’il veut des journalistes et reprend toujours le dessus, quelles que soient les questions qu’on lui pose.

«Entre 136 et 142»

A San Francisco, en décembre 1965, lors d’une conférence de presse particulièrement surréaliste, Dylan arrive à faire rire tout le monde tout en ne répondant à aucune question. Tous sont troublés par celui qui a pourtant l’air de n’être pas à sa place. Ou, en tout cas, pas à la place qu’on veut lui donner:

«On dit que vos chansons ont un message subtil...
— Un message subtil? Où avez-vous été chercher ça?
— Dans un magazine de cinéma.»

Des journalistes peu ou prou préparés à un entretien avec un folk singer profond qui va leur délivrer un message philosophique se retrouvent face à un homme simple, qui ne veut rien porter que ses chansons. Une semaine après son interview de San Francisco, il se retrouve face au même type de questions et, comme il en a pris l’habitude, joue avec les journalistes son jeu à lui, celui de qui sera le plus absurde:

«Combien de chanteurs utilisent selon vous leurs chansons pour protester contre les problèmes de la société? Y en a-t-il beaucoup?
— Combien? Je crois qu’il y en a à peu près 136.
— Vous dites à peu près 136? Ou vous voulez dire exactement 136?
— Entre 136 et 142.»

Il expliquera quarante ans plus tard à Martin Scorsese, dans le documentaire No Direction Home, l’ineptie qu’il y a à demander à des chanteurs des réponses aux problèmes de la société.

Il n’est pourtant pas la star qu’on lui reproche d’être parce qu’il n’en fait qu’à sa tête avec les journalistes. Il peut s’avérer particulièrement aimable face à ceux qui ne voient en lui qu’un homme; ni une chose astrale à laquelle il faudrait parler avec trop de respect, ni un amuseur public que l’on ne traiterait qu’avec mépris. Qu’on l’aborde à hauteur d’homme, il répond comme un homme.

En prenant ses distances avec la folk en 1965, Dylan s’éloigne de Joan Baez mais aussi de ses maîtres d’alors: il n’est plus seulement l’enfant de Woody Guthrie et Pete Seeger, mais aussi d’Elvis Presley et Chuck Berry. Un fils du rock’n’roll; et cette année-là, il est traité comme le roi. Mais du roi on attend tout, et au roi on ne pardonne rien: c’est le début d’une pression bien trop forte pour Dylan, qui comme Elvis, ne saura pas supporter le fardeau des attentes immenses du public, de la presse, des amis, des femmes.

L'humour comme armure

Comme une tentative de ne pas perdre le contrôle sur son image, ou au moins de tenir les rênes usés qui se délitent déjà depuis quelques mois, Dylan commande un nouveau film à Pennebaker sur sa tournée de 1966, Eat the Document. A ce moment-là, pour supporter la pression, il lui faut assumer ce qu’il est et où il va, quoi qu’en dise le monde extérieur. C’est sur cette tournée qu’intervient le fameux incident où Dylan se fait appeler «Judas» par un spectateur, le 17 mai 1966 au Free Trade Hall de Manchester. Piqué au vif, il lance à ses musiciens avec un ton de défi: «Play it loud, play it fucking loud» («Jouez-la fort, jouez-la putain de fort»).

Quand à peine six mois plus tôt il faisait ce qu’il voulait des journalistes, il paraît ici marqué, touché, blessé par les huées, les réflexions, les commentaires. S’il essaye toujours de distancier ça par l’humour, il est visiblement affaibli, et atteint par ce au-dessus duquel il restait jusqu’alors.

Quand il est menacé de mort, ce qui a dû lui arriver un nombre incalculable de fois auparavant, il ne supporte plus. «I don’t mind being shot man, but I don’t dig being told about it» («Je me fous d'être abattu mec, mais pas qu'on me le dise») le voit-on dire dans No Direction Home. Même s’il ponctue: «Don’t worry Mickey [Jones, son batteur], I’ll protect you» («Ne t'inquiète pas Mickey, je te protégerai»). L’humour, c’est la dernière distance possible. Il joue avec les mots, avec les gens, avec son image. C’est sa protection, son armure.

Mais cette armure s’effrite et son image ne lui appartient plus. Il est filmé partout, tout le temps, photographié sous tous les angles, et il n’oppose même plus de résistance. On immortalise un Dylan qu’on comprend enfin mortel. Le Dieu n’est plus, il a laissé la place à un homme au bout du rouleau. A 25 ans, Dylan se sauve la vie en tombant de sa légendaire Triumph Tiger chez lui, à Woodstock. Sans cet accident, il n’aurait peut-être même pas duré assez pour faire partie du triste club des 27.

L’accident de moto, finalement pas si grave, n’est que le prétexte à se tirer sain et sauf du train en marche qui va trop vite. Dylan disparaît des écrans. Dylan disparaît des studios. Dylan disparaît des radios. Eat the Document est enterré avant de voir le jour, et sera plus tard monté par le chanteur lui-même. Le film ne connaîtra jamais de diffusion officielle, mais on peut en voir quelques extraits dans le No Direction Home de Scorsese, ou l’intégralité sur internet.

Fini le cinéma-vérité

Sept années vont passer qui, dans l’histoire de l’image de Bob Dylan, vont tout changer: il s’attelle à la fiction, dix ans après son expérience à la BBC. Fini le cinéma-vérité, finies les tournées suivies par une caméra omniprésente.

A part quelques rares apparitions télévisées entre temps pour ses amis (en 1969 avec Johnny Cash ou le concert pour le Bangladesh organisé par George Harrison), Dylan n’a plus rien donné à celle qui lui a tout pris: la caméra. En 1973, il revient, dans un rôle fictif mais hautement symbolique de sa nouvelle image dans le western de Sam Peckinpah Pat Garrett et Billy le Kid.

Alors qu’il hésite jusqu’à la dernière minute à s’engager sur le projet («Une fois engagé sur le film, ils m'auraient», aurait-il dit à Kris Kristofferson, musicien et ami qui joue le rôle de Billy), il finit par accepter le rôle du personnage le plus énigmatique du film, celui d’Alias, qui ne s’engage ni au côté de Billy, ni au côté de Pat Garrett, mais reste un simple témoin de l’histoire qui se déroule sous ses yeux. Le personnage dont on ignore tout, d’où il vient et où il va, sans identité jusque dans son nom.

Le film en lui-même est proche des thèmes favoris de Dylan, qui chante les hors-la-loi depuis toujours, sur John Wesley Harding ou Blonde on Blonde («But to live outside the law you must be honest»). Il livre par ailleurs avec la bande-originale du film une de ses meilleurs compositions depuis sa disparition des écrans. On retrouve un Bob Dylan apaisé, enfin, derrière le masque protecteur de la fiction.

Les Enfants du paradis et Tirez sur le pianiste

Il a trouvé sa nouvelle voie pour parler de lui, celle qui lui convient. Le personnage qu’il est sait qu’il doit donner à son public: il donnera désormais ce qu’il construit, et non plus ce qu’on lui prend. Et il va construire à cette époque, le milieu des années 1970, un film plus surréaliste que tout ce qui l’aura touché avant.

Avec Renaldo et Clara, qu’il écrit, réalise et dans lequel il joue le rôle-titre, Dylan mélange fiction, documentaire et scènes de concerts de la Rolling Thunder Revue. Il embauche Sam Shepard pour coécrire le film, et ses indications de départ se résument à: «Tu as vu Les Enfants du paradis? Et Tirez sur le pianiste? Je veux un truc comme ça.» Shepard mettra du temps à comprendre ce que Dylan veut, puisqu’à aucun moment il n’est évoqué que le chanteur ne veut pas un film de fiction traditionnel.

Sa femme, Sara Lownds (dont il est en train de se séparer) est Clara, Joan Baez (qui s’est douze ans plus tôt vue quitter pour Sara) y est la «femme en blanc», et Ronnie Hawkins y interprète… Bob Dylan. Mais malgré l’acteur Dylan et le personnage Dylan, le réalisateur dira en interview que «Dylan n’est pas dans le film». La confusion est totale, et le film, dont le montage original dure 4 heures, ne trouve pas son public.

On peut penser qu’un tel film l'a laissé de côté parce que le public de Dylan, justement celui qui aurait pu être celui de ce film, n’a pas trouvé l’image qu’il avait lui-même de l’homme. Dylan ne nourrit pas les foules avec ce qu’elles attendent: veut-il rétablir la vérité, une vérité? Au contraire, il semble qu’il veuille se débarrasser de cette idée de «vérité» pour jouer avec le «mythe» qui existe autour de lui.

D’ailleurs, Renaldo avance masqué. Il est intéressant de remarquer que ses fans, qui aiment la complexité de ses chansons et de ses paroles, et se laisser emporter par le poète, n’apprécient pas ce brouillage des pistes quand il est appliqué au cinéma.

«Il est le premier à avoir inventé Dylan»

Sam Shepard résume parfaitement dans The Rolling Thunder Logbook la complexité du personnage et de son image:

«Dylan s’est inventé lui-même. Il s’est construit à partir de rien. Et cela à la force des choses qui l’entouraient et étaient en lui. Dylan est une invention de son propre esprit. Le but n’est pas de savoir qui il est, mais de le digérer. Quoi qu’il en soit, il entre en vous, alors pourquoi ne pas essayer de le digérer ? Il n’est pas le premier à s’être inventé lui-même, mais il est le premier à avoir inventé Dylan.»

Après une apparition dans le documentaire de Martin Scorsese The Last Waltz, sur le concert d’adieu de The Band en 1976, Dylan consacre la fin de ces années 70 au montage de son film, à l’enregistrement studio et à de longues tournées.

Il faudra de nouveau attendre près d’une décennie pour le voir revenir avec un nouveau film de fiction, Hearts of Fire, plus que dispensable production mettant en scène la vie d’une ancienne rock star recluse, signée Richard Marquand, le réalisateur du Retour du Jedi. Rien de notable, si ce n’est l’évident parallèle qu’on ne peut s’empêcher de faire entre l’acteur et son personnage, mais de manière tellement grossière qu’il n’y a là que peu d’intérêt.

Il jouera plus tard le rôle d’un artiste le temps d’une scène dans le catastrophique Catch Fire de Dennis Hopper, et s’offre en 2003 un rôle sur mesure, celui d’une ancienne rock star qui sort de prison et doit jouer un concert au bénéfice d’une Amérique décadente dans Masked and Anonymous, dont il coécrit le scénario avec le réalisateur Larry Charles (Borat, Brüno). Mais le film est plutôt pauvre, bien que Dylan veuille sans doute révéler ici son rapport au succès, à la presse et à sa musique. Force est pourtant de constater qu’il n’est plus celui qui peut le mieux jouer avec son image.

Six acteurs différents

Et c’est ce qu’a prouvé Todd Haynes avec le sophistiqué I’m Not There. Conscient de l’impossibilité de réaliser un biopic classique avec un personnage aussi complexe que Dylan (à part à se concentrer sur une très courte période de sa vie), Haynes va avoir l’idée géniale de représenter les facettes du personnage par six acteurs différents, hommes, femme et enfant.

Chacun porte une part de Bob Dylan, un moment de sa vie ou un aspect de sa personnalité. Apporte-t-il quelque chose à la compréhension du personnage? A vrai dire, les scènes sont déjà connues du fan, mais Haynes apporte une idée indispensable: Bob Dylan est tout ça à la fois, le petit garçon noir qui se rend au chevet de Woody Guthrie, le chanteur androgyne et drogué qui se débat avec les journalistes, le cow-boy hippie ou le protest-singer sérieux.

Et il s’est toujours battu pour qu’on ne l’enferme pas dans une vérité qu’on aurait choisie pour lui. Todd Haynes fait ici un film infiniment respectueux de son idole et de la complexité qu'elle avouait dans une interview à la radio KMEL en 1980:

«C’est facile d’être Bob Dylan, ce qui est difficile c’est d’être à la hauteur de ce que les gens attendent de Bob Dylan. Mais ça n’est pas si compliqué en fait… Tant que j’arrive à être sûr de qui je suis, et que je ne le confonds pas avec qui je suis censé être, je pense que ça ira.»

Anastasia Levy

Cinq films seront diffusés les 10 et 11 mars à la Cité de la musique (221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris) dans le cadre de l'exposition Bob Dylan, l'explosion rock (1961-1966), qui a lieu du 6 mars au 15 juillet: The Other Side of the Mirror—Bob Dylan Live at the Newport Folk Festival (1963-1965), Pat Garrett et Billy le Kid, Don't Look Back, No Direction Home et Masked and Anonymous. A signaler également des concerts de Syd Matters, Sophie Hunger, Moriarty et Herman Düne.

[1] «Eh bien, je fais de mon mieux pour être juste ce que je suis, mais tout le monde veut que vous soyiez juste comme eux.» Revenir à l'article

Anastasia Lévy
Anastasia Lévy (29 articles)
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