France

Dans le banditisme corse, petits abus de biens sociaux et grand racket en famille

Mathieu Grégoire, mis à jour le 28.02.2012 à 20 h 31

Alors que les interpellations pleuvent dans le milieu corse, le fils de Francis Mariani, Jacques, a écopé mi-février de sept ans de prison à Marseille dans une affaire d'extorsion symbolique des pratiques du milieu.

Un bouquetin et des moutons dans les rues de Marseille, en 2008. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Un bouquetin et des moutons dans les rues de Marseille, en 2008. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Ça tombe comme à Gravelotte. Les jours passent et les interpellations pleuvent dans le milieu corse. «Les flics font la chasse aux Corses avec des gros trains de vie et qui ne correspondent à aucun revenu déclaré», résume un connaisseur, embastillé avec Francis Mariani à la maison d’arrêt de Luynes à la fin des années 1990.

Mariani, membre historique de la bande de la Brise de Mer, est décédé en janvier 2009 en maniant un engin explosif dans un hangar, alors qu’il était en cavale. Son pote taulard est bien vivant, et il poursuit:

«Je devais recevoir l’équivalent en francs de 50 euros par semaine pour cantiner, Mariani et ses lieutenants dix fois plus. Ils faisaient rentrer de la viande rouge, s’attiraient les bonnes grâces des surveillants, et surtout, ils passaient leur temps à parier sur tout et n’importe quoi, notamment sur les parties de tennis-ballon où excellait Mariani.»

Derrière ou loin des portes des pénitenciers, les caïds insulaires mènent la belle vie. Bon, les 4x4 clinquants, les villas à plusieurs millions d’euros, certaines équipées d’une piste d’hélicoptère, tout ça pour des salaires d’exploitants agricoles proches du smic, la police judiciaire en a toujours eu l’habitude. Mais depuis 2009, la Juridiction inter-régionale spécialisée (JIRS) de Marseille a décidé de frapper au porte-monnaie et de démanteler les filières. Pas question d’assassinats et de braquages ici, mais sus aux bas de laine qui servent à gérer le quotidien: les honoraires d’avocats, le jet-ski pour les enfants, les frais d’esthéticienne pour madame, etc.  

«Pour la bande d’Ange-Toussaint Federici, la brigade financière de Marseille a détaché six personnes pendant un an!, s’extasie le commissaire d’une autre brigade locale. Nous, si on arrive à détacher un élément sur un dossier pendant trois mois, c’est Byzance.» Notre commissaire n’étant pas trop jaloux, il a participé à la fête du 7 février dernier. Assistée de l’office central de lutte contre la criminalité organisée, la PJ de Marseille s’est fendue d'un sacré coup de filet: une trentaine de personnes ont été embarquées au petit matin.

Des figures du grand banditisme, des propriétaires de boîtes de nuit et de brasseries d’Aix-en-Provence, des demi-sel chargés de récolter «enveloppes et loyers» (jusqu’à 5.000 euros par mois)… «Il y a aussi dans le lot des témoins qui peuvent se mettre à table, mais qu’il faut absolument enchrister en même temps que les voyous, pour ne pas éveiller les soupçons», ajoute un vieux loup de la PJ.

Les bergers sont passés au racket

Un petit poisson comme Christophe Damico, de la nuit aixoise et proche de plusieurs agents de joueurs de l’OM, a ainsi dormi à l’Evêché pas loin de Toussaint Acquaviva et Paul Bastiani, solides lieutenants de Fedirici, le boss présumé du clan des bergers de Venzolasca (Haute-Corse). Les bergers ont braqué dur dans les années 1980 et 1990 avant de passer au racket et aux cercles de jeux, activités moins lucratives à court terme, mais plus pérennes à long terme.

Attention, les gars de la Plaine ne sont pas devenus moins dangereux en enlevant la cagoule et en enfilant le costard cravate. Pour un règlement de comptes sanglant et le meurtre de trois hommes, Federici a été condamné en novembre 2010 à 28 ans de réclusion criminelle par la cour d’assises d’Aix-en-Provence.

Depuis sa prison, il a donc continué à gérer paisiblement les affaires. En ciblant la vache à lait aixoise, le restaurant L’Icône, les discothèques Le Mistral, La Joïa («la joie» en Corse), leurs soirées échevelées, leurs bouteilles hors de prix, il a même, selon les enquêteurs, pris la suite de Jacques Mariani, fils de feu Francis. Jacques, le hasard fait bien les choses, a comparu mi-février devant le tribunal correctionnel de Marseille pour «recel d'abus de biens sociaux» et «extorsions de fond». Il a écopé de sept piges de prison ferme, sa huitième condamnation en 25 ans, et fait appel. On y reviendra.

La nature a horreur du vide, les voyous corses aussi. Et ils savent exactement où ils mettent les pieds. Les proprios de discothèques, restaurateurs ou bijoutiers aixois sont de vieilles connaissances du banditisme marseillais comme insulaire. On commence par y élargir son réseau et y dépenser son argent, puis on en devient le patron dans l'ombre. «La Joïa était la pompe à fric des Mariani, a expliqué en garde à vue la fille du gérant, une association sur laquelle des malfaiteurs avaient fait main basse.»

Les comptes versent dans l’opacité, les salariés sont principalement payés en espèces, l’endroit est idéal pour amasser du cash sans trop se mouiller. «Dans ce monde-là, il n'est pas bon de parler ou de poser des questions», a souligné un proche de Mariani à son procès. Les voyous corses brouillent sans forcer les frontières entre légalité et illégalité. 

Le footballeur n'éveille pas les soupçons

La façon dont ils ont mis le grappin sur des footballeurs, autres oiseaux des nuits aixoises, est éloquente. Quelques interpellés du 7 février avaient de spectaculaires Rolex au poignet. Tous ont expliqué qu’il s’agissait du cadeau d’un ancien grand footballeur des années 1990, intime de Christophe Damico et aujourd’hui proche de la direction du Paris-SG.

En mai 2009, quand les policiers sont venus toquer à sa porte, un des onze prévenus du dossier Mariani était carrément invité en vacances aux Etats-Unis par Cyril Rool, ex-latéral rugueux de Bastia et de l’OM et par ailleurs ami et idole de Jacques Mariani. Hormis leur sincère fascination pour le talent des footballeurs, les voyous corses ont compris une chose: on ne pose pas beaucoup de questions à des mecs émergeant à 50.000, 100.000 ou 200.000 euros par mois quand ils achètent comptant une Rolex ou un Porsche Cayenne. En tout cas, le footballeur dispendieux éveille moins les soupçons des curieux comme des flics de la brigade financière.  

Et il peut même devenir un business florissant. Il suffit pour les caïds de repérer des joueurs prometteurs du Sud-Est, de créer des liens avec l’entourage et de s’assurer la complicité un agent qui aura la licence officielle de la FFF et servira de paravent. Lors du transfert du footeux et la signature d’un nouveau contrat, l’agent touche 5% à 7% de l’ensemble des rémunérations brutes qui seront versées au joueur sur la durée de son bail.

Ces commissions sont généralement réglées par le club. L’agent-homme de paille n’a plus qu’à reverser une partie des commissions aux voyous. Tout simplement. La PJ de Marseille soupçonne la création d’un tel circuit à propos d’un attaquant de l’OM dont est proche Christophe Damico.

«Améliorer l'ordinaire carcéral»

Avant d’être interpellé, Paul Bastiani, le lieutenant de Fedirici, a lui causé bien des soucis à son ami de trente ans Bernard Casoni, champion d’Europe avec Marseille en 1993 et ancien coach de l’OM et de Bastia. Il lui a peut-être même coûté sa place d’entraîneur d’Evian-Thonon-Gaillard, en décembre dernier. Bastiani et «Caso» étaient inséparables, ils enchaînaient les aller-retours entre Genève et la Corse pour se rassurer entre deux matchs de L1.

Sauf que Bastiani a commencé à traîner dans le vestiaire du club. «Puis il a jeté un coup d’œil sur les machines à sous du casino d’Evian et les possibilités locales», souligne un intermédiaire sulfureux du milieu du foot. Trop c’est trop pour Franck Riboud*, patron de Danone et président d’honneur d’Evian-Thonon-Gaillard, qui voit en Casoni le cheval de Troie du milieu corse et demande au président Patrick Trotignon de ne pas le prolonger après 2012.

L’information fuite opportunément dans la presse et «Caso» ne passe finalement pas l’hiver. Pour s’occuper en attendant de retrouver un club, il pourra toujours envoyer quelques mandats exclusifs à Bastiani, placé en détention provisoire le 11 février dernier.

C’est justement en ciblant les bandits corses en prison que la JIRS de Marseille, et notamment le juge d’instruction Charles Duchaine, a cru toucher le gros lot. Début 2009, à la suite de dénonciations, les enquêteurs scrutent les conditions de vie «voluptuaires» de Jacques Mariani à la centrale de Saint-Maur (Indre). Mariani, qui purge une peine de quinze ans pour l’assassinat d’un jeune nationaliste en 2000, a reçu près de 35.000 euros en prison entre avril 2008 et mai 2009, «ainsi que de multiples attentions de nature à améliorer significativement l’ordinaire carcéral», écrit le juge Duchaine dans son ordonnance de renvoi. Notamment une élégante paire de mules à 200 euros…

Sur le compte de sa femme, Stéphanie, en arrêt maladie depuis 2002 et donc sans revenus, une somme de 289.000 euros dort paisiblement et l’intéressée peine à en expliquer la provenance. Pour les enquêteurs, les fonds utilisés proviennent de la trésorerie de La Joïa, du Mistral, de L’Icône mais aussi du Back à Oraison (Alpes de Haute-Provence).

«Je fais marcher les télécoms»

Pour contrôler la nuit aixoise, Mariani squatte tous les jours l’un des dix-huit téléphones de la prison. La facture frôle les 600 euros par mois. «Je fais marcher les télécoms», se marrera le prévenu au procès. Il fait aussi tourner les écoutes téléphoniques à plein régime. Les transcriptions livrent un florilège de phrases péremptoires et brutales. «Je vais t’arracher la tête», lance-t-il à un brasseur qui devait de l’argent à son père. «N’oublie pas que tu es à moi!», répète-t-il à Edouard Nahoum, bijoutier de l’avenue Franklin-Roosevelt, dans le 8e arrondissement de Paris.

Nahoum, qui connaît le voyou corse depuis dix ans, lui a offert bien des colliers et des bracelets à 30.000 ou 40.000 euros pour parer les femmes de la famille. Il a même été «forcé», dira-t-il en garde à vue, à être le témoin de mariage de Mariani en octobre 2008, dans une salle sans âme de Châteauroux. Il a évidemment fourni les alliances, gratis. «Il avait peur», raconte sa copine de l’époque.

Pas de doute, l’affaire sent bon pour la PJ de Marseille, qui interpelle une dizaine de complices présumés en mai 2009 et conclut que Mariani exerce «depuis son lieu d’incarcération, par voie téléphonique ou par l’intermédiaire d’émissaires, des contraintes sur les personnes gérant les établissements». Bingo, nous y sommes. Du racket, en langage poulaga.

«Ce n’est plus du service, c’est de l’asservissement», explique ainsi en garde à vue le gérant de La Joïa, obligé notamment d’acheter et de convoyer un chihuahua à 1.400 euros en Corse pour le fils Mariani. Lors d’un interrogatoire, Mariani précisera, d’une formule qualifiée de «sublime» par le juge Duchaine:

«Ce n’est pas un problème de racket, c’est vraisemblablement un problème de sponsor.»

Les rétropédalages se succèdent

Effronté, sûr de son fait, Mariani sait bien que l’image du racket avec le pistolet sur la tempe, au fond d’une cave, n’existe que dans les films. Ce serait tellement plus simple à prouver. Au contraire, les «rétropédalages» des témoins et autres pions du système se succèdent lors des confrontations avec le chef de bande. Le procès est dans la même veine. Le bijoutier Nahoum:

«Mariani, c’est un ami. Et la copine, ce n’était qu’une fille de passage, je ne suis plus avec.»

«L’asservissement»? «J’étais fatigué par la garde à vue, je voulais rentrer chez moi», dit même le patron de La Joïa à la barre. Dans son box d’accusé, cerné par deux cerbères encagoulés et suréquipés du GIPN, Mariani devient plus poétique qu’au téléphone de la prison:

«Antoine G. gère une discothèque, je pense qu’il me donne des sous car il a de l’argent. Je l’aime beaucoup, je pense que c’est réciproque. On parle de racket? C’est une question d’amour en fin de compte. Racket, je n'aime pas ce mot. Ce qu'il y a, c'est que je me souciais de tout le monde.»

Et notamment de ce cher Antoine G., qui doit verser 500 euros par semaine alors que sa boîte est déjà endettée à hauteur de 120.000 euros…

«Des victimes qui ne veulent pas l'être»

Face à Mariani, le vice-procureur de Marseille Marc Rivet aime la littérature et les pièces de Molière. Il se dit «troublé» avec lyrisme et élégance:

«C’est assez déstabilisant. Généralement, j’ai une boîte avec une étiquette coupable et une autre avec une étiquette victimes. Là, j’ai des coupables qui ne souhaitent pas être des coupables et surtout des victimes qui ne veulent pas être des victimes. C’est une sorte d’absurde judiciaire, où je dois requérir sans les victimes, et même malgré elles, en devers elles.» 

Il détaille ce «système rustique», mis en place par les truands corses, que les autorités rêvent de déconstruire:

«Il ne fait pas appel qu’à des polytechniciens, mais il est rationnel, efficace. Il est basé sur le cynisme, il transforme ses victimes en plaideurs infatigables de ses propres qualités. Il repose sur la tyrannie de la peur, sur une conception archaïque de la société. La loi du plus fort, du plus redoutable, c’est-à-dire du plus redouté. […] Cette peur est le fruit d’une contrainte, la procédure la transpire, cette peur, insidieuse, mais absolue, omniprésente.»

«Comme un pacte avec le diable»

Il y a donc de l’amour, de la peur et tant d’autres choses. Avec ces victimes-complices des truands corses, les sentiments évoluent avec les intérêts. «Tous ces gens de la nuit aixoise, que je connais bien, ils ont décidé de rentrer dans le jeu des voyous corses. Certains par amitié ou lien familial, quelques-uns pour s’encanailler, d’autres par mollesse, et beaucoup parce qu’ils ont pensé qu’ils allaient y gagner», explique le patron d’une brasserie aixoise. «C’est comme un pacte avec le diable. Au début, c’est séduisant, puis au bout d’un moment, ils ont l’impression qu’ils ne s’arrêteront jamais de rendre des coups de pouce.»

On aurait aimé demander à ce gérant ce qu’il aurait fait à leur place. Mais on s’est rappelé qu’il n’a jamais eu à l’imaginer: proche du clan Barresi, il est de la famille de l’un des derniers parrains marseillais. Avant la Brise de Mer ou les Bergers de Vezascola, eux aussi ont manié l’art de l’extorsion: «Dans les affaires de racket marseillaises, la contrainte a toujours été historiquement difficile à prouver, précise José d’Arrigo, vieux fait-diversier et écrivain. Jacky Imbert, dit Le Mat, s’en est toujours tiré dans ces cas-là. Il est tombé pour un banal trafic de clopes.» Le hasard fait parfois bien les choses.

Défense digne du All-Star Game

Les truands corses exercent une emprise bien difficile à caser dans le code pénal. Mariani a comparu pour «extorsion de fonds» et «recel d’abus de biens sociaux». Au cours de l’instruction, plusieurs délits qui lui étaient initialement imputés ont sauté, et notamment le plus gratiné, qui vaut la cour d'assises: «la participation à une association de malfaiteurs en vue de la commission du crime d’extorsion en bande organisée». Une baudruche vite dégonflée.

Et sa défense digne du All-Star Game (Mes Dupont-Moretti, Keita, Metaxas et Versini, la crème des pénalistes) a eu tôt fait de chercher la petite bête. Si on parle d’abus de biens sociaux, c’est-à-dire de détournement de l’argent de son entreprise, peut-on en même temps la racketter avec des menaces et de la contrainte? Où est l’extorsion de fonds, tonne Me Dupont-Moretti, si La Joïa appartient, officieusement et depuis des années, au clan Mariani?

Bref, tout ça pour ça, des magistrats et des policiers réduits à bâtir sur du sable juridique, ou seulement sur le patronyme ensanglanté et la mauvaise réputation de Mariani? Dupont-Moretti s’interroge et fredonne la chanson de Brassens. Pendant ce temps-là, la JIRS de Marseille prépare son prochain coup de filet dans le milieu corse. Le nouveau chapitre d’une histoire sans fin.

Mathieu Grégoire

* Correction: il s'agit bien de Franck Riboud et non d'Antoine (son père), comme indiqué par erreur dans un premier temps. Retourner à l'article

Mathieu Grégoire
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Journaliste
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