Sports

Gasquet: Coke, set et match

Jean-Yves Nau, mis à jour le 11.05.2009 à 18 h 59

La cocaïne est-elle un produit dopant ou une drogue illicite? Ou les deux?

L'affaire est depuis peu officiellement cosignée Richard Gasquet et Tom Boonen. Grâce à eux la cocaïne est, une nouvelle fois de retour sur les courts comme sur les asphaltes et les pavés. Pour ne parler ni des eaux claires des bassins de compétition ou des gazons — naturels ou synthétiques. Et confraternité oblige, nous n'évoquerons pas les travaux menés de près ou de loin au dessus des moquettes des rédactions sportives.

Cocaïne/Gasquet/Boonen? Une nouvelle fois la plus grande confusion règne. De quoi sont donc coupables ces deux professionnels du sport, l'un joueur de tennis prometteur — fleuron du «Team Lagardère», l'autre cycliste accompli? En quoi devraient-ils être marqués au fer rouge, distingués des dizaines de millions de personnes qui, à travers le monde, consomment (plus ou moins fréquemment et sans jamais être inquiétées) cette substance illice; une cocaïne qui plus est depuis déjà longtemps commercialisée à des tarifs de plus en plus bas?

On peut le dire autrement: la prise de cocaïne par des sportifs (du moins les sportifs professionnels pratiquant des disciplines ouvertes à toutes les formes de lutte contre le dopage) est-elle de nature à fausser les règles du jeu? Faut-il ranger la cocaïne sur les étagères apothicaires où trônent  les bocaux des nouvelles formes d'EPO ou d'hormone de croissance, bocaux où l'on trouvait hier encore des stéroïdes anabolisants voisins de ceux utilisés chez les chevaux de course?

J'aimerais pouvoir répondre simplement. Tel n'est pas le cas. En voici, en trois actes, les raisons.

I. Les effets de la consommation de la cocaïne sur le corps humain
Il existe un volume considérable d'écrits scientifiques, médicaux et littéraires sur ce sujet. Pour autant, ils ne permettent guère de conclure avec certitude et de manière définitive à propos des questions qui nous tracassent avec la cocaïne, le tennis et le cyclisme.

Schématiquement la consommation de cet extrait végétal purifié a pour effet (comme tant d'autres molécules modifiant l'état de la conscience des humains comme celui de nombre de mammifères) d'induire très vite une sensation d'euphorie, un sentiment de maîtrise tant psychique que corporelle associés à une forme d'indifférence à la douleur et à la fatigue. Puis, comme souvent (et pour des raisons physiologiques de mieux en mieux connues) cette phase de «quasi extase» laisse place à des phases d'états profondément dépressifs ou anxieux.

Si l'on en croit les physiologistes, la consommation de cocaïne provoque chez l'homme une contraction de la plupart des vaisseaux sanguins. Les différents tissus de l'organisme, insuffisamment vascularisés, en souffriraient. A terme: la nécrose et tout particulièrement celle de la cloison nasale avec des lésions perforantes. A terme aussi, des troubles du rythme cardiaque à l'origine d'accidents cardiaques, notamment chez des personnes fragiles et/ou qui consomment de fortes quantités de tabac. La chose est d'autant plus fréquente que la consommation de tabac, comme celle de l'alcool, est souvent augmentée lors des prises de cocaïne. Ces prises peuvent aussi faciliter l'émergence de troubles psychiques, de  grandes instabilités d'humeur, des délires paranoïdes (notamment au bruit) ou des attaques de panique. Compter aussi avec une intensification des activités psychiques: périodes d'insomnies et d'amnésies entrecoupées de phases d'excitation intense.

Une autre caractéristique de la cocaïne est de faciliter la levée de nombre des inhibitions. La sensation de «toute-puissance» induite par sa consommation en fait un produit qui risque pousse aux «passages à l'acte». Ce phénomène bien connu des spécialistes  de l'assuétude (autant que des cocaïnomanes) peut conduire les consommateurs à des actes de violence, des agressions sexuelles ou des dépenses compulsives.  

II Quid des prises de lignes sur les performances sportives?
Cocaïne «festive» ou cocaïne «dopante»? D'un point de vue scientifique rien ne semble véritablement et définitivement acquis; une situation qui ne manque pas d'arranger la plupart des parties concernées. Tout serait affaire de nuances, d'expériences personnelles et de disciplines. On ne saurait parler dans les mêmes termes du rugbyman et d'un tennisman cocaïnomanes. La belle affaire!

Pour autant deux témoignages autorisés issus de ma mémoire. Celui du Dr Claude Olievenstein, psychiatre et qui fut un grand  spécialiste des addictions: «Bien sûr! La cocaïne a un effet excitant et défatigant. Lorsque l'intoxication n'est pas dans sa phase avancée, elle donne des réflexes mieux ajustés. Elle procure une euphorie qui se double d'un sentiment de toute-puissance et d'invulnérabilité. Elle augmente la clairvoyance. En cela, ses effets sont assez comparables à ceux des amphétamines. J'ai été, en tennis, surpris plus d'une plus d'une fois par les dilatations des pupilles. C'était visible à la télévision !» [L'Equipe, 29 août 1980].

Et celui du Dr William Lowenstein, directeur de l'institut Montevideo pour la recherche et le traitement des addictions: «Là où l'héroïne ou même l'alcool ont des conséquences ralentissantes ou déséquilibrantes sur les mouvements, la cocaïne leur donne de l'amplitude. Pour des sportifs qui, par définition, font du mouvement au quotidien une des nécessités de leur vie, c'est une substance qui s'inscrit dans cette addiction. La cocaïne répond chez le sportif à une triple addiction aux émotions, à la réussite et au mouvement». [Le Monde, 10 novembre 2004].

III Une situation «ubuesque»
«La cocaïne fait sans conteste partie de la liste des substances dopantes [Lien vers PDF] élaborées par l'Agence mondiale antidopage (AMA), m'explique un membre la division médicale de l'Agence française de lutte contre le dopage. Mais rien n'est simple puisqu'il existe une double liste qui fait la part entre les substances totalement prohibées et celles dont la consommation est autorisée en dehors des périodes de compétition. Nous dénonçons régulièrement, dans le désert ou presque cette situation; une situation d'autant plus ubuesque que dans chaque pays chaque fédération sportive fait comme elle l'entend des dispositions définies par l'AMA.»

Le caractère «ubuesque» de la situation est d'autant plus marqué que certains pays et certaines fédérations sportives commencent à mettre en place des «suivis longitudinaux» des sportifs dont le principe est, par définition, de ne plus faire la part entre les périodes de compétition et celles qui ne le sont pas. L'affaire vaut pour la cocaïne comme pour les corticoïdes. C'est ainsi que l'on voit aujourd'hui Richard Gasquet, 22 ans, offrir une mèche de ses cheveux aux policiers et toxicologues de la lutte anti-dopage pour tenter de démontrer qu'il n'est pas — déjà? — un cocaïnomane au long cours. Exclu à vie de ses courts, il pourrait, peut-être, le devenir.

Jean-Yves Nau

Image de une: Tournoi de Monte-Carlo 2009. Max Rossi/REUTERS

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