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Poutou, Arthaud: pourquoi la campagne des candidats trotskistes patine

Gilles Bridier, mis à jour le 01.03.2012 à 6 h 53

En 2002, LO et LCR cumulés atteignaient 10% à la présidentielle. Dix ans et une crise économique et financière plus tard, leur audience semble avoir fondu.

Philippe Poutou lors d'une réunion publique à Nice, le 17 février 2012. REUTERS/Eric Gaillard.

Philippe Poutou lors d'une réunion publique à Nice, le 17 février 2012. REUTERS/Eric Gaillard.

De 0% à 0,5% d’intentions de vote pour Philippe Poutou (NPA), de 0% à 1% pour Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière): l’extrême gauche ne parvient pas à exister dans les sondages. On est très loin des résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, qui avait vu Olivier Besancenot (4,2%) pour la Ligue communiste révolutionnaire et Arlette Laguiller (5,7%) pour LO totaliser 10% des voix.

La gauche vivait un bouleversement historique en France, avec deux candidats trotskistes réalisant chacun un score supérieur à celui du candidat du Parti communiste Robert Hue, relégué à 3,4% après la disparition des partis staliniens de l’ex-bloc soviétique.

De l’autre côté du spectre politique, le Front national obtenait le meilleur score de son histoire (16,9%) à un premier tour, décrochant son billet pour le second tour. Deux évènements à mettre, bien sûr, en relation.

Cinq ans plus tard en 2007, Olivier Besancenot réitérait son score du premier tour de 2002 mais Arlette Laguiller reculait. Malgré tout, leur présence était significative: 5,3% à eux deux, encore une fois devant le PC et Marie-Georges Buffet, qui s’effondraient à 1,9%. Depuis, Besancenot a passé le relais à Poutou, et Laguiller à Arthaud. Et une page a été tournée.

L’extrême gauche trotskiste française, très particulière parmi les gauches européennes, est-elle victime de la «pipolisation» de la vie politique et paie-t-elle le prix du retrait de ses représentants les plus emblématiques? Enregistre-t-elle une désaffection de ses sympathisants alors que dans d’autres pays, sous l’effet de la crise, les gauches antilibérales se renforcent –en Grèce comme en Italie– pour lutter contre les plans d’austérité?

Personnalisation et retour de balancier

Alain Krivine, qui fut lui-même candidat de la Ligue communiste aux élections présidentielles de 1969 et 1974, livre une analyse de cet encéphalogramme plat de l’extrême gauche dans les sondages:

«Dans une présidentielle, on associe le contenu du message politique et la personne qui porte le message. Récemment, la personnalisation de la vie politique a, en plus, contribué à la dépolitisation du message pour concentrer l’attention sur le candidat lui-même. Aussi, nos derniers résultats étaient clairement lié aux personnes.»

Après cette percée de 2002, Marc Lazar, sociologue spécialiste de l’extrême gauche (et de la vie politique italienne), avait assimilé les deux figures de l’extrême gauche à «deux produits marketing parfaitement conçus» jouant des médias pour enregistrer succès électoraux et adhésions. Mais, déjà, il s’interrogeait:

«Les trotskistes ont le vent en poupe, mais jusqu’à quand?» 

Il est vrai que, forte de six participations à des campagnes présidentielles et combien d’autres consultations électorales, Arlette Laguiller a acquis dans le paysage politique une présence qui allait bien au-delà de la sphère où ses idées se propageaient.

Par sa rigueur et son inamovibilité au regard de convictions dont elle n’a jamais dévié, elle est devenue une icône appréciée du public, transcendant son propre parti. Si on «votait pour Arlette», ce n’était pas toujours pour défendre la révolution permanente mais pour exprimer un vote protestataire bien loin des thèses trotskistes.

Quant à Olivier Besancenot, atypique par sa jeunesse, son culot et la clarté de son engagement face aux vieux briscards de la politique, il a vite grimpé au hit-parade politique des médias qui, encore aujourd’hui, le réclament. Puis, associant la LCR à des courants altermondialistes et à d’anciens communistes, le Nouveau parti anticapitaliste a été créé en 2009. Il devait en théorie s’appuyer sur une base élargie.

De fait, sur les quelque 4.000 adhérents du NPA, la moitié aujourd’hui viendrait d’autres horizons que l’ex-LCR. Sans effet toutefois, à ce stade, pour Philippe Poutou, aux accents peut-être trop syndicalistes et pas assez politiques pour une présidentielle. D’autant que, au sein de la gauche antilibérale, il est éclipsé par les effets de manche de Jean-Luc Mélenchon à la tête du Front de gauche.

Une quête de solutions immédiates pour les plus révoltés

Le problème du NPA et de LO ne tient pas qu’à un déficit d’image de leurs candidats. La crise a créé un contexte dans lequel les électeurs parmi les publics les plus fragiles cherchent des moyens de s’en sortir à tout prix, par les moyens les plus faciles et les plus rapides. Pas en se tournant vers les partis traditionnels, lourdement discrédités. Mais en accordant une crédibilité nouvelle à ceux qui expriment des ruptures à la hauteur de leur révolte et offrent les solutions les plus immédiates.

C’est ce qui, aujourd’hui, détermine leur engagement. Marine Le Pen (16 à 17% d’intentions de vote) en bénéficie même auprès de populations ouvrières autrefois ancrées à gauche et qui ont dévié vers l’extrême droite sous l’effet de la précarité. Comme Jean-Luc Mélenchon (8 à 9% dans les sondages), qui profite de la consolidation du vote communiste au sein du Front de gauche suite aux luttes sociales.

Les trotskistes, eux, ne récupèrent pas cette révolte issue de la crise même si, souligne Alain Krivine, «l’extrême gauche est bien plus présente sur le terrain dans les conflits sociaux qu’elle ne pèse dans les sondages». Autrement dit, électoralement, le NPA et Lutte ouvrière ne sont pas crédibles pour une présidentielle. Juste retour de balancier, puisque les trotskistes ne croient pas à la révolution par les élections.

Mais s’inscrivant dans une perspective à long terme, ils se placent en porte-à-faux par rapport à l’attente de leurs sympathisants qui, comme le remarquait il y a trois ans Florence Johsua du Centre de recherches politiques de sciences po (Cevipof), veulent «changer le système le plus vite possible. Leur horizon de militantisme est assez court. Ces jeunes recrues n’ont aucune formation ni culture politique. Ils débarquent avec leur révolte brute».

Le rejet du capitalisme n’est plus une marque de fabrique

En outre, pas facile pour le NPA et LO de rendre compte du rejet du capitalisme. Autrefois, ce rejet n’existait pas dans les formations de droite et d’extrême droite.

Mais avec la crise, Marine le Pen a adopté un discours beaucoup moins libéral que celui de son père. Même Nicolas Sarkozy, en 2008 dans son discours de Toulon, fustigeait «le capitalisme financier qui avait imposé sa logique à toute l’économie et avait contribué à le pervertir». Le rejet du capitalisme non régulé figure aujourd’hui sur l’ensemble du spectre politique. Il n’est plus un déterminant de l’extrême gauche.

Pas facile non plus pour les trotskistes d’actualiser leur internationalisme au moment où les délocalisations sont accusées d’aggraver le chômage et où les thèses contre la mondialisation gagnent du terrain. Le NPA, qui ne souhaite pas la sortie de l’euro, continue de combattre le protectionnisme. Mais il réclame l’harmonisation de politiques sociales et fiscales, un objectif là encore à long terme. Trop compliqué.

Redéfinir les classes, et leur lutte

Pas facile enfin de rester fidèle à la lutte des classes, lorsque le concept de classe a lui-même beaucoup évolué. La classe ouvrière au sens du XXe siècle a fondu: seulement un salarié sur sept est ouvrier en France. Mais dans sa conception moderne, elle s’étend aux services, à la grande distribution, à l’informatique…

Le prolétariat, par opposition aux propriétaires des moyens de production, englobe jusqu’aux cadres et même aux petits patrons. Mais même si les disparités se creusent entre les nouveaux riches et les nouveaux pauvres, la rhétorique ne rend pas forcément compte simplement de cette évolution, et la classe moyenne n’a pas forcément envie de s’y retrouver.

Le trotskisme, en tout cas, ne fait plus recette dans sa forme actuelle. Probablement parce qu’il exprima une analyse et un positionnement politiques en relation avec l’histoire du XXe siècle, et que le contexte économique et social a changé sous l’effet de la mondialisation, de la division internationale du travail...

La IVe internationale a vieilli: même le NPA, favorable à un élargissement, n’en est pas membre. Reste la révolution. Mais la priorité du moment, c’est une élection.

Gilles Bridier

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Journaliste
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